11/06/2013

Les paradoxes de la Révolution tunisienne

Par Hélé Béji, écrivain et Présidente du Collège International de Tunis.

Extrait du livre « La Tunisie face à l’expérience démocratique » , publié par l’Institut MEDEA.

L’événement révolutionnaire tunisien est à présent entré dans son devenir démocratique. Après avoir inscrit l’irruption de la liberté dans une société qui ne l’a pas connue, même après l’Indépendance, après avoir montré des signes forts de sortie de la domination politique, la révolution tunisienne a manifesté aussi la volonté de ne plus reproduire de la domination, de rendre cette libération irréversible. Mais la question qui hante la vie politique tunisienne aujourd’hui est la suivante : est-ce que la liberté va survivre au moment révolutionnaire lui-même ?  Tentons d’y répondre, en se demandant si le 14 janvier aura préparé l’avènement d’une vraie démocratie en Tunisie.

Deux événements majeurs ont ouvert le XXIème siècle : l’un a plongé le monde dans le désespoir, le 11 septembre 2001, l’autre a créé un immense espoir, le 14 janvier 2011.  Après le frisson de terreur, le frémissement de grâce. Dans l’un, la condition humaine a divorcé de son humanité, dans l’autre, elle s’est réconciliée avec elle. Perte de sens, regain de sens. Cauchemar, miracle. Apocalypse, renaissance. Cataclysme, épiphanie. Or, un trait commun lie ces deux événements antinomiques, ils ont été perpétrés par des Musulmans, mais ce ne sont pas les mêmes. D’un côté c’était des terroristes, des fanatiques, de l’autre c’est des humanistes.

C’est la première fois dans l’histoire moderne qu’un peuple d’obédience musulmane donne à son action collective une direction non-identitaire. La Révolution tunisienne a changé la nature des aspirations politiques : celles-ci ne semblaient plus être l’identité mais la liberté. C’est peut-être un tournant de civilisation : le monde musulman n’est plus fixé sur l’affirmation de soi, mais il s’oriente vers la compréhension des autres, du monde – ce monde précisément que le 11 septembre voulait détruire. L’immense résonance de la révolution tunisienne tient au fait que non seulement les Tunisiens ont destitué un régime par des méthodes populaires non-violentes, mais ils ont rejoint un idéal de la condition humaine où n’importe quel non Tunisien, ou non Arabe, ou non Musulman peut se reconnaître. Les occidentaux ont eu la bonne surprise de découvrir qu’un peuple musulman peut briser les clichés qui ressortaient de son image « antidémocratique », où la liberté semblait toujours vaincue par la prévalence de l’esprit de soumission. Ainsi, depuis le 14 janvier 2011, les peuples arabes n’apparaissent plus hermétiques à la démocratie du seul fait de leur histoire culturelle ou religieuse. Leur désir de liberté est en fait identique aux autres. Leur révolte a un sens universel, elle n’est plus brouillée par le critère de l’identité culturelle. Mieux, avec la Révolution tunisienne, l’histoire de l’Europe se poursuit dans la non-Europe, dans ce qui était perçu comme l’anti-Europe. La frontière de la différence culturelle entre les deux rives de la Méditerranée tombe, et laisse voir des affinités nouvelles avec les révolutions européennes, celle de 1789 avec la chute d’un monarque, celle de 1989 avec la chute de l’Etat Parti après la destruction du mur de Berlin, celle de 1968 avec les slogans de sa jeunesse libertaire. C’est plus qu’une ressemblance, c’est une fraternité qui brille dans cette image rajeunie de soi. La révolution tunisienne ajoute une touche glorieuse aux révolutions modernes européennes, et en ravive la couleur historique. Les Européens ont revécu leur passé par procuration, avec la fierté d’être célébrés par l’histoire. Voici un peuple arabe qui ne s’est pas soulevé par haine de l’Occident, mais contre l’injustice des siens. C’est une excellente nouvelle. C’est une première. La peur à l’égard des Musulmans a fait place à l’admiration.

