04/07/2013

Al thawra mustamerra, La Révolution continue…

Par Eva Saenz-Diez, membre de l’Institut Maghreb-Europe et du TEIM (Madrid), chercheur associé à l’Institut MEDEA.

Pour un grand nombre d’Égyptiens, un goût amer d’inachèvement planait encore sur les esprits malgré l’éviction du Président Morsi par l’armée hier soir et les scènes de liesse. Suite aux 18 jours de soulèvement de janvier et février 2011, le Président Hosni Moubarak quittait le pouvoir. Depuis, l’Égypte a vécu des jours, semaines et mois mouvementés et l’avenir n’est pas forcément rassurant. Retour sur ces dernières semaines.

Le mouvement Tamarrod 

À l’occasion du premier anniversaire de l’accès à la Présidence de Mohamed Morsi, une campagne de Rébellion, Tamarrod[1] fut lancée au mois d’avril 2013. Son but était de récolter des signatures demandant la démission du Président Morsi, Tamarrod est un mouvement indépendant, mais a reçu le soutien des principaux groupes d’opposition, comme le Front de salut national (FSN) ou le mouvement du 6 avril.

Depuis quelques mois, l’Égypte se prépare en effet aux manifestations convoquées pour le 30 juin. Mais déjà les jours précédant le dimanche 30 juin, nous avons assisté à une montée de la tension et une forte polarisation entre les deux courants constitués principalement par les Frères musulmans et certains groupes islamistes d’un côté, et l’opposition et les révolutionnaires de l’autre.

Le mouvement Tamarrod, principal acteur de ces événements, réclamait la démission du Président Morsi dans les 48 heures (l’échéance était fixée à mardi 2 juillet, 17h). Il appelait à une désobéissance nationale au cas où le Président ne démissionnerait pas. Le lendemain, lundi 1er juillet, l’armée émettait un communiqué demandant à ce que toutes les parties parviennent à un accord dans les 48 heures (fixant l’échéance au mercredi 3 juillet) faute de quoi le commandement suprême des forces armées mettrait en avant une « feuille de route » qui serait établie en concertation avec les diverses forces politiques.

Suite au refus de la part du Président Morsi de répondre à ces demandes, les événements s’emballèrent. À partir de mardi, le processus de désobéissance nationale se mit en marche (plusieurs administrations étaient fermées, différentes gares bloquées, etc.), et la nuit de mardi fut la plus violente avec plusieurs dizaines de morts, et centaines de blessés lors d’affrontements entre pro et anti-Morsi.

Le mercredi 3 juillet dans l’après-midi, Abdel-Fattah El-Sissi, ministre de la Défense et Président du Conseil suprême des forces armées, se réunissait avec Mohamed El-Baradei représentant le FSN, le cheikh d’Al-Azhar Ahmed El-Tayyeb et le pape Tawadros II. Peu après, le Président Morsi qui s’était retrouvé assez isolé, fut informé de sa destitution et une conférence de presse télévisée est organisée par El-Sissi en présence de Baradei, de représentants des jeunes, de cheikh Al-Tayyeb et du pape Tawadros.

Coup d’état militaire ou soulèvement populaire ?

Depuis, un débat s’est installé quant à savoir s’il s’agit d’un coup d’état militaire, ou plutôt d’un soulèvement populaire qui a abouti avec l’aide de l’armée ?

Nous avons d’un côté ceux qui réclament plus de droits et de libertés à tous les niveaux, qui rêvent d’idéaux qui ont mu et mobilisé des millions de citoyens depuis les manifestations de 2011 et qui sont descendus dans les rues pour exprimer leur volonté et leur mécontentement. Et d’un autre côté, ceux qui mettent en doute les méthodes utilisées vis à vis d’un président et d’un gouvernement « démocratiquement élu », levant toute légitimité à la voix de la rue et ne prenant en compte que les résultats des urnes.

Il serait intéressant de se pencher un tant soit peu sur la signification, la définition, la perception, le sens du terme « démocratique », et ses implications dans un pays comme l’Égypte.

Sans remonter aux Grecs, il est clair que le terme démocratie/démocratique, implique la volonté du peuple. Or on pourrait aisément dire que justement les processus électoraux qui ont eu lieu en Égypte depuis janvier 2011, risquent pour le moins, de ne pas correspondre totalement à ce que l’on entend par démocratie/démocratique.

Nous avons assisté à des campagnes de référendums ou d’élections parlementaires et législatives, lors desquelles ont été avancés des arguments de poids, de poids-lourd pour un pays comme l’Égypte : si on ne coche pas la case conseillée, on est soit hérétique soit infidèle ! Est-ce là une démarche démocratique ? Des campagnes électorales où des produits de grande consommation –sacs de riz, de farine ou de sucre- sont distribués en contrepartie d’une bonne case cochée, relèvent-ils de fonctionnements démocratiques ? Ou encore l’intimidation, voire l’empêchement de se rendre dans les bureaux de vote, d’une certaine partie de la population –les Coptes en l’occurrence- sont-elles des méthodes considérées démocratiques ? Certes non. Et ce n’est pas nouveau. Effectivement, et c’est d’ailleurs entre autre pour cela qu’une partie de la population s’était soulevée en janvier et février 2011. Le Président Morsi disposait en quelque sorte d’une légalité, mais avait perdu depuis le peu de légitimité dont il disposait.

 

 

 


[1] Tamarrod est un mouvement indépendant, mais a reçu le soutien des principaux groupes d’opposition, comme le Front de salut national (FSN, regroupant plusieurs partis politiques dits libéraux dont les principaux leaders sont Mohamed El-Baradei, Amr Moussa, Hamdeen Sabbahi, etc.) ou le mouvement du 6 avril (groupe d’activistes formé en 2008 dans le but de soutenir les droits des travailleurs de Mahalla el Kobra, principale zone industrielle située dans le Delta.).