03/07/2013

Place Taksim : un nouveau Tahrir ?

Par Tigrane Yegavian, journaliste, membre de la rédaction des revues Moyen-Orient et Carto.

Havre de stabilité et de prospérité dans un Moyen-Orient en proie aux  multiples déchirements politico-confessionnels, la recette du miracle économique turc voulu par son bouillant Premier ministre Recep Tayyip Erdogan tient sur un singulier mélange de nostalgie d’ottomanisme à la sauce islamico-conservatrice et de capitalisme boulimique.  Seizième puissance mondiale, forte d’une croissance consécutive et soutenue (9% en 2010 et 2011),  le parti AKP avait sans surprise été réélu triomphalement en 2011.

Les signes avant-coureurs d’un raz-le bol général  étaient pourtant réunis. Depuis 2009, le pouvoir a entamé un virage autoritaire, à la faveur de l’échec d’un plan de paix avec la guérilla kurde du PKK et l’éloignement d’une perspective d’adhésion à l’UE. Des milliers de journalistes et avocats croupissent dans les geôles pour des liens supposés d’intelligence avec la rébellion kurde, le procès de l’assassin du journaliste Hrant Dink a été étouffé, tandis que sur le plan extérieur la Turquie essuie durement l’échec de sa stratégie dite du zéro problème avec son voisinage (à l’exception de quelques percées dans les Balkans).

Il aura fallu attendre le 28 mai pour que la goutte d’eau fasse déborder un vase déjà bien rempli.  A l’origine, une centaine de militants écologistes et des associations de quartier manifestent contre un projet de reconstruction d’une ancienne caserne ottomane et d’un centre commercial au prix de l’arrachage de  600 platanes dans un parc adjacent à la grande place Taksim dans le cœur de la mégalopole stambouliote, laquelle manque cruellement d’espaces verts.  Face à l’extrême brutalité de la répression policière et des forces anti-émeutes  la révolte gagne une ampleur sans précédant; prenant des allures de guérilla urbaine, la contagion atteint la capitale Ankara et essaime  dans une soixantaine de villes de Turquie.

Leader populiste, passé maître dans l’art de la démagogie et de la dénonciation des théories du  complot,  R. T. Erdogan souffre du cancer du côlon (il a été opéré à deux reprises). Ses problèmes de santé ne l’empêchent pas de tenir les médias en coupe gardée; la Turquie détiendrait la peu flatteuse 154e place du classement de Reporter sans frontières 2013 de la liberté de la presse. C’est ainsi qu’au plus fort des événements de la place Taksim, la chaîne CNN Türk retransmettait à ses téléspectateurs avides d’information un documentaire sur la vie des Pingouins, ce qui lui a valu le surnom sarcastique de canal manchot. 

Dérives autoritaires de l’AKP

Par un pur hasard du calendrier, le 29 mai 2013, jour commémorant  la chute de Constantinople, R.T.  Erdogan  donne le premier coup de pioche aux travaux du troisième pont suspendu qui enjambe le Bosphore. Un projet qui s’inscrit dans une liste exhaustive de chantiers faramineux voulus par l’AKP. Ils comprennent le creusement d’un canal parallèle au Bosphore pour y alléger le trafic maritime, ainsi  que d’un  troisième aéroport international pour Istanbul.  Le chef du gouvernement turc n’entend pas s’arrêter là: il projette l’édification de mosquées dans les quartiers centraux de Taksim et de Çamlica, une façon pour l’AKP et son chef de file de planter  le décor de leur nouvelle Rome, en s’appropriant par ce biais un espace hautement symbolique qui leur était traditionnellement hostile , n’hésitant pas à déposséder une partie des rares stambouliotes de souche de tout un pan de leur histoire.

Premier constat, le chaudron de Taksim a explosé exprimant un raz-le bol et un état de saturation général face à la mise en place d’un étatisme autoritaire, dirigiste et « islamisant » d’inspiration ottomane.  Un état de fait non comparable avec  la prétendue islamisation du pays, laquelle s’est parachevée par l’extermination en 1915 des Arméniens et des  Assyro Chaldéens, couronnée par l’expulsion des Grecs à l’aube du XXe siècle.

Par ailleurs, une communication politique aussi désastreuse qu’archaïque,  le gazage intempestif des manifestants, ou encore l’efficacité redoutable des réseaux sociaux, ont suffi pour révéler la nature agressive et arrogante du Premier ministre, discrédité par une opinion internationale, et comparé hâtivement à  un despote dans la droite ligne d’un Moubarak ou d’un Ben Ali.

Si tout au long de ses mandats successifs, l’AKP s’est affranchie du kémalisme, remettant le Coran et l’islam au cœur de la société, le régime actuel n’en n’est pas moins militariste et liberticide, revendiquant sa légitimité comme un don du Créateur sans omettre celui des urnes.  Depuis son accession aux commandes de l’Etat, R. T. Erdogan et son équipe ne cessent de recruter des imams et de construire des mosquées tout azimut. Il y en aurait désormais une pour 350 habitants (contre un hôpital pour 60 000). De même que le budget du ministère des affaires islamiques se taille la part du lion au détriment des autres secteurs.