Pourquoi la révolution a-t-elle éclaté d’abord en Tunisie ? Comment expliquer cette hardiesse historique chez un peuple par nature peu enclin aux ruptures radicales, plus débonnaire qu’extrémiste, et plus conciliant qu’intransigeant ? Sans doute, les historiens tireront un jour au clair ce qui appartient aux secrets d’Etat, et aux causes encore obscures de cette secousse imprévisible. Mais une caractéristique historique me semble éclairer ce progrès soudain : la modernité tunisienne. La Tunisie, depuis longtemps, avant même le Protectorat, était engagée dans un long travail de modernisation de sa société. Sa tendance historique, avant le colonialisme, a toujours été de vouloir être en symbiose avec les temps modernes. C’est son originalité.

De ce point de vue, la révolution tunisienne survient dans le droit fil de ce travail historique de modernité. Elle a fait le geste, le saut qui manquait pour que cette modernité ait son sens plein et entier, non seulement la souveraineté nationale, mais l’exercice des libertés publiques. La souveraineté nationale s’élargit enfin à la souveraineté populaire. Or, on sait que la plupart des pays décolonisés après leur indépendance ont laissé en suspens la question de la liberté, en la noyant de problèmes d’identité, et en la subordonnant à la construction de l’Etat – Etat dont le penchant coercitif tenait à son sentiment de fragilité naissante, d’un organisme que l’histoire n’a pas encore eu le temps de fortifier. Ce phénomène est général au monde arabe et à l’Afrique. C’est un des malheurs lancinants des post-colonies. A tel point qu’on en avait déduit une sorte de généalogie culturelle de ces pays incompatible avec la démocratie.

La Tunisie a chassé cette image fatale, et elle a ouvert le cycle d’une nouvelle indépendance. Pourquoi le système coercitif, qui a bénéficié longtemps du consentement d’un peuple docile et patient, a-t-il brusquement cessé de fonctionner en Tunisie ? Nous savons que le modernisme tunisien était porté, administré par un pouvoir autoritaire incarné par le charisme de Bourguiba. La modernité étatique avait devancé en quelque sorte les aspirations sociales, tout en les tenant d’une main de fer. Et c’est sans doute ce paradoxe d’un réformisme finalement trop autoritaire qui a provoqué la Révolution. Il a nourri une évolution sociale et intellectuelle qui tôt ou tard devait le remettre en question. La politique moderniste (et autoritariste) de l’Etat tunisien a semé peu à peu les germes qui allaient effriter l’autocratie elle-même. Un peu comme le colonialisme qui avait formé les élites qui s’étaient ensuite retournées contre lui au nom des valeurs enseignées à l’école. Nous retrouvons ici la même dialectique. C’est le réformisme dirigiste de l’Etat tunisien lui-même qui a fait mûrir et advenir l’esprit de la Révolution.

L’exemple le plus probant est celui de l’émancipation de la femme, dont on n’a pas assez mesuré la répercussion profonde sur la société en général. Rappelons que le Code du Statut personnel adopté en 1956, avant la Constitution de 1959, n’avait pas suivi des procédures de consultation démocratique. Pourtant son succès fut tel qu’aujourd’hui il est le texte le plus réclamé par tous les courants pour sauver l’esprit libéral de la révolution, et l’âme de la nouvelle constitution. En fait, à l’époque déjà il était révolutionnaire. Mettre la liberté et l’égalité des femmes au cœur des valeurs de la famille et de la société, c’était les investir d’une mission collective démocratique contre les servitudes ancestrales. Son bénéfice majeur fut d’avoir forgé une émancipation qui ne pouvait plus se contenter, au fil du temps, de libertés privées, mais devait s’élargir à la sphère publique. C’était logique, c’était inévitable. La modernité et la liberté en Tunisie ont commencé dans le droit familial, dans la vie domestique ; c’est là que le noyau dur de la domination a été cassé. Le caractère révolutionnaire de la relation homme/femme tunisienne a eu un effet majeur sur le phénomène révolutionnaire. Le 14 janvier résonne dans ce contexte comme une victoire de plus sur les dominations antérieures.

