22/08/2013

L’armée égyptienne renverse les Frères : l’Arabie Saoudite retrouve des couleurs

Par Elisabeth Vandeenheede, Doctorante Université Libre de Bruxelles

L’Arabie Saoudite semblait diplomatiquement tétanisée de voir autour de son pays une ribambelle de révolutions dont certaines ont mis au pouvoir les Frères Musulmans, notamment en Egypte. Mais, aujourd’hui, la maison des Saoud reprend les rênes de la scène internationale. En effet, face au « printemps des Frères », l’Arabie Saoudite voyait une menace grandissante pour son propre pouvoir. Rappelons que l’histoire du pouvoir Saoud et des Frères est une histoire au moins centenaire de haine car si les ikhwan ont aidé Ibn Saoud à la conquête du pouvoir, ceux-ci vont rapidement être écartés de la scène politique saoudienne. Installées plus durablement dans les autres pays du Golfe, les confréries n’y jouissent pas d’une grande liberté politique mais au contraire d’une méfiance quant à leur capacité d’opposition. Car, dans les pays du Golfe, il s’agit du mouvement populiste islamique le mieux organisé et qui est donc perçu comme une menace pour les gouvernants traditionnels. C’est donc dans un même élan, exception faite du Qatar, que les pays du Golfe, et surtout l’Arabie Saoudite, ont vu d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir des Frères Musulmans en Egypte et en Tunisie. Soutenant plus ou moins officiellement les partis salafistes, l’Arabie Saoudite n’a pas véritablement entrepris d’actions diplomatiques de force jusqu’à ces dernières semaines. Le 3 juillet, le Général Sissi renverse Morsi, un an après la visite de ce dernier en Arabie Saoudite : l’armée égyptienne reprend le pouvoir pour le plus grand bonheur des Saoudiens. Ce que recherche par-dessus tout le pouvoir saoudien est, d’une part, la stabilité politique autour d’elle afin d’éviter tout risque de contamination sur son territoire, mais, d’autre part, à rétablir le « vrai islam ». Il s’agit bien d’un conflit idéologique dans le sens où, pour le pouvoir wahhabite, les Frères ne représenteraient pas l’Islam mais bien un parti « terroriste » qui chercherait à diviser la communauté des croyants. Après ces déclarations, l’Etat saoudien, rallié par le Koweït et les Emirats Arabes Unis, joint le geste à la parole en finançant l’armée égyptienne à coups de plusieurs milliards et en envoyant des aides matérielles[1]. L’Arabie Saoudite emploie aujourd’hui la manne financière pour rétablir au pouvoir ses anciens alliés, quitte à cautionner les bains de sang[2]. Le 21 août, l’Union européenne a décidé de suspendre les ventes d’armes à l’Egypte pour protester contre les massacres perpétrés par l’armée égyptienne[3]. Ce sur quoi, l’Etat saoudien a rappelé à plusieurs reprises qu’il comblerait tous les manques à gagner pour l’armée égyptienne, y compris les aides données depuis 1979 par les Etats-Unis, qui aujourd’hui sont bien en peine de décider d’une ligne politique claire dans la région.

Revenu sur le devant de la scène diplomatique, le géant saoudien sait ce qu’il veut, l’ordre et la sécurité, et ce qu’il ne veut pas, les Frères Musulmans. Ainsi, le général Sissi, qui a fait ses armes à Riyadh en tant qu’attaché à la défense, reçoit toute l’aide financière nécessaire pour garantir son pouvoir. Car ce sont bien les aides qui sont en jeu aujourd’hui, arme diplomatique que ne peuvent plus actionner les Etats-Unis et l’Union européenne. Et chacun y va de ses arguments « démocratiques » : les Frères ont été élus, certes, mais l’Arabie Saoudite, justifie son ingérence par le fait que le 30 juin dernier, des milliers d’Egyptiens manifestaient contre le régime de Morsi, lui-même une catastrophe pour l’Egypte comme l’exprime clairement le quotidien Saudi Gazette[4].

A l’heure actuelle, la chute des Frères Musulmans égyptiens anéantit le rêve des Frères dans le Golfe d’accéder au pouvoir. En effet, dès la chute du régime de Morsi, la justice émiratie condamne plusieurs Frères à la prison pour leurs actions politiques. Dans la volée, le directeur général de la télévision coraniste, Al Suwaidan, est évincé par le prince saoudien Al Waleed, propriétaire de la chaîne, en raison de ses affiliations avec la confrérie[5]. Le roi Abdallah, quant à lui, a réaffirmé le 16 août son soutien inconditionnel à l’armée égyptienne contre le « terrorisme »[6] et appelle les Musulmans à choisir « la forme correcte de l’Islam ». Seul le Qatar a dénoncé les violences policières en Egypte, ce qui est dans la logique de sa politique pro-frères. Dès l’arrivée de Morsi au pouvoir en été 2012, plusieurs voyages officiels avaient été organisés en Egypte par les Al Thani ainsi qu’une aide financière conséquente. Face à ce désenchantement, le Qatar osera-t-il faire face à la politique saoudienne ?

 

 


[1] Al Arabiya, « Saudi Arabia says Arabs ready to cover cuts in Western aid to Egypt”, 19/08/2013.
[2] DAOU Marc, « Les Saoudiens donnent « carte blanche » à l’armée égyptienne pour mater les Frères« , 21/08/2013.
[3] France 24, « L’Union européenne suspend ses ventes d’armes à l’Egypte« , 22/08/2013.
[4] TAHSIN Hassan, « Egypt is clearly fighting international terrorism”, 22/08/2013.
[5]Arabian Business.com, “Prince Al waleed sacks TV boss over Muslim Brotherhood link”, 18/08/2013.
[6]Al Arabiya, “Saudi King Abdullah declares support for Egypt against terrorism”, 16/08/2013.