05/07/2013

Egypte, du mouvement Tamarrod à la remise en cause de la démocratie

Par Eva Saenz-Diez, membre de l’Institut Maghreb-Europe et du TEIM (Madrid), chercheur associé à l’Institut MEDEA.

Pour un grand nombre d’Égyptiens, un goût amer d’inachèvement planait encore sur les esprits malgré l’éviction du Président Morsi par l’armée hier soir et les scènes de liesse. Suite aux 18 jours de soulèvement de janvier et février 2011, le Président Hosni Moubarak quittait le pouvoir. Depuis, l’Égypte a vécu des jours, semaines et mois mouvementés et l’avenir n’est pas forcément rassurant. Retour sur ces dernières semaines.

Le mouvement Tamarrod 

À l’occasion du premier anniversaire de l’accès à la Présidence de Mohamed Morsi, une campagne de Rébellion, Tamarrod[1] fut lancée au mois d’avril 2013. Son but était de récolter des signatures demandant la démission du Président Morsi, Tamarrod est un mouvement indépendant, mais a reçu le soutien des principaux groupes d’opposition, comme le Front de salut national (FSN) ou le mouvement du 6 avril.

Depuis quelques mois, l’Égypte se prépare en effet aux manifestations convoquées pour le 30 juin. Mais déjà les jours précédant le dimanche 30 juin, nous avons assisté à une montée de la tension et une forte polarisation entre les deux courants constitués principalement par les Frères musulmans et certains groupes islamistes d’un côté, et l’opposition et les révolutionnaires de l’autre.

Le mouvement Tamarrod, principal acteur de ces événements, réclamait la démission du Président Morsi dans les 48 heures (l’échéance était fixée à mardi 2 juillet, 17h). Il appelait à une désobéissance nationale au cas où le Président ne démissionnerait pas. Le lendemain, lundi 1er juillet, l’armée émettait un communiqué demandant à ce que toutes les parties parviennent à un accord dans les 48 heures (fixant l’échéance au mercredi 3 juillet) faute de quoi le commandement suprême des forces armées mettrait en avant une « feuille de route » qui serait établie en concertation avec les diverses forces politiques.

Suite au refus de la part du Président Morsi de répondre à ces demandes, les événements s’emballèrent. À partir de mardi, le processus de désobéissance nationale se mit en marche (plusieurs administrations étaient fermées, différentes gares bloquées, etc.), et la nuit de mardi fut la plus violente avec plusieurs dizaines de morts, et centaines de blessés lors d’affrontements entre pro et anti-Morsi.

Le mercredi 3 juin dans l’après-midi, Abdel-Fattah El-Sissi, ministre de la Défense et Président du Conseil suprême des forces armées, se réunissait avec Mohamed El-Baradei représentant le FSN, le cheikh d’Al-Azhar Ahmed El-Tayyeb et le pape Tawadros II. Peu après, le Président Morsi qui s’était retrouvé assez isolé, fut informé de sa destitution et une conférence de presse télévisée est organisée par El-Sissi en présence de Baradei, de représentants des jeunes, de cheikh Al-Tayyeb et du pape Tawadros.

Coup d’état militaire ou soulèvement populaire ?

Depuis, un débat s’est installé quant à savoir s’il s’agit d’un coup d’état militaire, ou plutôt d’un soulèvement populaire qui a abouti avec l’aide de l’armée ?

Nous avons d’un côté ceux qui réclament plus de droits et de libertés à tous les niveaux, qui rêvent d’idéaux qui ont mu et mobilisé des millions de citoyens depuis les manifestations de 2011 et qui sont descendus dans les rues pour exprimer leur volonté et leur mécontentement. Et d’un autre côté, ceux qui mettent en doute les méthodes utilisées vis à vis d’un président et d’un gouvernement « démocratiquement élu », levant toute légitimité à la voix de la rue et ne prenant en compte que les résultats des urnes.

Il serait intéressant de se pencher un tant soit peu sur la signification, la définition, la perception, le sens du terme « démocratique », et ses implications dans un pays comme l’Égypte.

Sans remonter aux Grecs, il est clair que le terme démocratie/démocratique, implique la volonté du peuple. Or on pourrait aisément dire que justement les processus électoraux qui ont eu lieu en Égypte depuis janvier 2011, risquent pour le moins, de ne pas correspondre totalement à ce que l’on entend par démocratie/démocratique.

