02/07/2013

Le Turc vivant à l’étranger : du simples gurbetçi au membre d’une « diaspora » (Partie 2)

Par Rukiye Tinas, docteur en sciences politiques de l’IEP de Lyon.

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Maîtrise de la langue du pays d’accueil et réussite scolaire des turco-européens

« Française par le sol, cette population veut rester turque par le cœur »[1], dit Stéphane de Tapia au sujet des Turcs de France. Pareil, pour les Turcs d’Allemagne, qui comme leurs compatriotes en France, souhaitent s’approprier la culture allemande, tout en faisant survivre la culture turque. Selon une récente étude de l’INSEE, sur la maîtrise du français par les descendants d’immigrés de 18-50 ans, parmi un effectif de 60 mille descendants d’immigrés turcs, 76 % parlent, lisent et écrivent le turc. Seulement 5 % des descendants turcs parlent ou comprennent avec des difficultés et 18 % parlent sans difficultés, mais ne savent ni lire ni écrire le turc. De même, 73 % de ceux là parlent turc avec leur conjoint(e), 78 % avec les enfants – sachant que les familles turques ont en moyenne 3,6 enfants – 97 % avec d’autres personnes de la famille et 58 % avec des personnes du voisinage et des commerçants. Que ce soit en termes de maîtrise ou de pratique de la langue d’origine, les descendants d’immigrés turcs dépassent largement leurs homologues européens, maghrébins, africains, asiatiques, américains, d’Océanie, alors que les effectifs de ceux-là, excepté ceux des trois derniers, sont approximativement de deux à sept fois supérieurs que celui des descendants turcs. Par ailleurs, toujours parmi un effectif de 60 mille descendants d’immigrés turcs, pour 41 % de ceux qui sont nés en France et ont au moins un parent immigré, la langue parlée par les parents pendant l’enfance est une langue autre que le français. Il peut donc s’agir du turc comme du kurde, compte tenu du caractère multiethnique de la République turque. Chez ceux ayant deux parents immigrés, ce chiffre augmente à 46 %[2].

Les multiples chaînes télévisées (TV) étatiques et privées apparues au cours des années 90 et n’ayant cessé d’augmenter, contribue sûrement à l’amélioration du turc des nouvelles générations. Elles peuvent être visualisées via les antennes paraboliques, ou depuis ces dix dernières années, via internet grâce aux diverses box[3]. Selon une enquête réalisée en 2007 auprès des Turcs d’Allemagne, 66,3 % des enquêtés déclaraient regarder beaucoup plus les chaînes TV turques. Le pourcentage de ceux regardant beaucoup plus les chaînes TV allemandes était de 17 %. Quant à ceux affirmant regarder uniformément les chaînes TV turques et allemandes constituaient un taux de 16,4 %. De plus, les nouvelles générations plus que la première, et les femmes plus que les hommes déclaraient regarder les chaînes TV turques. Parmi les émissions diffusées sur les chaînes TV turques, la part de ceux qui regardent les séries est de 58,1 %. Les séries TV turques qui obtiennent un franc succès dans les Balkans, au Maghreb et au Moyen-Orient l’obtiennent alors aussi en Europe dans les foyers turcs. Les parts des programmes d’informations et les émissions éducatives et informatives étaient respectivement de 72,2 % et de 28,2 %. Les sondés disent que ces chaînes TV leur permettent d’être tenus au courant de ce qui se passe dans la mère-patrie. Enfin, 35 % des enquêtés pensent que celles-ci leur servent à ne pas oublier le turc[4].

