06/06/2013

Les images dans le conflit israélo-palestinien: héros, victimes, bourreaux

Par Jérôme Bourdon, professeur à l’université de Tel-Aviv et chercheur associé au Centre de Sociologie de l’Innovation.

Paru dans Grotius International le 2 mai 2013

L’association entre le conflit israélo-arabe et les médias est ancienne. C’est de longue date que les acteurs du drame ont perçu l’intérêt des médias étrangers pour ce qui se passe dans la région. L’intérêt pour l’Etat d’Israël à partir de 1948 entraîne un premier intérêt, qui se traduit dans un flot de textes et bientôt d’images (dont des films d’actualité et des documentaires); accompagné par l’arrivée à maturité de la télévision dans le monde occidental, la Guerre des Six Jours qui met peu à peu, au premier plan, l’occupation et fait accéder les Palestiniens au rang d’acteur médiatique, un second moment clef.

Une production importante

Le conflit fait toujours l’objet d’une production d’images considérables, et qui ne faiblit pas. Au-delà de la photographie d’actualité et du reportage télévisé, tous les genres d’images sont concernés: le film documentaire (les festivals regorgent de films sur Israël/Palestine), le cinéma (notamment avec le succès du cinéma israélien depuis une dizaine d’années, suivi, loin derrière, par le cinéma palestinien (Geertz et Khleifi 2008) la caricature (Kotek et Kotek, 2003) et même la bande dessinée.

On se limitera ici aux images d’actualité, cruciales car elles bénéficient de la plus grande exposition, et aussi parce qu’elles servent souvent d’inspirations aux artistes, aux cinéastes, aux producteurs d’autres images. La production de ces images est le résultat d’un processus complexe, fruit d’une interaction continue entre des sources israéliennes et palestiniennes très conscientes de l’enjeu des images et désireuses de se “vendre” au mieux (pas toujours de façon cohérente), et des journalistes parfois naïfs et qui peuvent “donner dans le panneau”, surtout s’ils sont nouveaux venus.

Des perceptions différentes des images du conflit

On peut analyser les représentations du conflit à travers une interaction entre trois catégories d’images que l’on peut retrouver des deux côtés: victimes, bourreaux et combattants. Dans tout conflit, l’image de la victime domine aujourd’hui les médias. Son “ascension” a été un processus complexe, que l’on peut faire remonter à la mise en avant du témoin revenu des camps de concentration à partir du procès Eichmann. Une concurrence des victimes, pour reprendre le titre de l’ouvrage-clef de Jean-Michel Chaumont (1998) s’est enclenchée dans l’espace public, autour des années quatre-vingt. Les victimes palestiniennes des expulsions et de l’occupation sont apparues progressivement, alors que les objectifs avaient peu filmé ou photographié les camps de réfugiés de l’après 48. Le tournant a été la guerre du Liban de1982. L’expulsion des Palestiniens de Beyrouth à l’été, et surtout les massacre des camps de Sabra et Chatila par les phalanges chrétiennes sous le parrainage de l’armée israélienne, sont montrées à la télévision, provoquant une vague d’empathie (cf. pourla France Kassir, 1983).

Sur la longue durée, la couverture de l’occupation, les offensives israéliennes dans les territoires, livrent leur lot d’images, qui sont devenus si familières qu’on pourrait les analyser selon des genres bien répertoriés. Ainsi le soldat surarmé face au civil au checkpoint (le photographe attendra souvent, pour accentuer le contraste, une femme, un enfant ou un vieillard, plutôt qu’un homme adulte). Les funérailles des victimes de bombardements ou d’assassinat ciblés sont bien sûr un autre aspect de cet univers victimaire – en a témoigné l’attribution de la World PhotoPress au cliché pris le 20 novembre 2012 par le photographe Paul Hansen, des funérailles de deux enfants palestiniens à Gaza à la suite de la dernière attaque israélienne (). Comment ne pas citer enfin les images filmées par France 2 en octobre 2000, d’un enfant palestinien mourant dans les bras de son père ? La controverse depuis a fait couler beaucoup d’encre, sur l’origine des balles puis sur la réalité même des faits (voir les points de vue opposés de Taguieff, 2010, et Enderlin, 2010).

La victime israélienne apparaît moins. Parmi les raisons, une donnée médiatique plus que politique: il est plus facile de filmer une occupation que les attentats suicide, qui sont la première source de victimes israéliennes. Ils sont largement couverts par les médias, mais les images s’arrêtent généralement à la vue d’un bus calciné, des ambulances qui évacuent les blessés. Ils sont un moment tragique, difficilement montrable dans le détail, et pas une routine.