Ainsi, chaque fois qu’ils ont franchi une étape décisive de leur histoire, même au sein de systèmes autoritaires (monarchie, Protectorat, Indépendance), les Tunisiens ont montré leur volonté d’être de leur temps, d’être des modernes. A chaque fois, ils ont exprimé leur désir d’avancer selon des procédures conformes à la civilisation de leur temps, en tranchant en faveur du dernier état avancé du progrès. Musulmans, ils ont choisi le droit positif pour régir les lois ; arabes, ils se sont tournés vers l’Ouest plutôt que vers l’Est ; démunis économiquement, ils se sont écartés du communisme ; monarchiques, ils ont opté pour la république ; anticolonialistes, ils ont conservé la langue française ; croyants, ils ont choisi un gouvernement civil, etc. La révolution survient dans  la constance de cette histoire. Ainsi, pour imprévisible qu’elle paraisse, la révolution n’est pas incompréhensible en soi, elle poursuit de manière spectaculaire une histoire commencée au XIXème siècle. Elle n’est pas étrangère à sa société. Même si elle a fait l’effet d’un coup de théâtre, elle se situe dans la logique d’une dramaturgie politique engagée dans la sécularité depuis longtemps. Elle dévoile au grand jour ces constantes du réformisme tunisien, tout en lui offrant un couronnement inattendu. Il y a donc un avant-gardisme tunisien, qui sous la férule dominatrice de Bourguiba, s’était dotée d’un verbe populaire séduisant les foules. C’est l’exception culturelle tunisienne.

Avec leur talent progressiste, les Tunisiens ont aussi celui d’agencer les composantes et les influences orientales et occidentales dans un syncrétisme bien à eux. Et ce jeu subtil entre la tradition et la modernité, l’ancien et le nouveau leur réussit. C’est un pays qui porte en lui le charme du passé, mais qui est amoureux de son avenir. Les strates temporelles, de la société ne se sont pas engagées dans une lutte à mort les unes avec les autres, elles ont cohabité dans l’équilibre. La révolution du statut de la femme n’a pas entraîné la ruine de la famille ; la femme a su jouer sur le double registre de la vie extérieure et de la vie domestique, comme je le décris dans un de mes livres[1]. En se libérant, elle n’a pas détruit l’homme, mais l’a maintenu dans sa dignité. Chez les Tunisiens, la souvenance du passé ne crée pas le refus du futur. Voyez le tourisme tunisien par exemple : l’ancien pays se dispose de telle sorte qu’il puisse accueillir l’autre. Les visiteurs sont toujours frappés par cet éveil tunisien, cette faculté du Tunisien de rester lui-même tout exprimant sa curiosité pour les autres.

La question qui survient naturellement est la suivante : si les Tunisiens possèdent une aptitude naturelle à l’évolution, pourquoi ont-ils fait une R-évolution ? Pourquoi, étant doués pour les réformes, n’ont-ils pas continué dans le sillage de ce réformisme tempéré et constant, par touches successives et sans déchirement ? Pourquoi briser cet équilibre ? Qu’est-ce qui les a jetés dans un jusqu’au-boutisme qui ne leur ressemble pas, choisissant d’ébranler l’appareil républicain par une révolution où constitution, assemblée, parti, Etat, tout est soumis à refondation ?  Pourquoi cette rupture brutale ? Qu’est-ce qui a fait que le mouvement historique qui avait su engager les transformations du corps social sans le briser ni le bouleverser soit balayé par un soulèvement général ?

En réalité, quelque chose dans le modernisme tunisien n’avait pas fonctionné.  Et cette chose qui manquait aux Tunisiens, c’est la valeur centrale de la modernité : la liberté. Les Tunisiens n’étaient modernes qu’à moitié, car ils ne s’étaient pas donné les moyens politiques de l’être vraiment. Les réformes de modernité sociale, éducative, scolaire, féministe ont fini par buter sur la structure politique, qui elle s’était enfermée dans des méthodes de pouvoir archaïque. La société se modernisait, mais la sphère politique se figeait en dehors de cette évolution. Le réformisme tunisien avait ainsi atteint sa limite. La société s’émancipait plus vite que le politique et ne trouvait pas dans la vie politique une correspondance à la mesure de son éveil, de son intelligence, une réalité à son image. Plus même, le pouvoir politique était devenu un obstacle à la réforme elle-même, un anachronisme majeur. Le mouvement du progrès se heurtait à l’immobilisme de la classe politique, dont le comportement absurde freinait le développement social qu’elle avait pourtant déclenché. On peut dire qu’ici les rôles se sont inversés. Si les premières impulsions de l’Etat avaient été à l’avant-garde sous la férule d’un chef autoritaire, le changement social s’est accéléré au point de devancer le changement politique, contre le politique lui-même. Du coup, la société était en avance sur le politique. La révolution a donc parachevé ce bond social en ajoutant au réformisme tunisien son chaînon absent, la liberté.