Les chiffres quant à la réussite scolaire chez les descendants d’immigrés turcs sont alarmants. Dans une étude réalisée par l’INSEE sur les enfants d’immigrés en France âgée de 20 à 35 ans en 2008, les enfants d’immigrés turcs sont des plus nombreux dans l’ensemble des enfants immigrés, une proportion de 44 % après les enfants originaires de l’Afrique centrale ou du golfe du Guinée (47 %). Le taux des non-diplômés au-delà du brevet est le plus élevé parmi l’ensemble des populations immigrées : 31 % chez les hommes et 33 % chez les femmes turcs. La situation chez les maghrébins est meilleure : 12 % pour l’ensemble des Algériens et 20 % pour l’ensemble des Marocains et Tunisiens. De plus, l’inégalité est forte entre les jeunes filles d’immigrés originaires de Turquie (5,7 %) et les autres (les filles d’immigrés sahéliens, 2,2 % ; les filles originaires d’Afrique centrale et guinéenne, (1,6 %) ; du Maroc ou de la Tunisie (1,6 %) et d’Espagne ou d’Italie (1,6 %)). Le taux de bacheliers chez les enfants d’immigrés turcs est le plus faible, loin derrière le trio maghrébin, les sahéliens et guinéens : 39 % chez les Turcs, 53 % chez les Algériens, 57 % chez les sahéliens et les guinéens et 60 % chez les Marocains ou Tunisiens. Quant aux diplômés turcs de l’enseignement supérieur long (BAC+3 et plus), ils sont peu nombreux : 12 % chez les Turcs comme chez les Algériens, alors que ce taux est de 20 % pour l’ensemble des enfants d’immigrés et 25 % chez ceux qui ne sont ni immigrés ni enfants d’immigrés[5].

On avance que la politique d’intégration en Allemagne échoue, car les Turcs refusent de s’intégrer. Le Centre d’études turques et de recherche sur l’intégration (Stiftung Zentrum für Türkeistudien und Integrations-forschung) qui réalise depuis 1999 chaque année un sondage, affirme qu’il est question d’une intégration partielle, qui au cours de ces dernières décennies, a progressé plus rapidement dans les domaines de l’identification et de l’interaction que dans ceux de l’acculturation et de l’intégration sur le marché du travail[6]. Selon une étude menée au début de l’été 2009 auprès d’un échantillon de 1009 Turcs vivant en Rhénanie du Nord-Westphalie, plus de la moitié d’entre eux ont été scolarisés en Allemagne et/ou y ont obtenu un diplôme. Et plus de la moitié des migrants turcs âgés de 18 ans n’a pas de formation professionnelle. Parmi les Turcs âgés de moins de 30 ans, ce taux est de 28 %[7]. Dans le domaine de la langue, parmi les Turcs âgés de moins de 30 ans, 84,3 % ont affirmé comprendre bien ou très bien l’allemand. Également, le problème de maîtrise de la langue se pose nettement moins lorsqu’il s’agit de sondés jeunes[8].

L’insertion professionnelle chez les turco-européens

Il est bien connu que le chômage frappe plus les étrangers que les nationalités de l’UE.  En France, en 1999, le taux de chômage des Turcs entre 30-39 ans, était de 31,6 %, alors que pour l’ensemble des étrangers, il était de 23,7 % et dans l’UE de 10,9 %. La situation des Turcs semble meilleure que pour les Marocains (35,4 %), les Tunisiens (35,8 %), les nationalités de l’Afrique en dehors du trio nord-africain (36,8 %), et les Algériens (37,3 %). À l’inverse, elle est moins bonne que celle des Asiatiques vietnamiens, laotiens et cambodgiens (26,4 %). Inutile de redire que la situation des nationalités européennes (portugaise, italienne, espagnole) est de loin meilleure que celle des Turcs : il s’agit d’une moyenne de 13,1 %. En 2003, le chômage des jeunes dont au moins un des parents est né en Turquie s’élevait à 26 %[9].

Selon les derniers recensements de 2001 en Belgique, le taux de chômage chez les étrangers varie de 8 à 41 %. Les Néerlandais sont les seuls à avoir un taux de chômage inférieur à 10 %. Le taux de chômage chez les ressortissants de l’UE dans le pays (les Allemands, les Anglais, les Espagnols, les Français et les Italiens) est inférieur à 22 %, tandis que chez les Turcs il est de 39 %. Le taux de chômage n’est pas plus réconfortant chez les Marocains (41 %) et les Congolais (53 %)[10]. Par ailleurs, dans ce pays, le taux d’emploi des Turcs (âgés de 15 à 64 ans) se situe à 40,2 % : les taux d’emploi des Turcs nés en Belgique est de 28,5 % et des nés en Turquie est de 42 %. Quant à eux, les taux d’emploi des étrangers immigrés est de 60,4 % et de ceux nés en Belgique s’élève à 67,8 %. Également, le taux d’emploi des Turques est de 11,7 % : les taux d’emploi chez celles nées en Belgique est de 13,4 % et chez celles nées à l’étranger est de 11,5 %, sachant que les taux d’emploi chez les femmes belges nées à l’étranger et nées en Belgique sont respectivement de 41,1 % et de 53,1 %[11].

