07/08/2013

Les Forces Armées Libanaises, Symbole d’unité nationale et objet de tensions communautaires

Par Didier Leroy, chercheur à l’Ecole royale militaire (ERM) de Belgique et assistant à l’Université libre de Bruxelles (ULB).

Article paru dans Maghreb Machrek, n°214, Hiver 2012

Après une nécessaire introduction rappelant les spécificités historiques et démographiques du Liban, cet article dresse dans un premier temps un état des lieux (doctrine, structure, matériel, expérience martiale, etc.) quant aux Forces Armées Libanaises (LAF en anglais) depuis le retrait des troupes syriennes en 2005. Il s’efforce ensuite de fournir un éclairage double (régional et national) sur les tensions communautaires présentes au sein des LAF. Au-delà de l’ennemi officiel israélien et du monitoring résiduel syrien, nous mettons en perspective la complexité des relations que les troupes du Général Kahwaji entretiennent avec la Résistance Islamique du Hezbollah d’une part et les contingents de la FINUL d’autre part. En guise de conclusion, nous évaluons les défis et les objectifs qui attendent les LAF à l’heure où la crise syrienne menace d’avoir de lourdes répercussions sur le triptyque « Armée – Peuple – Résistance ».

Introduction

Cadre historique

Au sein du paysage militaire arabe, les Forces Armées Libanaises (LAF en anglais) constituent un objet de recherche sociologique particulièrement dynamique pour plusieurs raisons. Avant d’aborder celles-ci et de s’attarder sur la composition particulièrement hétérogène de leurs troupes sur le plan confessionnel notamment, il convient de jeter un premier regard rétrospectif sur leur histoire dense et tumultueuse.[1]

Officiellement formée le 1er août 1945, deux ans après le Pacte National, l’armée a rapidement tenu le rôle d’arbitre politique pour contenir les tensions qui étaient à l’œuvre entre les différents partis en compétition au Liban. Toutefois, après une phase de soutien net envers la Présidence chrétienne maronite entre 1958 et 1970, celle-ci s’est progressivement fragilisée puis morcelée, révélant des lignes de fracture clairement confessionnelles durant la guerre civile (1975-1990). Cette malheureuse évolution a alors permis à la Syrie d’exploiter ce vide de pouvoir, notamment à travers l’envoi d’une Force de Dissuasion Arabe de 35.000 soldats (dont 25.000 soldats syriens), entre autres pour faire cesser les affrontements entre milices chrétiennes et fedayins de l’OLP. Cette présence syrienne (légitimée via la Ligue des Etats Arabes de 1976 à 1982) s’est poursuivie illégalement et a pris la forme, au cours des années 1990, d’une véritable prise de contrôle par la Syrie des institutions et des affaires libanaises.

Cette situation de tutelle a perduré jusqu’à l’assassinat de l’ancien Premier Ministre Rafiq Hariri le 14 février 2005, qui a réorienté une large portion de l’opinion publique libanaise (sunnite surtout) contre Damas. Cette même année et à la lumière de ces événements, les LAF ont adopté un positionnement nouveau, leur Commandant le Général Michel Sleimane (actuel Président libanais) refusant de réprimer les manifestations qui appelaient au retrait des forces syriennes du territoire national. Depuis ce tournant historique, l’armée libanaise s’efforce tant bien que mal de redorer son blason, de renforcer son soutien populaire et de récupérer son rôle de défenseur du Liban.

Ces dernières années n’ont pratiquement pas laissé de répit aux LAF, tant la scène sécuritaire du pays du Cèdre a été secouée. En effet, l’armée a été témoin passif de la guerre (de très haute intensité) opposant Israël au Hezbollah durant l’été 2006, elle a ensuite violemment combattu le Fatah al-Islam dans le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el-Bared en 2007, et elle s’est efforcée de contenir les débordements potentiels de la fameuse « prise de Beyrouth » par la Résistance Islamique du Hezbollah en mai 2008. Notons en outre qu’elle a dû s’accommoder de la présence nettement renforcée de la FINUL au sud du fleuve Litani – une zone dont elle n’avait plus foulé le sol depuis trente ans – à partir de 2006, et qu’elle est sur le qui-vive depuis le début des heurts le long de la frontière libano-syrienne en 2011.

