21/08/2013

La « nouvelle » Libye : le chaos domine toujours depuis la chute du régime de Kadhafi

Par Giacomo Morabito, Diplomé en Science Politique à l’Université de Messina

En janvier dernier, après presque un an et demi de guerre civile, le Parlement libyen a voté à l’unanimité la décision de changer le nom du pays en « État de Libye », en mettant fin au nom officiel donné au cours du régime de Mouammar Kadhafi, c’est-à-dire « Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste ». Malgré ce changement, le nouveau cours historique de la Libye est actuellement caractérisé par des fortes divisions sociales et l’instabilité institutionnelle qui compromettent sérieusement l’avenir du pays, tandis que les nouvelles institutions libyennes se sont engagées à donner des signaux plus significatifs pour la communauté internationale, comme l’intention de trainer en justice tous les dirigeants du précédent régime.

La guerre civile et les relations internationales de la « nouvelle » Libye

La guerre civile en Libye a mis fin au régime du raïs qui a gouverné le pays pendant plus de quarante ans d’une manière incontestée et, en même temps, elle a favorisé l’explosion des inégalités sociales, en particulier au sein des institutions et des forces armées. Après plus de huit mois, la guerre s’est terminée le 20 octobre 2011, avec l’assassinat de Mouammar Kadhafi : la victoire des « rebelles », représentés par le Conseil national de transition (CNT), a été soutenue par une grande partie de la communauté internationale. En particulier, le Qatar a été parmi les premiers pays à avoir reconnu le CNT comme le représentant légitime du peuple libyen et à soutenir le commerce de l’huile provenant de la partie orientale de la Libye, dont les revenus ont permis aux rebelles eux-mêmes de continuer leur lutte contre le régime du raïs. Doha considère la Libye comme une grande opportunité économique et vise à contrôler une partie des ressources de pétrole et les exportations de gaz naturel de la Libye vers l’Europe. Les raisons économiques et stratégiques, toutefois, ne sont pas les seules qui intéressent l’émirat : le Qatar entend utiliser les fonds considérables à sa disposition pour investir massivement dans les pays tiers, afin de contribuer à leur reconstruction institutionnelle et économique et avoir son mot-à-dire sur les lignes stratégiques et politiques de ces gouvernements. Le projet de Hamad ben Khalifa al-Thani, émir du Qatar jusqu’à juin 2013, c’est-à-dire lorsqu’il abdique pour donner le pouvoir à son fils Tamim ben Hamad al-Thani, a pour objectif de réduire l’écart entre les pays du Golfe et ceux de l’Afrique du Nord, en établissant des relations « spéciales » avec l’Egypte et la Tunisie, ainsi qu’avec la Libye. Toutefois, le CNT a accusé le Qatar et d’autres pays arabes d’ingérence dans les affaires intérieures en soutenant certains groupes autonomistes contre le gouvernement libyen, en finançant particulièrement la création du Conseil suprême de Cyrénaïque, composé des représentants des tribus et des groupes armés de la région Cyrénaïque. Dirigée par Ahmed al-Senussi, petit-neveu du dernier roi libyen Idris Ier, le Conseil revendique une plus grande autonomie et le droit de décider de l’utilisation des revenus liés aux exportations de pétrole, abondants dans la Cyrénaïque, qui détient environ 80% des ressources pétrolières du pays[1]. Dans cette région, de nombreux partisans de l’autonomie ont bloqué certains sites pétroliers pendant plusieurs semaines, de façon à réduire la production journalière de plus de 250’000 barils de pétrole.

La garantie de la sécurité pour le bon fonctionnement des plates-formes pétrolières est essentielle à la Libye, puisque la croissance économique du pays est basée sur elles. En plus de la reconstruction économique et des institutions publiques, le gouvernement libyen s’efforce d’adapter le système de sécurité parce qu’il n’était pas efficace jusqu’à présent dans la tentative de contrer correctement la formation et l’expansion des groupes terroristes islamistes dans la région. Cela a permis leur enracinement dans le centre-ouest du Sahel et l’instabilité dans les pays voisins, non préparés à contrôler les frontières du désert. En outre, à la fin de la guerre civile, les armes des arsenaux libyens se sont retrouvées entre les mains des milices rebelles, qui plus tard ont été revendues en partie à des groupes terroristes liés à Al-Qaida au Maghreb islamique : la présence de ces armes dans le Sahara menace toute la région et pas seulement la Libye, où les récentes attaques sur son territoire contre les ambassades et les consulats occidentaux, en particulier ceux des États-Unis et du Royaume-Uni, confirment l’inquiétude.