L’Allemagne est le pays où l’on se plaint très souvent de la discrimination à l’égard des Turcs qui sont présents dans le pays depuis près de cinquante ans. Selon l’étude réalisée par le centre d’études turques en 2009 avec les Turcs vivant en Rhénanie du Nord-Westphalie, voir supra, 50 % des sondés sont sans activité professionnelle, le pourcentage des femmes sans profession est de 66 %. Quant au statut professionnel des sondés ayant une activité professionnelle, dans l’ensemble 72,6 % sont ouvriers ou ouvriers spécialisés, 18,5 % sont employés, et 8,9 % exercent une profession libérale[12]. À la fin de novembre 2012, le taux de chômage était de 6,5 % (2 751 000) : le nombre de Turcs au chômage était de 140 481, alors qu’un mois plus tôt il était de 141 820[13]. De leur côté, les dirigeants allemands se plaignent du problème d’intégration des immigrés turcs qui sont beaucoup trop nombreux à arriver dans l’âge d’adulte sans formation professionnelle. Ils sont alors à la recherche d’une immigration « haut de gamme » comme le déclare le Figaro, puisque les Turcs diplômés et les plus brillants quittent l’Allemagne pour se rendre dans leur pays d’origine, « eldorado de la croissance où de bonnes opportunités d’emploi s’offrent à eux »[14]. D’après une étude de l’OCDE, l’Allemagne sera confrontée à une baisse de 5,4 millions de ses travailleurs qualifiés d’ici à 2025 en raison du vieillissement de sa population active[15]. C’est pourquoi elle a décidé de s’investir dans la formation professionnelle des jeunes Turcs, encourageant la discrimination positive dans les entreprises allemandes à l’égard de ces derniers, pour permettre leur intégration sur le marché du travail[16]. L’obligation des Turcs de choisir un des deux passeports, turc ou allemand, une fois arrivés à l’âge de 23 ans constituent certainement un facteur important dans ce choix de départ d’Allemagne[17].

Les difficultés d’insertion professionnelle ont encouragé certains immigrés à se lancer dans une activité indépendante. Pour d’autres, c’est la disposition du capital nécessaire après des années de travail en tant qu’ouvriers qui a encouragé les immigrés à ouvrir leurs propres entreprises[18].

En outre, jusqu’aux années 2000, notamment dans la première moitié des années 1990, les immigrés turcs ont considérablement contribué à l’économie turque. Grâce à l’argent envoyé en Turquie, les immigrés ont pu combler 63,4 % du déficit du commerce extérieur en 1994[19]. Ce pourcentage a diminué après qu’ils ont commencé à investir dans le pays d’accueil et s’y installer durablement en construisant des maisons, le considérant désormais de seconde patrie. Ainsi, dans les années 2000, les immigrés turcs ont comblé seulement 20,4 % du déficit du commerce extérieur[20]. Enfin, selon le Ministère des Affaires étrangères turc, il existe 140 000 entreprises turques en Europe, dont les 70 000 en Allemagne. Il s’agit de 640 000 recrutements dans toute l’Europe, et de 330 000 en Allemagne. Le chiffre d’affaires annuel est de 50 milliards d’euros (32,7 milliards d’euros en Allemagne) et le total de dépense de consommation des ménages turcs est de 22,7 milliards[21]. En effet, autrefois ouvriers, un grand nombre de Turcs sont devenus chefs d’entreprise.

 

 

 


[1] Stéphane de Tapia, « Permanences et mutations de l’immigration turque en France »…

[2] « Éducation et maîtrise de la langue », INSEE (2012), http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/IMMFRA12_i_Flot3_edu.pdf citant Ined ; Insee, enquête Trajectoires et origines 2008.

[3] Les versions européennes des chaînes TV turques existent : Eurostar (Star en Turquie), EuroD (Kanal D en Turquie), ATV Avrupa (ATV en Turquie), Showtürk (Show TV en Turquie), etc. Pour une étude approfondie sur les chaînes turcophones disponibles en Europe et l’offre médiatique (presse, télévision satellitaire, radio) en direction des populations turcophones en Europe et particulièrement en France cf. Stéphane de Tapia, « L’offre médiatique en direction des populations turcophones en France  De la presse à la télévision satellitaire », Réseaux, n°107, 2001/3, pp. 237-262.