Statut actuel

Effectif et configuration confessionnelle

L’armée libanaise comptait en 2007 approximativement 72.000 hommes (49.000 militaires de carrière et 23.000 conscrits).[2] Bien que nous ne disposions pas de statistiques quant à la représentation exacte de chaque confession en son sein, le Commandement est censé s’attacher à y maintenir un certain équilibre. Cherchant à refléter le système politique libanais, l’armée prévoit l’attribution des postes-clés du sommet de sa hiérarchie en fonction de l’appartenance religieuse. Ainsi, le Conseil Militaire compte six officiers supérieurs issus des six communautés les plus « importantes » du pays : le Commandant en Chef (maronite), le Chef d’Etat-Major (druze) et quatre autres généraux (un sunnite, un chiite, un grec orthodoxe et un grec catholique).[3] A l’échelle plus large du corps d’officiers, la parité entre chrétiens et musulmans constituerait la proportion idéale dont il convient de ne pas s’écarter. Il a récemment été fait état de 47% de chrétiens face à 53% de musulmans.[4]

Au-delà de leur capacité à s’être reconstituées en grande partie sans aide internationale[5]au lendemain de la guerre civile, les LAF demeurent fragiles. Elles sont notamment fort limitées pour intervenir dans des conflits internes dans la mesure où la moindre tournure confessionnelle que peut adopter une crise peut être prétexte à une défection d’une partie de leurs rangs. En effet, chaque soldat – aussi attaché soit-il vis-à-vis de l’unité de la Force – se retrouve invariablement confronté à la réalité du confessionnalisme lorsqu’il retourne dans son village ou son quartier à la fin de son service.

D’après les propos recueillis auprès d’un officier supérieur libanais[6], la communauté confessionnelle la plus représentée dans les LAF aujourd’hui ne serait pas la communauté chiite, comme on pourrait le supposer par pure analogie avec les estimations démographiques du pays. Ceci s’expliquerait assez simplement par le fait que la Résistance Islamique – la branche armée du Hezbollah – offrirait un « package » plus intéressant que l’armée aux candidats au port des armes. L’effectif de chrétiens (surtout maronites) connaîtrait par ailleurs une sensible et constante diminution, du fait de l’exode important qui a caractérisé les communautés « moins déshéritées ». En revanche, les musulmans sunnites constitueraient de plus en plus le « gros » des rangs des LAF, surtout au nord du pays pour des raisons économiques. Peu d’informations circulent au sujet des druzes au sein des LAF, mais il est à noter que ceux-ci ont tendance à générer une certaine méfiance à l’échelle régionale, dans la mesure où ils sont à la fois présents sur les territoires libanais, syriens et israéliens et qu’il s’agit de la seule communauté non juive à pouvoir porter l’uniforme de Tsahal.

Quoi qu’il en soit, on peut raisonnablement avancer que le facteur confessionnel est largement pris en compte lorsque des unités des LAF sont déployées dans les zones de tensions communautaires sunnites-chiites (Chiyah à Beyrouth par exemple) ou sunnites-alaouites (Bab al-Tebbaneh et Jabal Mohsen à Tripoli par exemple) pour ne citer que celles-ci.

Au-delà de ces considérations directement relatives à l’appartenance confessionnelle, il convient de signaler que les différentes forces politiques du pays – directement ou indirectement liées à l’appartenance confessionnelle dans la plupart des cas – ont de plus en plus tenté de pénétrer les rangs de l’armée afin de contrôler une partie de l’institution. Ces tentatives d’« orientation » des LAF ont d’abord été le fait des forces dites du « 14 mars » entre 2005 et 2009 (qui « écartaient » notamment les officiers ayant suivi une partie de leur formation en Syrie), avant que celles dites du « 8 mars » ne s’activent dans le sens contraire, marginalisant à leur tour les officiers partiellement formés aux Etats-Unis.