Parallèlement, au cours des derniers mois, le gouvernement a multiplié des réformes controversées. Cela s’est traduit par un réagencement contesté du système éducatif au profit des établissements religieux, d’une restriction équivoque aux ventes d’alcool dans les épiceries de 22h à six heures du matin, de la proscription du rouge à lèvres aux hôtesses de l’air de Turkish Airlines, de l’interdiction servir de l’alcool sur les vols intérieurs de la compagnie nationale, ou encore  d’une tentative de réduction du délai légal pour avorter. En outre, L’AKP entendrait proscrire les baisers dans les transports publics…. Plus inquiétant, le projet d’un référendum pour une nouvelle constitution consacrant un régime hyper présidentialisé laisse planer de sérieuses menaces quant aux velléités autoritaires de R. T. Erdogan.

Deux Turquies que tout oppose 

Les événements qui se déroulent en Turquie sonneraient-ils  le glas du « modèle turc », tel un raccourci simpliste faisant converger islam et démocratie ? Pas exactement. Depuis 2002 les kémalistes purs et durs ont avalé couleuvre sur couleuvre, la formule de laïcité autoritaire à la turca a été réduite à sa portion congrue, l’état major de l’armée accusé à tord ou à raison de fomenter un coup d’Etat est neutralisé, et on ne compte plus les hauts gradés sous les verrous. Comme le souligne à juste titre Tancrède Josseran, spécialiste de la Turquie contemporaine, plus qu’une simple crispation idéologique, ce mouvement cristallise la fracture entre deux Turquie que tout oppose, Turcs « blancs » contre « Turcs noirs » pays réel anatolien contre élites urbaines laïques occidentalisées. Ces derniers sont les classes moyennes et supérieures qui habitent les grands centres urbains du triangle Istanbul, Ankara, Izmir. Voici donc deux Turquies qui cohabitent depuis les années 1980 non sans friction ni mépris. A la faveur d’un exode rural continu, les ‘Turcs noirs’ ont apporté avec eux leurs mode de vie conservateur, leur force de travail et leur dévotion. Ils sont devenus le socle électoral de l’AKP, leur base la plus stable. 

Un mouvement voué à l’échec sur le court terme

Par son caractère très disparate et hétéroclite,  les chances de pérennité du mouvement sont bien maigres. Les manifestants forment une immense mosaïque que tout oppose ou presque: Alévis[1],  kurdes, kémalistes, Loups Gris ultranationalistes d’extrême droite, militants d’extrême gauche nostalgiques du grand soir, artistes, intermittents du spectacle et militants associatifs, supporters des clubs stambouliotes de football comme le Beşiktaş (dont le stade voisin doit être prochainement lui-aussi détruit), militants gays et lesbiens, féministes… Mais également des Arméniens rappelant au passage que le parc Gazi est un reliquat d’un des plus grands cimetières arméniens de la ville spoliés après le génocide. Également présents dans les rangs de la contestation, des participants occasionnels exaspérés par un conformisme ambiant qui va de la restriction des ventes d’alcool à l’interdiction de s’embrasser en public. Dans ce joyeux désordre, la jeunesse occidentalisée, bière EFES à la main, fraternise avec les syndicalistes de gauche et des  Kémalistes farouchement attachés à la république côtoient des activistes kurdes; des islamistes altermondialistes frayent avec des militants LGBT….  Si le noyau initial s’est formé autour de jeunes et d’étudiants plutôt à gauche de l’échiquier politique, ces derniers ont rapidement été rejoints par des opposants issus de différents horizons, parfois antagonistes, réunis  dans une commune détestation d’un pouvoir incarné par R. T. Erdogan.

Innovation réactivité spontanéité : l’impossible analogie 

Au cours de ces semaines d’euphorie sanglante et d’utopies, nombreux ont été les commentateurs  à vouloir à tout prix établir des comparaisons avec les événements de la place Tahrir au Caire, ceux du mai 68 parisien ou encore de l’occupation de Wall Street, autant de raccourcis dangereux qui nous feront passer à côté de l’essentiel.

