29/08/2013

Encore une nouvelle «guerre pour les autres»? Les conséquences d’une intervention en Syrie pour le Liban

Apparemment, la fameuse ligne rouge des armes chimiques a été dépassée. Vu qu’une intervention militaire internationale en Syrie par les Etats Unis et certains de ses alliés européens est de plus en plus envisageable, beaucoup des conséquences à venir dans la région dépendra de la forme d’intervention qui sera choisie. Un aspect particulièrement significatif sera son influence sur les équilibres régionaux et notamment sur le Liban, un voisin dont le destin est bien ancré a celui des enjeux politiques syriens. Il y a un double volet. D’un coté, le Liban joue un rôle fondamental dans les dynamiques régionales et plusieurs intérêts se croisent et se heurtent dans son pourtant petit territoire. De plus, une intensification des combats en Syrie lors qu’une intervention militaire, risque de forcer le Liban à des violences internes encore plus intenses.

Les options d’intervention possibles ont été bien montrées en juillet par le chef d’état majeur américain Martin Dempsey dans une lettre adressée au Président de la Commission sur les Forces Armées du Senat, Carl Levin, tout en laissant le dernier mot aux autorités civiles. Dans ce document[1] sont envisagées cinq formes d’intervention qui peuvent aussi avoir lieu en même temps. En résumé il mentionne la possibilité d’augmenter sensiblement l’aide militaire aux forces d’opposition ; d’exécuter des frappes aériennes ciblant les défenses anti-aériennes du régime , ainsi que ses forces navales, aériennes et ses missiles ; de mettre en œuvre une zone d’exclusion aérienne pour empêcher le régime de bombarder des zones rebelles ; de créer des zones-tampons pour protéger des zones comme les frontières avec la Turquie ou avec la Jordanie ; de déployer des forces militaires massives pour sécuriser les sites où se trouvent les armes chimiques du pays.

Des frappes aériennes ciblées et un renforcement de l’aide aux rebelles semblent être d’ailleurs les options les plus envisageables suite aux dernières déclarations du Président Américain Barack Obama et de son Secrétaire d’Etat John Kerry. Il faudra voir si une intervention ainsi conçue changera vraiment les rapports de force sur le terrain, où la situation est confuse et sensible aux changements. Les conséquences pour la région du Proche Orient seront durables. Quant aux conséquences sur la situation politique au Liban, une intervention limitée pourrait apparemment éviter une implication directe, pour le moment, du pays. Cependant, il faut tenir compte de l’engagement de Hezbollah, dont le dernier exemple est la menace d’attaquer Israël dans le cas qu’une intervention massive est mise en place pour effrayer le régime de Bachar al-Asad[2]. La participation active du Parti de Dieu dans le conflit Syrien n’est qu’un des éléments qui démontrent jusqu’à quel point le Liban dépend du sort de son voisin.

Les répercussions du conflit Syrien sur le Liban se sont imposées comme sujet de débat public depuis que, en juin 2011, les premiers heurts ont éclaté dans les quartiers de Tripoli Bab al-Tebbaneh (sunnite) et Jabal Mohsen (alaouite). L’attentat à la voiture piégée devant les mosquées sunnites à Tripoli, le pire depuis la guerre civile (1975-1990) avec 45 morts et quelque 280 blessés, après celui dans la banlieue sud de Beyrouth, est le dernier à démontrer que l’escalade de violence s’intensifie et que, même si une grande partie de la population n’est pas intéressée à s’engager dans un nouveau conflit, qu’il soit de nature communautaire ou géopolitique, il y a des forces qui travaillent contre la stabilité. Les accusations se multiplient et la tension est haute. Le Hezbollah, qui possède la force militaire majeure, ne semble pas intéressé à s’engager dans un conflit interne, car son chef Hassan Nasrallah et son majlis ash shura (l’organe décisionnel le plus haut du Hezbollah) ont besoin de soutien populaire pour maintenir leur volontaires armés en Syrie. De toute façon, que les attentats soient causés par de « takfiris » (extrémistes) ou les services secrets étrangers ou des forces politiques internes, le Liban a une position clé dans les enjeux politiques internationaux des pays actifs dans la région, en particulier l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Russie[3], et ce sera ici que les intérêts de ces derniers se joueront lors d’une intervention en Syrie.

En outre, les refugiés syriens au Liban représentent désormais 20% de la population[4] totale du pays, un élément d’instabilité à ne pas sous-évaluer. Il devient donc de plus en plus urgent de former un gouvernement, vu que les négociations entre le 8 et le 14 mars, les deux coalition politiques principales sur la scène politique libanaise[5], se prolongent depuis qu’en mars 2013 l’ancien premier Ministre Nagib Mikati a donné sa démission et que le cabinet du nouveau premier Ministre Tammam Salam peine toujours à se constituer. Apparemment, la possibilité d’une intervention internationale en Syrie facilite ce processus de formation et les derniers jours ont été caractérisés par une politique de la main tendue[6]. Si un gouvernement est enfin formé prochainement, le Liban pourra définir son positionnement par rapport à la situation régionale plus clairement et essayer de ne pas se faire entrainer complètement dans le conflit syrien. Pour l’instant, les conséquences de l’instabilité et l’hypothèse d’une intensification des combats au-delà des frontières ne font que nuire au pays et  il y a le risque de retomber dans ce que le politicien et diplomate libanais Ghassan Tuèni avait définie en 1985 : « Une guerre pour les autres ».

Par Francesca Fabbri, collaboratrice de l’Institut MEDEA



[1] http://thehill.com/images/stories/news/2013/07_july/22/dempsey.pdf

[2] http://www.dailystar.com.lb/News/Lebanon-News/2013/Aug-28/228982-hezbollah-will-attack-israel-if-strike-aims-to-topple-assad.ashx#axzz2dGZxqD5D

[3] http://www.al-monitor.com/pulse/politics/2013/08/saudi-russia-putin-bandar-meeting-syria-egypt.html#ixzz2d5UVLSNv

[4] http://data.unhcr.org/syrianrefugees/country.php?id=122

[5] En 2005, après l’assassinat de l’Ancien Premier Ministre Rafik Hariri, deux grandes manifestations se sont déroulées en relation à la présence de l’armée syrienne sur le territoire libanais: la première, qui réunit le pro-syriens, a eu lieu le 8 mars et ceux contre l’occupation syrienne se sont rassemblés dans une deuxième le 14 mars. Depuis ces jours, les deux dates sont utilisées pour définir ces deux coalitions rivales.

[6] http://www.lorientlejour.com/article/830078/les-developpements-securitaires-et-sur-la-scene-syrienne-favorisent-loption-du-gouvernement-rassembleur-.html