Doctrine, structure et matériel

Bien que l’ennemi consensuel des LAF soit officiellement l’Etat d’Israël (perçu comme une menace immédiate, réelle et cyclique), l’armée libanaise n’est pas conçue pour se battre contre lui. Elle n’est d’ailleurs pas pensée pour engager une lutte avec son voisin syrien non plus. Il est bon de garder à l’esprit que les LAF n’ont pas entrepris d’opérations militaires offensives transfrontalières en tant que force unifiée depuis le conflit israélo-arabe en 1948. La chose est assez peu envisageable tant les disparités internes sont prégnantes, et il n’y a de toutes façons pas de volonté politique derrière tel hypothétique projet.

Peu d’éléments laissent présager d’un quelconque changement à ce niveau, tant les LAF sont sous-financées et sous-équipées sur les plans humain et matériel. Elles disposent d’une puissance de feu limitée,  sont dotées d’une infrastructure largement sous-développée, et sont dénuées d’une force de réserve efficace. Comptant plus de 250 généraux – la Belgique[7] en compte environ 50 –, l’armée de ce petit pays a en outre besoin d’une réforme structurelle majeure afin d’alléger le sommet de sa pyramide hiérarchique.

Les LAF ont donc pour principal objectif – il peut paraître à la fois modeste et inatteignable – de développer des capacités de défense du territoire dans une optique dissuasive adaptée.

Comme il a déjà été dit précédemment, les LAF comptaient approximativement 70.000 hommes en 2007 (environ le double de la Belgique). L’armée est composée de cinq commandements régionaux : Beyrouth, le Mont-Liban, la Békaa, le Nord-Liban et le Sud-Liban. Les hommes sont regroupés en brigades, constituées de cinq ou six bataillons (comptant chacun environ 500 hommes).

L’écrasante majorité des LAF est constituée de sous-officiers appartenant à la force terrestre, véritable garante de la paix civile à travers son rôle de supplétif vis-à-vis des Forces de Sécurité Intérieure (FSI). La force navale de l’armée libanaise, dont l’intégralité de la flotte est localisée dans les ports de Beyrouth et de Jounieh, compte pour sa part environ 1.100 hommes et mène des missions de différents types (surveillance, contrôle, sauvetages, etc.) le long d’un littoral de 225km. La liste officielle des menaces de la marine comporte Israël, la contrebande d’alcool, de tabac et de drogue, l’immigration illégale, les opérations portuaires illégales, et les opérations de sécurité portuaire et de surveillance maritime commerciale. Concrètement, la marine libanaise peut assurer un rôle de contrôle et de surveillance le long d’une partie des côtes nationales, mais ne dispose aucunement d’une capacité de combat face à ses voisins israélien et syrien. Enfin, la force aérienne, dont l’effectif de 1.000 hommes ne cesse de décroître, constitue une force purement symbolique, puisqu’elle ne dispose en réalité pas d’appareils significatifs opérationnels. Les affrontements de Nahr el-Bared en 2007 ont montré à quel point les soldats libanais ont dû compenser le caractère rudimentaire et vieillissant de leur matériel au moyen d’une bonne dose d’ingéniosité et de courage.

Malgré leur gabarit modeste, les LAF sont pourvues d’un large éventail de matériel originaire de plusieurs pays (Etats-Unis, Angleterre, Allemagne, etc.). Il s’agit dans la plupart des cas de matériel de seconde main, obtenu à bas prix voire gratuitement. A cet égard, les Etats-Unis ont joué un rôle croissant ces dernières années. Les stocks de munitions sont toutefois relativement limités et chaque soldat disposerait d’environ 10 à 20 tirs annuels pour son entraînement au combat et au maniement des armes légères. De l’insuffisance matérielle découlent donc des carences assez dramatiques en termes d’entraînement.

Bien que les officiers libanais aient systématiquement été formés en France avant la guerre civile, ceux-ci ont progressivement vu de nouvelles options s’ouvrir à eux : Syrie, Angleterre, Italie, Belgique, etc. Depuis le retrait syrien de 2005, les Etats-Unis ont joué un rôle de plus en plus important dans le « remodelage » de la doctrine des LAF, notamment par ce biais-là.