Ainsi, à la question de savoir si on peut être des modernes parfaits sans liberté, la réponse est non. Si la modernité est viable sans démocratie ? Non, elle ne l’est pas. Chaque Tunisien souffrait de l’anomalie d’une domination qui lui paraissait de plus en plus caduque par rapport à la conscience moderne de soi. L’œuvre de l’Etat contre les servitudes sociales s’était arrêtée au seuil de la servitude politique. C’est là exactement qu’intervient la Révolution tunisienne. Elle  surgit comme la finalisation d’un processus réformiste arrêté lui-même par l’immobilisme politique, par un pouvoir qui était devenu l’obstacle majeur à la modernité. La Révolution a été la révélation brutale de ce manque fondamental. Elle a dévoilé l’incompatibilité entre modernisme et servitude. Les Tunisiens ont fait la révolution pour être dignes d’être des modernes, pour la valeur libre de la condition humaine à laquelle ils appartiennent. Ils ont pris conscience que le pouvoir ne pouvait plus s’auto-réformer. Et ils ont rompu cet attelage impossible entre l’éveil social et la soumission politique.

Mais il s’est passé, le 23 octobre 2011, quelque chose d’encore plus surprenant, de déroutant. L’engouement électoral créé par l’esprit révolutionnaire, porteur d’un humanisme libéré de toutes les formes de servitude ancestrale, coloniale, domestique, religieuse, a pourtant enfanté, le jour des élections des membres de la Constituante, une assemblée qui n’était plus dans la cohérence de cette logique moderniste. En donnant la majorité à la religion, c’est une créature différente que l’on voit naître, comme génétiquement modifiée  au regard de l’idéal révolutionnaire. Ce résultat est apparu presque absurde par rapport à l’esprit libertaire, post-identitaire, de la Révolution. Il dessine un paysage politique qui s’écarte du modernisme, comme si celui-ci venait d’échouer là où il croyait au contraire triompher.

Devrions-nous assister, après la révolution, à la mise en place d’un autre système de domination, par un retournement accéléré ? Le modernisme tunisien est-il entré dans son déclin, au moment même où il touchait son but, la liberté ? Qu’en sera-t-il alors de son œuvre de séparation du politique et du religieux, du développement de son système éducatif, de sa raison moderne comme source du droit dans le travail de sécularisation ? Est-on en train de subir le revers d’une réaction qui ressemblerait plutôt à une restauration, une contre-réforme, comme si le modernisme tunisien se trouvait rejeté dans un geste qui l’amalgame à l’ancien régime ? Comme si la modernité elle-même n’avait été qu’un instrument de coercition et de pouvoir ? Est-ce ici la défaite de la société séculière devant l’ordre religieux ?

Au fond, c’est comme si la valeur moderne toute entière subissait le revers d’un modernisme jusque-là sans liberté, ayant vécu dans l’ombre d’un système despotique où elle a fini par être mise en procès avec lui, et où elle risque d’être emportée dans un même mouvement de rejet. Au fond, la Révolution a fait éclater ce paradoxe impossible d’une modernité sans démocratie. En révélant cette contradiction, elle a libéré l’autre courant brimé de la société, anti-séculier, religieux, conservateur, plus tourné vers l’Orient que vers l’Occident, et tenant le modernisme (surnommé « laïcité ») pour une perpétuation de la domination occidentale. Le modernisme a été assimilé au despotisme. Au regard de la victoire religieuse aux élections, ce n’est plus la religion qui semble avoir le plus pâti du despotisme, c’est la modernité elle-même.