Les attaques contre les pays occidentaux et la propagation des groupes djihadistes en Libye

L’attaque de juin dernier, qui a eu lieu à Benghazi, avait pour objectif l’ambassadeur britannique Dominic Asquith : on a été tiré une roquette sur une des voitures qui faisaient partie du convoi dans laquelle voyageaient l’ambassadeur et les autres membres du personnel, en blessant deux gardes du corps. Déjà quelques jours avant, toujours à Benghazi, une bombe avait explosé devant l’entrée du consulat américain, mais sans faire de blessés : l’attaque a ensuite été revendiquée par le groupe terroriste Les Brigades du cheikh emprisonné Omar Abdel Rahman. Le 11 septembre 2012, même le consulat américain à Benghazi a été attaqué violemment : l’attaque a causé la mort de l’ambassadeur américain en Libye Christopher Stevens, deux Marines et un employé du consulat. L’attaque a ensuite été revendiquée par le groupe terroriste Ansar al-Charia comme une réponse à l’assassinat d’Abu Yahya al-Libi, un membre d’Al-Qaida et le Groupe islamique combattant en Libye, et la distribution du film Innocence of Muslims, considéré comme offensant et irrévérencieux envers le prophète Mahomet. Malgré les arrestations immédiates prises par la police libyenne, la population de Benghazi, très préoccupée par la gravité des récentes attaques, a attaqué les casernes des milices islamiques, en permettant aux autorités de l’Etat d’autoriser l’annulation immédiate de toutes les formations armées non légitimes. Cependant, il y avait des attaques ultérieures à Benghazi, comme celui du 12 janvier 2013 qui avait pour objectif le consul général italien Guido De Sanctis. La voiture dans laquelle il se trouvait a été frappée par de nombreuses séries de coups de feu mais la voiture blindée a évité le pire : ensuite, l’attaque a incité le gouvernement italien à suspendre les activités du consulat à Benghazi, comme mesure de précaution[2]. La ville de Benghazi a été fortement ébranlée par les attaques contre les représentations diplomatiques étrangères, qui ont été obligées de réduire au minimum la présence de leur personnel. Les Etats-Unis, en particulier, ont décidé d’augmenter leur présence militaire dans la base de Sigonella (Sicile), en annonçant qu’ils sont prêts à toutes les opérations d’intervention ou d’évacuations d’urgence sur le sol libyen. D’autre part, l’OTAN s’est déclarée prête à soutenir la Libye dans la construction de sa sécurité et de ses institutions, sans devoir recourir à l’utilisation de troupes militaires. Le soutien de l’Alliance Atlantique sera particulièrement utile compte tenu des difficultés actuelles du gouvernement libyen à freiner l’infiltration de groupes terroristes à travers les frontières méridionales avec le Mali, le Tchad et le Niger, malgré l’étroite collaboration contre le terrorisme que la Libye a entamé avec l’Algérie et la Tunisie. Selon les services de renseignement des pays occidentaux, les attaques ont été organisées par des fondamentalistes islamiques, dont certains ont des liens étroits avec Al-Qaida. D’autre part, la Libye est caractérisée par une forte présence sur son territoire des milices armées de différentes origines et inspirations, en particulier dans la région de la Cyrénaïque, où il y a beaucoup de groupes djihadistes de matrice salafiste.

