21/06/2013

Où va le PJD au Maroc? Elements de compréhension d’un échec patent

Par Khadidja Guebache-Mariass, doctorante en anthropologie politique à l’université Nice-Sophia Antipolis.

PJD (Parti de la Justice et du Développement) au Maroc, Ennahda en Tunisie, PLJ en Egypte, il semblerait qu’une malédiction se soit abattue sur les Islamistes au pouvoir dans le monde arabe. Trois expériences différentes mais un dénominateur commun : des islamistes au pouvoir, pour la première fois dans l’histoire de ces Etats, qui peinent à s’affirmer et à se faire accepter par la population. La peste s’abat sur l’islam politique et elle se décline sous différentes formes et porte différents noms : attentisme, salafisme, amateurisme. Si les expériences tunisienne et égyptienne sont minées par l’émergence des salafistes sur la scène politique et, il faut bien l’avouer un certain amateurisme dans la conduite des affaires publiques, notamment économiques et sociales, l’expérience marocaine quant à elle souffre de l’attentisme de son gouvernement qui manque à la fois de liberté et de volonté d’action.

On pensait que le PJD arrivait au pouvoir avec un projet islamiste et qu’il allait gouverner avec des outils islamistes en suivant des méthodes elles aussi islamistes, mais l’expérience montre, au Maroc comme ailleurs, que l’islamisme « n’est pas un projet politique mais un processus », comme l’affirme Amel Boubekeur , qui s’adapte à son environnement, de grès ou de force. C’est l’une des raisons qui explique que les expériences islamistes sont différentes d’un pays à un autre. L’exemple du Maroc illustre parfaitement cette idée, puisque le régime monarchique fait que l’espace politique marocain est organisé de telle façon que le roi transcende le jeu politique. La soumission au roi est une condition sine qua non à l’accession à la scène politique. L’idée d’un roi arbitre du jeu politique fait consensus et le PJD comme n’importe quel parti politique marocain l’a assimilé et ne saurait s’en défaire. D’autant plus qu’Abdelilah Benkirane appartient à l’aile du parti la plus favorable à la monarchie. N’est-ce pas l’une des raisons qui a poussé Mohamed VI à le nommer chef de la majorité ?

Les doutes ou, devrions nous dire, la déception sont à chercher ailleurs, car dès le départ les Marocains savaient qu’il n’y aurait rien de révolutionnaire dans la nomination d’un premier ministre islamiste. Encore une fois, les promesses non tenues ont été plus nombreuses que les réformes abouties – justice sociale, fin de la corruption, réconciliation nationale, fin de la torture dans les prisons, etc. – le PJD apparaît comme jouant le rôle classique d’un parti politique, suivant les règles du jeu politique marocain. Il n’a pas inventé de nouvelle forme de gouvernance et gère le pays comme n’importe quel gouvernement avant lui, d’où une rupture entre le commandement du PJD et sa base qui se sent trahie. Le mouvement contestataire du 20 février (M20F) a compté ces derniers mois un certain nombre d’électeurs déçus du PJD. N’ayant pas eu la liberté d’action et d’initiative qu’exige sa fonction, Benkirane n’a pas transformé l’essai et n’a pas su passer de simple Premier Ministre à grand réformateur islamiste.

L’accession du PJD au pouvoir et la formation du gouvernement Benkirane apparaissent après coup comme ayant été orchestrée et conduit volontairement à l’échec afin de prouver que les Islamistes ne valent pas mieux que n’importe quel autre parti politique au Maroc, voire qu’ils sont encore moins compétents. Ils accèdent au pouvoir en période de crise et se voient confier les décisions les plus impopulaires relatives aux retraites, à la fiscalité et à la caisse des compensations. De tels impératifs et face à une situation socio-économique aussi délicate il importait d’avoir un exécutif fort. Or l’hétéroclisme de la coalition gouvernementale menée par le Premier Ministre islamiste la fragilise fortement et bloque les rouages de la gouvernance. Les formations qui composent la coalition – Parti de l’Istiqlal, PJD, PPS – sont aux antipodes les unes des autres et c’est ce qui explique la crise gouvernementale actuelle qui oppose le parti de l’Istiqlal, qui souhaite se retirer du gouvernement, et le PJD accusé de faire cavalier seul. Toujours en attente de l’arbitrage du roi depuis le début du mois de mai, les frictions entre les islamistes et les istiqlaliens, les deux formations majoritaires de l’exécutif, fragilisent l’action gouvernementale et montrent encore une fois que le véritable exécutif au Royaume chérifien ne saurait être autre que le Roi lui-même.