06/06/2013

Manifestations en Turquie : des arbres qui cachaient la forêt

Par Rukïye Tinas, docteure rattachée au laboratoire Triangle CNRS UMR 5206 et chercheure associée a l’Institut MEDEA

Depuis quelques jours, la Turquie bout. Jusque-là préservée en interne des transformations géopolitiques régionales, l’AKP de Recep Tayyip Erdoğan au pouvoir depuis dix ans est ébranlée. Tout est parti de plusieurs grands chantiers à Istanbul et d’une nouvelle loi sur la restriction de la publicité sur l’alcool. Bien sûr, les raisons des manifestations sont plus profondes. Si l’on met les provocateurs de côté et analyse les autres groupes, on voit qu’il est plutôt question de l’indignation de la classe moyenne en ayant assez de l’intervention du parti au mode de vie des gens. L’économiste Ahmet Insel, affirme qu’il s’agit d’une indignation de la société « pour sauver sa dignité ». La volonté de créer une jeunesse croyante (dindar nesil) pour créer une société idéale sans défaut selon sa vision du monde, l’imposition ainsi du mode de vie de la majorité à la minorité, la considération de l’avortement comme un meurtre et la volonté de limiter le nombre de césariennes pour diverses raisons, le langage et le style méprisant et autoritaire adopté par le Premier ministre Erdoğan dès le début de son troisième mandat depuis 2011, sont autant de facteurs montrant que l’identité conservatrice de l’AKP a pris le dessus par rapport à son identité démocratique. Il s’agit alors de l’ingénierie sociale, cette dernière dont pourtant ont été victimes un grand nombre de membres de l’AKP.

Nous ne pouvons nier par ailleurs que ces protestations ont été une grande occasion pour ceux qui ne peuvent pas se débarrasser de l’AKP ou d’Erdoğan par le biais des élections. Avant tout, c’est le cas du CHP (Parti Républicain du Peuple) qui ne semble pas être innocent puisqu’il avait approuvé le projet de la place Taksim. Les deux autres partis oppositions, le MHP et le BDP, eux ont préféré ne pas se faire emporter par le courant et sont restés plus prudents. Le dirigeant du premier, Devlet Bahçeli a fait preuve d’un comportement honorable affirmant que « le seul lieu où sera vaincu l’AKP est les urnes. Quoi qu’il arrive, la solution est la démocratie ». Il y a aussi les utilisateurs de twitters parmi lesquelles ceux qui diffusent des intox plutôt que des informations : « un véhicule de police blindé a écrasé une personne », « la police a utilisé de vraies balles », « les policiers ont fait endormir les protestataires avec de l’eau », « l’accès aux réseaux sociaux a été bloqué », « si les protestations continuent 48 h encore l’UE fera tomber le gouvernement », « les protestataires ont attaqué les femmes voilées » sont que quelques-uns de ces tweets.

Apparu sur la scène politique avec une identité politique mêlant valeurs traditionnelles et libérales, l’AKP a connu beaucoup de succès, et ce dans plusieurs domaines, notamment économique et des affaires étrangères. Grace à lui, la Turquie est devenue la seizième économie du monde et la sixième économie de l’Europe et elle a pu s’affranchir du FMI en devenant un pays qui prête de l’argent à ce dernier. Dans ces succès électoraux le charisme de son dirigeant Erdoğan à une grande part. Sa détermination lui a servi à réaliser de nombreuses réformes en vue de démocratiser le pays et se consacrer au règlement d’un sujet épineux tel que la question kurde. Cela dit, c’est encore sa personnalité obstinée, autoritaire qui pose problème à l’autre moitié de la société qui ne vote pas AKP et qui se sent parfois humiliée et méprisée. Bien qu’il soit arrivé au pouvoir suite à sept élections consécutives en augmentant ses voix à chaque élection, Erdoğan est aussi le Premier ministre de ceux qui ont voté pour une autre formation politique. Il doit être beaucoup plus à leur écoute et maintenir l’équilibre entre ses deux identités conservatrice et démocrate. Cet équilibre est beaucoup moins visible dans son troisième mandat, l’AKP donnant désormais l’image d’un parti idéologique difficile à distinguer des partis du système et qui donne lieu à la qualification de son leader Erdoğan de dirigeant autoritaire et despotique. Cela remet en cause la prétention initiale de ne pas être un parti politique fondé sur une idéologie quelconque, mais sur des principes qui peuvent être ceux de tous. Le gouvernement a fait un pas important le 4 juin : le vice-Premier ministre a présenté les excuses du gouvernement aux personnes qui protestaient pour protéger l’environnement en raison de l’abus de violence des policiers et reçu le lendemain les représentants du groupe de solidarité de Taksim pour écouter leurs demandes. Ces derniers seront reçus par le Premier ministre à son retour des pays de l’Afrique du Nord. Enfin, la bonne nouvelle est que la jeunesse turque d’aujourd’hui ne peut plus désormais être qualifiée d’apolitique. Elle a fait la preuve de son engagement depuis le début du mouvement.