Expérience martiale depuis le retrait syrien

Depuis l’assassinat de Rafiq Hariri en février 2005, les LAF ont presque constamment été en mission ou en tout cas hors des casernes.[8] Cela a bien entendu eu un impact néfaste sur l’entretien du matériel et sur l’entraînement des hommes au combat proprement dit.

En effet, il leur fallut tout d’abord assurer la sécurité dans les grands centres urbains lors des manifestations (anti-syriennes et pro-syriennes) en 2005 et dans le difficile contexte de la vague d’attentats que le pays a connue depuis lors. L’armée dût ensuite gérer le volet humanitaire de la « guerre de juillet » entre Tsahal et le Hezbollah, puis se déployer au sud du pays en coordination avec la FINUL renforcée en 2006. L’armée mena par après le siège du camp de Nahr el-Bared au nord du pays afin d’en éliminer le Fath al-Islam en 2007. Enfin, la « prise de Beyrouth » par la Résistance Islamique du Hezbollah marqua l’année 2008. A partir de 2007, les LAF ont en outre assuré de plus en plus de patrouilles anti-contrebande et de contrôle le long de la frontière libano-syrienne.

A tout ceci vient encore s’ajouter le fait que les LAF doivent régulièrement appuyer – voire remplacer – massivement les Forces de Sécurité Intérieure (FSI), dans la mesure où la réputation de ces dernières (fortes de 20.000 hommes environ) les veut trop proches des forces du 14 mars à majorité sunnite.

L’armée libanaise n’a joué qu’un rôle de spectateur durant la guerre de juillet 2006. Ses actions véritablement militaires se sont limitées à quelques tirs sans grand effet en direction des avions de Tsahal. Les contraintes matérielles précédemment évoquées expliquent en grande partie ce positionnement. En revanche, les LAF ont joué un rôle important dans la gestion urbaine (aide humanitaire et maintien de l’ordre) de la vague de déplacés en provenance du sud du pays que les bombardements avaient déclenchée.[9]Cette « neutralité relative » n’a pas intégralement convaincu l’armée israélienne puisque plusieurs installations militaires ont été visées, tuant approximativement une cinquantaine d’hommes parmi le personnel militaire libanais. Ce conflit, première « non-victoire » israélienne face à une force arabe, a pris fin sous l’effet de la résolution 1701 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, et a contraint les LAF à déployer un peu moins de 15.000 hommes – deux brigades – au sud du fleuve Litani, chose qui ne s’était pas produite depuis 30 ans.[10]

L’opération menée contre le Fath al-Islam – mouvement salafiste jihadiste ayant tué plusieurs soldats des LAF suite à un braquage de banque – dans le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el-Bared à Tripoli en 2007 constitue en revanche l’opération militaire la plus importante des LAF depuis la fin de la guerre civile.[11] Celle-ci a consisté en une campagne anti-terroriste sanglante, à laquelle ont participé quelque 2.000 hommes pendant 4 mois, et décidée par l’armée sans l’aval clair du gouvernement civil (craignant sans doute d’offenser les sunnites conservateurs de la région de Tripoli). L’armée libanaise s’est illustrée au fil du siège du camp et des affrontements par l’ingéniosité (de ses artificiers notamment), l’improvisation et le courage de ses hommes.[12] Le bilan des pertes humaines s’est révélé très lourd : 169 soldats des LAF, 222 militants du Fath al-Islam et 42 civils y ont perdu la vie.[13]

Le 7 mai 2008, deux décisions prises par le gouvernement de Fouad Siniora – la fermeture du réseau de communications privé du Hezbollah et la mutation du Général Wafiq Choukaïr alors responsable de la sécurité à l’aéroport international de Beyrouth pour sa proximité avec le Hezbollah – furent interprétées par le principal intéressé comme autant de « crimes de lèse-résistance ». La réaction ne se fit pas attendre de la part de la Résistance Islamique et de violents affrontements s’engagèrent avec des combattants sunnites pro-14 mars dans Beyrouth-Ouest. Initialement prise entre deux feux, l’armée libanaise opta pour ne pas choisir de camp et pour contenir la situation dans la mesure du possible. S’en prendre à la fois aux partisans du Hezbollah, du mouvement Amal et du Parti Social National Syrien (PSNS) comportait en effet un réel risque de faire voler en éclats le soutien populaire qu’elle avait pu glaner au nord du pays l’année d’avant en combattant des éléments islamistes non-libanais. L’incident une fois dissipé, les LAF annulèrent les deux décisions gouvernementales problématiques, au nom de l’intérêt public et de la sécurité de la résistance, ce qui leur attira beaucoup de critiques de la part des forces du 14 mars. Le Général Sleimane a alors répondu qu’aucune armée au monde ne disposait des moyens pour faire face à une guerre civile de ce type, évitée de justesse.

