26/06/2013

Le rôle des femmes tunisiennes dans la Troïka: quel bilan ?

Par Safa Ben Saad, doctorante et chargée d’enseignement en droit public à l’Université Toulouse 1-Capitole.

La condition de la femme dans la Tunisie contemporaine passionne. Pendant des décennies, on louait les efforts de cette Tunisie émancipée et émancipatrice qui a pu s’affranchir des liens d’un Islam conservateur pour offrir à ses femmes une législation avant-gardiste dans la région. Ce constat est pourtant à nuancer ; d’une part, la comparaison se limite souvent aux autres pays musulmans, d’autre part, l’intérêt accru pour la condition de la femme a favorisé l’émergence d’un féminisme d’Etat ; un discours  creux, une propagande politique ayant pour mission de dorer l’image du pays à l’étranger et faire écran à une société civile particulièrement engagée en faveur de la cause féminine, laquelle a été mise à l’écart, voire persécutée. Cette situation a engendré un paradoxe, si le pays jouit d’une réputation de terre « moderniste », la place de la femme dans la vie publique reste limitée.

L’engagement politique des femmes tunisiennes pendant la révolution incite à s’interroger sur leur présence concrète dans les instances de l’Etat pendant la transition et notamment de leur rôle dans la Troïka qui gouverne la Tunisie depuis les élections du 23 octobre 2011.Cette analyse devrait prendre en considération deux données capitales : Le principe de parité appliqué lors des élections de l’Assemblée Nationale Constituante  et l’emprise du parti islamiste En-nahdha sur la coalition.

En effet, consciente de l’enjeu sur la transition, la Haute Instance pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution de la Réforme Politique et de la Transition Démocratique, a assumé le choix historique de la parité sur les listes électorales entre hommes et femmes. Une décision glorieuse du processus de la transition, les militantes féministes se sont félicitées pour cette victoire qui vient concrétiser la place égalitaire dont jouit la femme au sein de la société tunisienne : «Les féministes se sont mobilisées pour imposer la parité sur les listes électorales et l’alternance obligatoire des candidates et candidats. Il a fallu faire tomber les arguments qu’on nous opposait : « il n’y a pas de femmes compétentes », « les femmes ne veulent pas prendre ces responsabilités », « la victoire doit l’emporter sur des considérations de genre » »[1]. Le processus est pourtant lacunaire, les femmes n’ont finalement représenté que 5% des têtes de listes.

Sans entrer dans le débat sur le bien-fondé du principe de parité, la situation engendrée par ce choix prête à confusion. Les partis politiques et autres candidats indépendants ont été « contraints » -non sans difficultés pour certains- de composer des listes paritaires et faire ainsi appel à des femmes qui n’avaient pour certaines aucune expérience politique antérieure. Sans doute la parité a permis de favoriser l’engagement féminin dans le processus électoral mais aussi dans la vie politique tunisienne en général. Au-delà des élections d’octobre 2013, certaines candidates n’ayant pas été élues continuent à s’investir et à se construire une vraie carrière politique.

La parité exigée sur les listes électorales, n’a cependant pas eu pour corolaire une parité au sein de l’Assemblée constituante. Les femmes ne représentent que 30.09 %[2] des élus, soit 65 élues. La présence féminine au sein du groupe parlementaire majoritaire semble par moment servir le simple aspect quantitatif pesant sur le vote, avec 42 voix, les députées islamistes jouissent, en effet, d’une force décisive. Cependant, exception faite du rôle –de facto- important de la vice-présidente de l’Assemblée constituante, les élues de la majorité se contentent parfois d’une présence passive, sinon peu influente sur les débats. La présence de la femme au sein de l’exécutif reste par ailleurs marginale. Si le gouvernement Jebali s’est contenté de nommer deux femmes à la tête de ministères, le gouvernement Lâarayedh n’a de son côté gardé que la très classique nomination d’une femme au portefeuille de la femme et la famille ainsi que deux secrétaires d’Etat. Le bilan critiquable de l’engagement féminin au sein du gouvernement ne traduit aucunement les aspirations des femmes tunisiennes, particulièrement dans le contexte postrévolutionnaire. Cette représentation a été jugée médiocre et discriminatoire, c’est « une dévalorisation des compétences féminines dont dispose le pays…L’absence criante de la femme des postes de décision et du pouvoir est injustifiée. Il est insensé de l’exclure sous prétexte de manque de temps ou de caractère spécifique de la phase transitoire», déplore un parti politique[3].