[4] « Gurbetçiler TV reklamlarından şikâyetçi », NTV MSNBC (15/11/2009), http://arsiv.nTVmsnbc.com/news/426287.asp?cp1=1#storyContinues.

[5] Pour plus de détails sur cette étude cf. Yael Brinbaum, Laure Moguérou, Jean-Luc Primon, « Les enfants d’immigrés ont des parcours scolaires différenciés selon leur origine migratoire », INSEE (Octobre 2012), http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/IMMFRA12_d_D2_scol.pdf.

[6] Ainsi, les principaux problèmes d’intégration auxquels on a souhaité remédier avec le Plan national d’intégration allemand en 2007, se trouvent dans quatre domaines : la langue, la formation scolaire et professionnelle, l’accès à l’emploi, le maintien sur le marché du travail (p. 8). Pour plus de détails sur l’étude en question cf. Martina Sauer, « L’intégration des immigrés d’origine turque en Allemagne », IFRI CERFA, Novembre 2010, http://fr.scribd.com/doc/44470194/L-integration-des-immigres-d-origine-turque-en-Allemagne.

[7] Ibid., p. 13.

[8] Ibid., p. 14.

[9] « Le taux de chômage selon la nationalité », Observatoire des inégalités (27/12/2011), http://www.inegalites.fr/spip.php?article86, citant Insee-Recensement de la population (1999).

[10] Serge Feld, La main-d’œuvre étrangère en Belgique : Analyse du dernier recensement, Louvain-la Neuve : Academia-Bruylant, 2010, 182 p, p. 89.

[11] Ibid., pp. 94-96 citant GRESP-ULG. 2009. Feld. Calculs propres à partir des données du recensement 2001.

[12] Martina Sauer, op.cit., p.

[13] Ali Mercimek, « Türk işsiz sayısı azaldı », Hürriyet Avrupa (01/12/2012), http://www.hurriyet.de/haberler/gundem/1335482/turk-issiz-sayisi-azaldi.

[14] Patrick Saint-Paul, « L’Allemagne en quête d’une immigration haut de gamme », Le Figaro.fr (28/05/2013), http://www.lefigaro.fr/international/2013/05/28/01003-20130528ARTFIG00630-l-allemagne-en-quete-d-une-immigration-haut-de-gamme.php.

[15] Patrick Saint-Paul, « Les Turcs au cœur de la bataille électorale », Le Figaro.fr (27/02/2013), http://www.lefigaro.fr/international/2013/02/27/01003-20130227ARTFIG00570-allemagne-les-turcs-au-c339ur-de-la-bataille-electorale.php.

[16] Ergin Hava, « L’Allemagne veut intégrer les Turcs au marché de l’emploi », Zaman France (27/10/2011), http://www.zamanfrance.fr/article/l’allemagne-veut-intégrer-les-turcs-au-marché-de-l’emploi.

[17] La loi sur l’immigration adoptée en 2004 et entrée en vigueur en 2005 exige le renoncement préalable à la nationalité turque pour pouvoir garder la nationalité allemande. Il ne peut être question de double nationalité.

[18] Cf. les pages jaunes (Turkish Yellow Pages) des entreprises turques en Europe et dans le monde entier (liste non-exhaustive) pour une idée sur les domaines d’activité, http://www.turkisch.com.

[19] Ilhan Kaya, « Avrupalı Türkler : misafir isçilikten Avrupa vatandaşlığına », Eastern Geographical Review, n° 19, pp. 149-166, p. 157, http://www.dicle.edu.tr/a/ilhankaya/Document/DCD%2019-Avrupali%20Turkler.pdf citant Kirisci, K. 2007. Turkey: A Transformation from Emigration to Immigration. Migration Information Center 2003 [cited November 23 2007]. Available from http://www.migrationinformation.org/Profiles/display.cfm?ID=176.

[20] Idem.

[21] « Yurtdışında yasayan Türk vatandaşları », MAE, http://www.mfa.gov.tr/yurtdisinda-yasayan-turkler_.tr.mfa.