On se trouve dans une situation inédite, où l’affirmation religieuse a été vécue comme une force de résistance et de libération. En d’autres termes, l’avènement de la démocratie ne va pas se faire par le retrait progressif du religieux. Cette réalité déroutante est pourtant évidente. L’enthousiasme révolutionnaire, qui provenait justement du fait que toutes les servitudes semblaient être brisées, y compris la servitude religieuse, découvre une résistance religieuse encore active. L’aliénation religieuse ne s’est pas dissipée avec l’aliénation politique, comme cela s’était produit au cours de la démocratisation de l’Europe. Et ce n’est pas parce que le régime est tombé que toute servitude politique elle-même est vaincue. Aboutir, après une révolution non-religieuse, à une constitution religieuse (si tel était le cas au bout de la rédaction de la nouvelle constitution) signifierait que l’absolutisme religieux va survivre à l’absolutisme politique.

Aussitôt rendus à la liberté de voter, les Tunisiens se sont donc empressés de suivre la voie identitaire, le conformisme islamiste, l’hégémonie religieuse, comme si le réflexe d’allégeance surpassait l’élan de liberté. La chute du despotisme ne signifierait donc plus la fin de la domination, comme le laissait penser la révolution, mais la fragilité du processus moderne lui-même. Le mérite de la révolution est d’avoir rendu visible cette scène cachée, qui lève le voile sur le pays réel.

Mais ces nouvelles (ou très vieilles) allégeances, en ayant gagné les élections, se réclament de l’objectif révolutionnaire, et surtout de la règle démocratique qui leur a donné la majorité des sièges. Il serait inconcevable aujourd’hui de les remettre en question. Mais le souci est le suivant : est-ce que ces allégeances vont compromettre le fondement libéral et humaniste de la Révolution tunisienne, et l’enfouir sous de nouveaux systèmes de domination, tout en se servant du processus démocratique ? La modernisation de la société tunisienne a-t-elle échoué dans la visée révolutionnaire et démocratique elle-même ?

Or, c’est une évidence aujourd’hui, la riposte à l’idéologie religieuse par la coercition, la répression, l’éradication n’est plus acceptable, non seulement moralement, mais parce que l’histoire a démontré qu’elle était dangereuse et inefficace. Il est exclu qu’un pouvoir politique, quel qu’il soit désormais, mette sur pied un nouveau système de despotisme, conservateur ou progressiste. La Révolution a ôté toute légitimité à l’arbitraire, d’un côté comme de l’autre.

Voilà donc l’épreuve qui attend le modernisme tunisien. A travers les tensions libres de la société, sectarismes religieux compris, la nécessité de s’adapter à cette vérité inédite que démocratie ne signifie plus déclin progressif du religieux, comme cela a été le cas en Europe. La sortie du religieux ne se fait plus dans le même ordre qu’au temps des Lumières, quand la société européenne s’était démocratisée en même temps que déclinait le religieux, quand l’autonomie individuelle se fut constituée contre le pouvoir de l’Eglise. En se soulevant contre l’absolutisme politique, les Européens s’étaient soulevés contre l’absolutisme religieux, contre le pouvoir des Eglises sur les consciences, aidés en cela par la Réforme. Ce n’est plus le cas. Nous sommes dans un autre cycle de l’histoire. Notre démocratie ne peut plus parier sur la régression du religieux, mais se penser et s’instituer dans sa progression. Le réveil religieux est un signe de notre temps, il n’est pas une affaire du passé.  

Ainsi se joue ici, à travers la visibilité libérée des obédiences religieuses ou sectaires, la capacité de la modernité tunisienne de survivre et prospérer dans un contexte postrévolutionnaire inédit. Le modernisme tunisien qui avançait à l’ombre du despotisme est épuisé. L’esprit réformiste tunisien doit à nouveau montrer son aptitude politique à comprendre et affronter les réalités de son temps, à s’adapter encore une fois à son époque, à se transformer dans une coexistence tumultueuse avec ce que la révolution a libéré : le religieux politique. Est-ce que le modernisme tunisien va réussir à réformer la religion elle-même, à surmonter les phénomènes d’endoctrinement et de crédulité des masses ? Ou au contraire, à cause de la Révolution, la contre-réforme trouvera-t-elle là l’occasion de mettre en route une guerre contre les libertés, au nom de la démocratie ? Car désormais la société tunisienne peut s’imposer des prescriptions terrifiantes pour rétablir le référent juridique religieux. La société peut sécréter par elle-même de l’incivilité et de la violence, sans l’aide de la police d’Etat.

