08/07/2013

Comment la vision sécuritaire des Etats en transition relativise-t-elle l’approche des transitions démocratiques en cours dans la région

Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, chercheur à l’institut MEDEA associé à l’ULB (Bruxelles) 

Parue dans  Afrique Magazine en juillet 2013

Face au bouleversement géopolitique que connaît la région du Moyen-Orient, la Communauté internationale ne sait plus comment agir au mieux : ayant tant souhaité la chute de nombreux dictateurs, qu’elle a pu soutenir à certains moments, elle finit par donner indirectement le signal que la stabilisation et le retour à l’ordre valent mieux rapidement que l’incertitude liée aux transitions démocratiques qui se font dans la souffrance. L’intervention de la coalition en Libye, n’est pas un franc succès si ce n’est avoir éliminé Kadhafi ; pas plus qu’en Irak qui est dans la guerre civile plus que jamais ; et la non-intervention en Syrie comme la polémique autour de l’armement des rebelles ou non reflète bien l’incapacité pour les Occidentaux de trouver une solution juste et idéale. Du coup, ce sont les positions sécuritaires qui priment face au développement tous azimuts du terrorisme. On se retrouve alors dans la plupart des cas dans une nouvelle forme de conflit issus de factions non étatiques et une radicalisation de l’Etat qui tente de faire face. Cela s’inscrit dans la transformation globale de la nature des conflits et des actions de l’Etat pour y répondre depuis vingt ans, à laquelle le Moyen-Orient ne déroge pas.

En parlant de « nouvel ordre mondial » en 1991, le président Georges Bush père, annonçait l’effondrement d’un système bipolaire mondial et l’avènement d’un monde unipolaire, en sous-estimant par contre le retour d’une planète multipolaire quelques années seulement plus tard. Même si l’expression est à peu près tout aussi contestable que l’expression atlantiste de redéfinition d’un «grand Moyen-Orient » depuis dix ans, force est de constater que les transformations mondiales de la nature des conflits a essaimé au cœur du Moyen-Orient de la même façon et que les crises locales se sont largement multipliées appelant au retour d’un certain conservatisme sécuritaire.

La prolifération des conflits intraétatiques dans le monde en général, au Moyen-Orient en particulier, a largement pris le pas sur les crises interétatiques. Et aujourd’hui, après la domination américaine écrasante, le retour de vieilles puissances et l’émergence de nouvelles redéfinissent la donne et influent de nouveau le jeu des alliances et des contre-alliances locales. Jusqu’à revenir à l’ancien ordre ? La comparaison est parfois troublante. La crise syrienne en est la preuve dans un bras de fer entre USA et Russie incessant depuis deux ans et la radicalisation du régime  baasiste de Bachar Al Assad est présentée par certains comme un rempart contre l’islamisme violent et les factions rebelles désunies qui offriraient un avenir plus qu’incertains aux yeux des Occidentaux. Alors que le président américain Obama n’écarte plus l’option d’armer les « rebelles », l’annonce récente de Vladimir Poutine de fournir des armes au président syrien Bachar Al Assad, ravive des souvenirs. L’arrivée des batteries anti-missiles S-300 à Damas en provenance directe de Moscou jette un peu plus d’huile sur le feu.

Vingt ans après la fin de la Guerre Froide, les conflits régionaux et notamment au Moyen-Orient sont donc totalement différents : alors que les Etats sont plus sécurisés sur leurs frontières malgré certaines instabilités régionales récentes (la crise syrienne et ses remous aux frontières turque, libanaise et jordanienne), les armées conventionnelles elles deviennent largement impuissantes face aux phénomènes de guérillas de mouvements non-étatiques et non traditionnels. Elles craignent les jeux de dominos. Le Hezbollah donnait déjà du fil à retordre au Liban, voilà qu’il entre en guerre en Syrie, hors de son terrain d’action habituel ; facteur déstabilisant total pour l’Etat libanais en porte-à-faux. Enfin, c’est l’occasion d’évoquer, au-delà du phénomène de guerre unilatérales déclenchées tout de même pas certaines puissances contre un Etat ennemi, comme Israël contre le pouvoir du Hamas à Gaza en 2008, la transformation de l’équipement même des armées dites traditionnelles avec l’acquisition croissante de drones, bijoux de technologies, pilotés à distance, sans pilote, et qui permettent d’effectuer des frappes bien ciblées contre du matériel ou pratiquer des éliminations humaines souvent moins précises, sans risque aucun. Le risque sécuritaire diminue-t-il pour autant avec plus de sécurité ? Réponse pas évidente. C’est la notion de « guerre » qui entre elle-même en crise : le drone est l’emblème de la chasse à l’homme préventive, forme de violence qui débouche, à mi-chemin entre guerre et police, sur des campagnes d’exécutions extrajudiciaires menées à l’échelle globale », précise Grégoire Chamayou dans sa « Théorie des Drones » (La fabrique, Paris, 2012).

La multiplication des conflits locaux au nom de la démocratie évoluerait-il vers un traitement mondial et risquerait-il l’internationalisation, donc le retour au pire ? Rien n’est moins sûr même si la transition démocratique semble à ce prix. Ce qu’il l’est c’est que notre monde change à vitesse grand V, en termes de progrès comme en termes de régression. Et les relativistes et déchanteurs des Printemps arabes gonflent les rangs des pessimistes qui n’ont d’autre choix d’affirmer que les dictateurs apportaient stabilité et compromission facile avec eux.  Israël préférait probablement un régime baasiste et un Moubarak que les Frères musulmans élus démocratiquement et une opposition syrienne explosive. La période que nous vivons est l’occasion unique d’assister à une redéfinition complète des relations internationales et à retour en force des Etats et d’une certaine forme de conservatisme, matérialisé par le renforcement sécuritaire comme argument pour contrer les incertitudes de la démocratisation. Les premiers inquiets sont les Occidentaux et Israël, « chantres » de la démocratie dans le monde. Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l’Open University de Tel Aviv livre dans un entretien privé un raisonnement tout autre : « Les organisations terroristes comme les oppositions politiques en construction sont capables aujourd’hui de déstabiliser les Etats dès  que leur autorité est affaiblie (pour des raisons différentes, cela va de soi, si on compare l’Egypte et la Syrie). C’est peut-être la faillite du système étatique régional dont il est question actuellement. Ceci explique pourquoi par exemple Israël, dès 2011, entrevoyait avec inquiétude les effets du printemps arabe sur la sécurité régionale ».