Nous avons assisté à des campagnes de référendums ou d’élections parlementaires et législatives, lors desquelles ont été avancés des arguments de poids, de poids-lourd pour un pays comme l’Égypte : si on ne coche pas la case conseillée, on est soit hérétique soit infidèle ! Est-ce là une démarche démocratique ? Des campagne électorales où des produits de grande consommation –sacs de riz, de farine ou de sucre- sont distribués en contrepartie d’une bonne case cochée, relèvent-ils de fonctionnements démocratiques ? Ou encore l’intimidation, voire l’empêchement de se rendre dans les bureaux de vote, d’une certaine partie de la population –les Coptes en l’occurrence- sont-elles des méthodes considérées démocratiques ? Certes non. Et ce n’est pas nouveau. Effectivement, et c’est d’ailleurs entre autre pour cela qu’une partie de la population s’était soulevée en janvier et février 2011. Le Président Morsi disposait en quelque sorte d’une légalité, mais avait perdu depuis le peu de légitimité dont il disposait.

L’Égypte vient d’entamer une nouvelle étape dans son histoire politique. Les générations à venir se souviendront de ces années, 2011-2013 (et sans doute 2014, voire 2015) comme relevant des Annales de la Révolution, avec un R majuscule. Ou encore, « Mode d’emploi pour transformer en un temps record un peuple plongé dans une léthargie et une certaine indifférence, visible en tout cas, depuis plusieurs décennies, en un peuple s’exprimant sur les plus divers et variés sujets relevant de problèmes sociaux, sociétaux, politiques voire encore institutionnels ou constitutionnels ! »

Les événements récents, s’inscrivent dans une logique démocratique vu qu’ils traduisent la volonté, la voix populaire. Les 22 millions de signatures récoltées lors de la campagne Tamarrod sont le reflet d’un cri populaire, et donc démocratique. Ceci dit, il est vrai qu’ils ne s’inscrivent pas dans les canons classiques considérés avant tout comme passant par l’expression des urnes !

Quelles perspectives pour l’Égypte ?

Il est encore tôt pour savoir comment se dérouleront les événements dans les semaines et mois à venir. Cette période de transition est censée durer jusqu’aux prochaines élections, qui devraient être convoquées assez rapidement.

La Constitution ayant été suspendue, il faudra mettre en place un nouveau processus constitutionnel, qui on l’espère, sera plus consensuel que le précédent.

La confrérie des Frères musulmans, dont le Président Morsi est issu, a facilement recours de par leur idéologie et leur histoire, à un raisonnement et une rhétorique quelque peu paranoïaque et victimisante. Soudés et bien organisés, ils risquent de réagir violemment à cette éviction manu militari.

La situation socio-économique du pays que laisse le gouvernement Morsi suite à douze mois au pouvoir, est proche de la banqueroute. Certes cette tâche était des plus ardues pour Morsi, mais sa mauvaise gestion, ou son manque de gestion, n’a fait que couler encore plus le navire. Il avait lui-même hérité d’un pays économiquement et financièrement exsangue suite à la Révolution, et aux 18 mois de gestion de la part du CSFA.

Au niveau politique, il sera extrêmement difficile, voire impossible de pouvoir réunir les différentes factions. Le pays – soit dit en passant dirigé de manière intérimaire par un jusqu’alors inconnu Adli Mansour, Président du Conseil Constitutionnel ayant pris ses fonctions il y a à peine deux jours !-, aura du mal à réunir des membres des Frères musulmans, avec des représentants révolutionnaires et des anciens membres du parti au pouvoir, le PND de Moubarak, les felouls. Il s’agit là d’un casse-tête !

D’autre part, il est évidemment souhaitable d’éviter une chasse aux sorcières vis à vis des Frères musulmans bien que les premiers mandats d’arrêt aient été lancés le 4 juillet.

Dynamique révolutionnaire

L’Égypte est embarquée dans une dynamique révolutionnaire qui risque de ralentir la normalisation et la stabilisation, et donc la reprise du pays. Ceci sera sans aucun doute un point épineux auquel aura à faire face le gouvernement. Autre question cruciale : quelle marge de manœuvre aura le « gouvernement civil » face à l’armée ? Celle-ci ne risque-t-elle pas d’avoir un appétit trop important cherchant par conséquent à s’immiscer dans les affaires courantes ?

Au lendemain des scènes et des sentiments d’euphorie causés par une victoire tout compte fait relativement rapide, le réveil risque d’être assez douloureux.

 

 


[1] Tamarrod est un mouvement indépendant, mais a reçu le soutien des principaux groupes d’opposition, comme le Front de salut national (FSN, regroupant plusieurs partis politiques dits libéraux dont les principaux leaders sont Mohamed El-Baradei, Amr Moussa, Hamdeen Sabbahi, etc.) ou le mouvement du 6 avril (groupe d’activistes formé en 2008 dans le but de soutenir les droits des travailleurs de Mahalla el Kobra, principale zone industrielle située dans le Delta.).