La confrontation alors ne se fera plus avec un système de domination classique, localisé dans le pouvoir ou au sommet de l’Etat. Je ne crois pas qu’aucune force, même si elle le voulait, serait en mesure aujourd’hui de confisquer la totalité de l’appareil politique. C’est le bienfait de la révolution. La disgrâce du pouvoir a été compensée par l’autorité irréfutable de la liberté de s’y opposer.

Par contre l’oppression, si elle ne tombera plus d’en haut, peut remonter de la société elle-même, celle qu’on appelle civile. La notion de « société civile » m’a toujours paru impropre à penser le politique. La société n’est pas civile en soi, sinon il n’y aurait jamais eu de guerres civiles dans l’histoire. La société civile dissimule, autant que le politique, des logiques de servitude et de domination. La société civile n’est pas à l’abri de sa propre incivilité. Dès lors, elle peut montrer un visage brutal et répressif, une sorte de contrôle de la société par elle-même, à travers des factions ou des prosélytismes sectaires, des croyances, des idéologies. Et elle peut aussi inscrire ces nouvelles allégeances dans le cours de la vie sociale. Autrement dit, le réformisme tunisien, qui s’est essoufflé dans la machine de l’Etat, pourrait également être mis en échec par la contrainte sociale elle-même, par le format tyrannique que peut sécréter une société quand elle glisse dans la tentation identitaire, avec ses phalanges religieuses éparpillées sur tout le territoire. Ce pourrait être ici la fin du réformisme tunisien, lorsque le désir de modernité sera à son tour soumis non plus à l’obéissance étatique, mais confessionnelle – toute désobéissance n’étant pas seulement passible de censure ou d’interdit, mais d’excommunication et de malédiction.

Ainsi, des foyers de tyrannie peuvent émerger de la société elle-même, comme c’est le cas avec les salafistes qui ont élu domicile dans les universités, c’est-à-dire dans le foyer même du modernisme : le savoir comme instrument du progrès. Autrement dit, le modernisme tunisien, qui a été mis en échec par l’absence de démocratie, pourrait aujourd’hui être mis en échec par la démocratie elle-même, par un droit émanant de la volonté populaire, qui peut inscrire des contre-libertés dans la constitution, en s’appuyant sur une majorité électorale ou sur ses prescriptions collectives « religieusement correctes ».

Comment dans un tel contexte empêcher la régression du modernisme tunisien ? Certainement pas en ôtant à la religion le droit de s’exprimer politiquement. Cette illusion, je l’ai dit, a nui à la modernité elle-même. Elle est révolue. Le débat avec les non-modernes n’a jamais vraiment eu lieu en Tunisie, et il faut qu’il ait lieu pour qu’il y ait démocratie. En fait, la modernité tunisienne doit reprendre son œuvre historique là où celle-ci a failli, c’est-à-dire dans le libre débat avec les non-modernes. La modernité a voulu régner sans débattre, cela a conduit à la révolution. C’est toute la difficulté qu’ont à affronter les modernistes : comment reprendre le flambeau moderne en le dissociant de l’héritage de la domination ?

Ici, les modernistes ont peut-être un argument qu’ils n’ont pas assez exploité. L’autoritarisme politique, même sous une apparence civile et moderne, ce qu’on appelle le despotisme éclairé, n’était pas sans rapport avec une forme d’obédience religieuse, de soumission au prince, de sacralité du pouvoir en tant que tel. Aussi, le religieux n’est pas uniquement, comme il le prétend, facteur de résistance et de liberté, car il a nourri d’une manière constante la domination et la représentation sacrée du pouvoir politique tunisien. Maintenant que la religion a acquis ses droits historiques longtemps différés, elle ne peut pas échapper à la désacralisation engagée par la révolution contre l’absolutisme en général. Ayant été partie prenante du tabou politique, la religion va subir la nécessité de sa remise en question par la réforme, par la modernité.

Grâce à la révolution, nous avons découvert les faiblesses d’une modernité qui voudrait fonctionner sans démocratie, il devient clair que la démocratie tunisienne ne fonctionnera pas sans modernité.

 

 


[1] Une Force qui demeure (Paris, Arlea, 2006)