Même dans la ville de Tripoli, il y a eu une attaque contre les représentations diplomatiques occidentales : dans la matinée du 23 avril 2013, une voiture piégée a explosé devant l’ambassade française, en blessant une jeune fille et deux agents de sécurité libyens et en endommageant gravement l’édifice de l’ambassade. Ensuite, le gouvernement français a préféré renforcer les mesures de sécurité en nommant une équipe du groupe d’intervention spécialisée de la gendarmerie. Ce qui s’est passé contre la France s’inscrit dans la série d’attaques et de provocations qui ont eu lieu l’année dernière, mais cela est probablement dû à l’engagement militaire de Paris au Mali, compte tenu des menaces proférées par Al-Qaida au Maghreb islamique dans les derniers mois. En outre, la France est critiquée par les membres des tribus en Libye, qui ont qualifié la nouvelle stratégie adoptée par le gouvernement français de « néo-napoléonienne ». En effet, la France a lancé une nouvelle politique en Afrique du Nord, où elle entend reprendre un rôle de premier plan, en particulier en Libye en profitant de son succès au Mali. Les tentatives d’influence du gouvernement français ont été obstruées, en particulier, par de nouveaux arrangements institutionnels libyens, encore engagés dans le processus de formation, et par la situation intérieure instable déjà mentionnée.

La faiblesse des institutions d’État et les principaux objectifs du gouvernement

Malgré ces difficultés, le 7 juillet 2012, les premières élections libres de l’histoire de la Libye ont eu lieu et ont été gagnées, au moins pour les 80 sièges à répartir entre les représentants des partis politiques, par l’Alliance des forces nationales dirigée par Mahmoud Jibril, ancien Président du Bureau du Développement économique national jusqu’au début de 2011 et ancien Premier ministre par intérim du gouvernement de transition. Le Parlement libyen, a saisi le Congrès général national, subdivisé en 200 sièges, dont 120 sont assignés selon un système majoritaire dans lequel concurrent des candidats indépendants, tandis que les 80 autres sièges sont attribués selon un système proportionnel basé sur des listes de partis dans lesquelles doivent être candidats alternativement hommes et femmes[3]. Contrairement à ce qui s’est passé en Egypte, en Libye les Frères musulmans ont été défaits, représentée par le Parti de la justice et de la construction, qui a reçu seulement 21% des voix. En plus de ces forces politiques, il y a des autres partis de facture plus libérale, comme le Parti du front national et le Parti centriste national.

En septembre, Moustapha Abou Chagour a été élu comme Premier ministre, mais son mandat a duré moins d’un mois en raison du manque de confiance du Parlement sur la composition du gouvernement. Puis, le Parlement a voté en faveur du nouveau gouvernement dirigé cette fois par Ali Zeidan, qui a toutefois été critiqué pour avoir nommée comme ministres, des sympathisants du régime de Mouammar Kadhafi. En juin dernier, Nouri Bousahmein a été élu président du Congrès général national, après la démission de Mohamed Youssef el-Megaryef en raison de la Political Isolation Law, c’est-à-dire la loi qui interdit d’anciens membres du régime de Kadhafi d’exercer une fonction publique.

Aujourd’hui, le gouvernement libyen est soutenu par la United Nations Support Mission in Libya (UNSMIL) pour la réalisation de ces objectifs clés pour le renouveau du pays, comme le réajustement des organes de sécurité nationale, le renforcement des institutions de l’Etat, la promotion et la protection des droits de l’homme, et la reprise économique du pays. L’actuel Président italien du Conseil des ministres, Enrico Letta, a annoncé que l’Italie était prête à collaborer activement avec le gouvernement libyen, principalement sur ​​la sécurité et le contrôle des frontières. L’une des raisons : l’arrivée massive d’immigrants d’Afrique du Nord sur les côtes de la Calabre, de la Sicile et de Malte, particulièrement en provenance… de la Libye.

 


[1] A. Ruhayam, Cyrenaica federalists declare self-government on 64th anniversary of Emirate of Cyrenaica independence, “Libya Herald”, 1er juin 2013.

[2] J. Karadsheh, Gunmen open fire on Italian consul’s car in Benghazi, “CNN”, 13 janvier 2013.

[3] C. Stephen, Mahmoud Jibril’s centrist party dominates Libyan election, “The Guardian”, 17 juillet 2012.