L’attentat fait apparaître un autre type d’image, fortement ambivalente, celle de l’attaquant-suicide (du “suicide-bomber”) que la presse française a appelé kamikaze. Le débat commence avec la nomination: faut-il dire terroriste, et dans quelles circonstances? Mais comment traiter de cet acteur sans susciter de controverses? Le reportage dans la famille du kamikaze, l’interview de la mère, tout ce qui peut paraître reporter la pitié sur lui et inviter à comprendre les causes du geste, a plus d’une fois suscité les indignations des pro-israéliens, qui préféreraient sans tenir à sa caractérisation comme terroriste fanatique, celle-là même que montrent les vidéos que les kamikazes filment avant leur acte. Bref, l’image du kamikaze oscille entre celle du bourreau fanatique et celle de la victime potentielle.

Car dans le hors-champ de la victime, il y a toujours un bourreau, et à la compassion peut facilement se joindre la dénonciation. C’est pour cela aussi que les images de Mohammed al Dura sont si puissantes. Filmées en zoom, de près, elles donnent à croire que le tireur voit ce que voit le cameraman et s’acharne sur un enfant . De façon plus concrète, on voit parfois le bourreau “dans le champ”, lorsque des soldats brutalisent des civils, ont sont surpris en train de les passer à tabac (y compris à coups de pierre, lors du fameux reportage de CBS en février 1988). Les soldats, parfois peu conscients, se mettent parfois en scène comme bourreau, comme cette Israélienne qui mit sur sa page facebook des prisonniers palestiniens en situation humiliante.

Enfin, et en suivant le cours de l’histoire à rebours, il ne faut pas oublier que les médias ont , avant l’ascension des victimes, valorisé l’image du combattant. Le soldat, et singulièrement la soldate israélienne de l’armée du nouvel Etat, ont été abondamment filmés et photographiés en victorieux, non en bourreaux. Les Palestiniens, comme souvent, ont réagi en miroir, et invité les médias à filmer leurs propres combattants, à partir des années soixante-dix. Cependant, l’image du combattant est beaucoup moins “commerciale” que celle de la victime, car elle ne peut entrainer d’identification que chez les partisans convaincus, alors que la victime touche de façon plus immédiate, et plus universelle – y compris et surtout chez ceux qui n’ont pas au départ d’opinion. C’est pourquoi la dernière image de combattant abondamment présente a été celle de l’enfant lanceur de pierres, dans la première Intifada: ce combattant singulièrement fragile apparaît, lui aussi, comme une victime potentielle.

Des images du conflit israélo-palestinien reléguées au second plan ?

A l’heure où ces lignes sont écrites, on notera que les images du conflit israélo-palestinien ont reculé de l’actualité, comme du conflit lui-même. Dans le monde arabe, d’autres tensions, d’autres conflits, ont suscité une forte attention (hier l’Irak, aujourd’hui la Syrie). Gageons cependant que le conflit israélo-palestinien ne nous quittera pas de sitôt. Pour une raison tragique: le conflit est loin d’être en voie de résolution, et les rumeurs de troisième intifada reviennent régulièrement. Pour une raison médiatique aussi: le conflit est lié à de nombreux enjeux religieux, stratégiques, identitaires, diasporiques, qui en font un pôle d’attention durable. On verra donc les acteurs, israéliens et palestiniens, déployer des ressources pour orienter les caméras dans la direction qu’ils jugent adéquate. Avec des chances de succès différentes, qui ont été résumées, avec une pointe d’humour noir, par deux avocats venus seconder les Palestiniens lors de la seconde Intifada: les Israéliens ont un produit épouvantable qu’ils vendent très bien. Les Palestiniens un très bon produit que qu’ils vendent très mal (cité par The Economist, 26 mars 2005).

 

Sources complémentaires

Bourdon, Jérôme (2008). Israël Palestine, l’emprise des images. DVD édité par l’INA et la chaîne parlementaire, 2X52 minutes.

Chaumont, Jean-Pierre (1997). La concurrence des victimes. Paris: La Découverte.

Enderlin, C. (2010). Un enfant est mort. Paris: Don Quichotte.

Taguieff, P.A (2010). La Nouvelle propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, Paris, PUF.

Gertz, N.  and Khleifi, G. (2008). Palestinian Cinema. Landscape, Trauma and Memory. Bloomington: Indiana University Press.

Kassir, Samir (1983). La Guerre du Liban et les Médias Français, Revue d’études palestiniennes, No 8.

Kotek, Joël et Dan (2003). Au nom de l’antisionisme: l’image des Juifs et d’Israël dans la caricature depuis la seconde Intifada. Bruxelles: Complexe.

Schweitzer, A. (1997). Le cinéma israélien de la modernité. Paris: l’Harmattan.