Certes, les éléments d’analogie  sont légion. A l’instar des révolutions égyptiennes et tunisiennes, le mouvement turc rejette l’arbitraire du pouvoir et l’autoritarisme. Mais c’est oublier que ce même pouvoir puise sa seule légitimité dans les urnes. Reprenant le label ‘Occupy Wall Street’, ‘Occupy Gezi’ s’est construit autour d’un symbole polysémique grâce notamment à l’aide des réseaux sociaux. Outre le rejet d’une forme de capitalisme revendiquée par les « tigres anatoliens », la revendication s’est axée sur une demande de respect des libertés publiques et individuelles ainsi que de la protection de l’environnement. Enfin,  retrouve-t-on  certains éléments de comparaison entre la jeunesse turque dite des années 1990 (celle qui n’a pas connu qu’Erdogan) et  celle qui rejette l’ordre moral et paternaliste, vomissant un modèle de société consumériste (comme l’avaient faits  leurs aînés français en 1968) tout en  aspirant à  une société nouvelle, et en faisant preuve de créativité dans les slogans.

Une société civile coupée du monde réel

Révélateur des profondes lignes de fracture qui traversent la Turquie, la jeunesse urbaine des métropoles de l’ouest turc  a fait montre de sa créativité et de son inventivité à l’image de la multiplication des gigantesques forums citoyens (dont certains regroupaient plusieurs milliers de participants sur la place Taksim).  Éclectique,  cette jeune génération turque ne s’est pas contentée de ressasser à l’envi les slogans gauchistes de leurs aînés, elle a su montrer au monde entier que la peur avait changé de camp. La contre-offensive des forces de l’ordre a laissé place à des manifestations statiques et silencieuses relayées instantanément par Twitter ou Facebook (comme la figure du « duranadam », l’homme à l’arrêt); autant de formes novatrices de la contestation qui n’ont rien à envier aux contestations sœurs d’Athènes, de Madrid et de Rome.

Créative certes, elle n’en n’est pas moins dispersée et coupée du pays réel. Minoritaire dans son propre pays, cette jeunesse mondialisée et volontiers polyglotte demeure confinée dans un ghetto sociologique. Par son style de vie bien plus proche de celui des métropoles européennes que des villes de l’Est turc, elle pose un regard anthropologique sur le far-est anatolien, terreau de toutes les inspirations et des fantasmes.

Et les kurdes ? 

A l’instar de la grande muette, pour laquelle l’état-major fait profil bas depuis le scandale de l’affaire Ergenekon qui continue d’éclabousser le paysage médiatique turc, les Kurdes se sont fait étonnamment discrets, à l’évidence peu enclins a se jeter à bras ouverts dans une mêlée hétéroclite déjà investie par des militants kémalistes du CHP et des ultranationalistes du MHP.  Toutefois, c’est depuis son île prison d’Imrali, que le petit-père des Kurdes  a salué le 7 juin le mouvement de Taksim, parlant de véritable ‘rupture’ tout en mettant en garde des risques d’instrumentalisation nationaliste et des menaces de cabales fomentées par la vieille garde kémaliste qui n’attend qu’une occasion pour se venger de l’AKP.

Tout porte à croire que l’épisode du parc Gezi tombe comme un cheveu dans la soupe, car il  compromet sérieusement les chances de parvenir à bout du processus de réconciliation nationale orchestré par R. T. Erdogan, les partis d’opposition de droite demeurant plus hostiles que jamais à tout accord de paix avec le PKK. 

Conclusion

En imposant par la force l’ordre sur la place publique, le Premier ministre turc a remporté une victoire à la Pyrrhus. Combien même son image d’ouverture a été écornée auprès des observateurs étrangers, son capital de popularité, quoique ébranlé par les débordements policiers, demeure intact auprès de sa base électorale (50%) plus stable que jamais.

Sortie renforcée du bras de fer, la société civile qui avait entamé une mue décisive à la fin des années 1990 semble avoir le vent en poupe sans pour autant traduire l’expression de la vox populi dans une force structurée, capable d’offrir une alternative politique crédible à l’Etat AKP. Signe encourageant, elle a pu maîtriser sa communication et fait preuve d’habilité au cours de ces dernières semaines à s’adapter au contexte, parfois tournant au ridicule l’archaïsme de l’élite islamo-paternaliste. Parti d’un problème environnemental, le mouvement n’a pu toutefois fédérer autour de la question écologique.

De son côté l’opinion publique turque se voit lassée du libéralisme outrancier, de la mercantilisation  à outrance des espaces publics qui n’est pas sans rappeler le fragile contrat social imposé par l’ex- dictateur tunisien  sur la base du « taisez-vous et consommez ».

Face à une inexorable détérioration de l’état de santé du Premier ministre, il y a fort à parier que le Président Abdullah Gul (jusqu’à présent garant de l’unité nationale) attende sagement son heure pour récolter les raisins de la colère. Plus que jamais, l’édifice AKP a montré ses fissures, c’est donc probablement d’une lutte de pouvoir au sein-même de ce Parti Etat que l’ombre d’un changement pourra surgir à court ou moyen terme.

 

 

 

 


[1] 15 à 20 millions de personnes tenant d’une branche minoritaire de l’islam aujourd’hui largement discriminée. Ils ont vécu comme un affront l’inauguration du pont Yavuz Selim baptisé du nom du Sultan grand massacreur des leurs.