La présence féminine au sein de la majorité a sans doute permis au parti En-nahdha de favoriser l’image d’un parti islamique « modéré », ouvert et respectueux de la femme. Pendant la campagne électorale, les médias étrangers se sont intéressés à la candidate Souad Abderrahim, une femme non voilée, pharmacienne de profession, qui incarne le nouveau visage affiché du parti. Cette présence a moyennement réussi à rassurer les femmes sur les intentions du parti vis-à-vis des acquis de la femme tunisienne. Néanmoins, la main mise d’En-nahdha sur la coalition demeure déterminante pour comprendre les limites de l’action des femmes de la troïka en faveur des droits des femmes. Un ensemble d’indices permet d’affirmer qu’au sein de la Troïka, loin de chercher à servir la cause féminine, les femmes se sont plutôt pliées à la ligne idéologique et partisane de la majorité. Ceci ne concerne pas seulement les femmes issues d’En-nahdha mais aussi des femmes appartenant aux deux autres partis qui composent la Troïka- le Congrès pour la République et le Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés- réputés progressistes et laïcs. Les Tunisiens se souviendront du discours complaisant et laxiste de Madame Sihem Badi, Ministre des affaires de la femme et de la famille, face aux prêches de prédicateurs orientaux en visite à la Tunisie, prônant l’excision des jeunes filles, le mariage coutumier ou encore la polygamie. La réaction de ladite ministre face au viol d’une fillette dans l’enceinte d’un jardin d’enfant en mars 2013 a aussi suscité l’émoi, après une journée de colère populaire devant le siège du ministère, Madame Badi a dû s’expliquer devant les constituants et a échappé de justesse à la première motion de censure votée à l’Assemblée.

Malgré les promesses, le parti « islamiste modéré » semble par ailleurs bloquer la concrétisation de la levée des réserves émises par la Tunisie à la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW). A ce propos, la députée du parti Selma Sarsout, membre de la  commission des droits et des libertés, considère que la convention viole l’identité arabo-musulmane de l’Etat[4], elle déclare «Nous ne sommes pas contre les conventions internationales ratifiées par la Tunisie, mais nous refusons la levée, à l’insu du peuple, des réserves à la CEDAW». Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce sont des femmes qui se sont chargées de plaider pour l’incompatibilité entre ladite convention et les principes de l’Islam. Cette position réactionnaire s’est manifestée à différentes occasions pour défendre le principe de complémentarité entre hommes et femmes dans la constitution au lieu de l’égalité, ou encore l’inégalité dans l’héritage.

En dépit des limites relevées quant au rôle de la femme au sein de la troïka, l’expérience de l’engagement féminin demeure intéressante. La transition démocratique se devait d’associer la femme et de lui permettre à juste titre d’acquérir une expérience politique effective dont elle a été privée. Les limites de l’action des femmes ne peuvent être dissociées du contexte global de la transition.

 

 



[1] Khadija Chérif, secrétaire générale de la FIDH, octobre 2011.

[2] Les statistiques adoptées sont celles du site officiel de l’Assemblée Nationale Constituante, http://www.anc.tn/site/main/AR/docs/composition/compos_s.jsp, consulté le 25/06/2013.

[3] Le Mouvement Démocratique pour l’Edification et la Réforme, à l’occasion de la rencontre «Les femmes tunisiennes et l’action politique», organisée à Tunis en mars 2013.

[4] Déclaration à la radio Jawhara fm le 25 mars 2013.