Cette succession d’événements a amené les LAF dans une posture de « mission over-stretch »[14], contraintes de se déployer en un laps de temps relativement court aux confins d’un territoire au relief parfois difficile et surtout à l’infrastructure routière souvent en piteux état. Les tensions liées à la crise syrienne, étirant encore davantage l’armée libanaise jusque dans la région septentrionale du Akkar, ne présagent pas de répit.

Perspective régionale : relations & contradictions

Les LAF, Israël et les Etats-Unis

Israël et le Liban sont en guerre de jure ; les Forces de Défense Israélienne (IDF en anglais, Tsahal en hébreu) sont donc l’ennemi officiel principal des LAF. Tsahal n’a toutefois pas grand chose à redouter en réalité de son voisin septentrional tellement la balance militaire entre les deux forces est déséquilibrée. Le contentieux qui les oppose aujourd’hui concerne en fait l’occupation résiduelle par l’armée israélienne de quelques parcelles territoriales (les hameaux de Chebaa, les hauteurs de Kfar Chouba et la partie nord du village transfrontalier de Ghajar), le maintien en détention d’une poignée de prisonniers libanais ainsi que les violations (surtout aériennes et maritimes) de la souveraineté libanaise. Et bien qu’aucun plan de paix ne soit prévu dans le chef des LAF, celles-ci ne s’opposeraient sans doute pas fondamentalement à un règlement – raisonnablement envisageable à moyen ou long terme – des points problématiques précités par voie politique, ce qui mènerait à une paix de facto.

Inversement, Tsahal n’affiche pas d’hostilité directe envers les LAF, bien que leur relation fluctuante avec le Hezbollah et la Syrie les ramène cycliquement dans une posture suspecte voire menaçante. Israël a ainsi concentré ses opérations militaires sur la Résistance Islamique, frappant secondairement les LAF lorsqu’il les estime de connivence (ou lorsque celles-ci se trouvent « au mauvais endroit au mauvais moment »[15]). L’Etat hébreu se montre également très sensible au risque que les armes des LAF – souvent fournies par l’étranger – puissent tomber entre les mains du Hezbollah, et ainsi se retourner contre lui.

Les Etats-Unis sont pour leur part intervenus militairement au Liban à deux reprises : en 1958 et en 1982-1984. Bien que leur objectif officiel ait été d’y stabiliser la situation sécuritaire, la motivation principale derrière celui-ci était de pacifier la frontière septentrionale d’Israël. Malgré cette réalité stratégique dans le chef des Américains et malgré des relations fluctuantes avec le Hezbollah et la Syrie de la part des LAF, l’armée libanaise semble ne jamais avoir affiché d’hostilité directe envers l’armée américaine et être même restée un acteur synonyme de constance.

A y réfléchir, il est même assez remarquable de noter que les LAF bénéficient d’une aide américaine considérable, bien que le Liban ne soit pas en paix avec l’Etat d’Israël (à la différence de l’Egypte et de la Jordanie).

Les LAF et la Syrie

Les LAF décrivent généralement leurs relations avec la Syrie comme celles de bons voisins. Même si la géographie et dans une certaine mesure la politique régionale abondent en ce sens, force est de constater que les choses sont plus nuancées en réalité.

De 1976 à 2005, les LAF ont dû s’accommoder de la présence de 15.000 à 25.000 soldats syriens sur leur territoire. Cette présence a donc vu leur rôle restreint à l’avantage notamment du Hezbollah dont Damas jouait régulièrement la « carte » dans sa lutte pour récupérer le Golan annexé par Israël.

A partir de la fin de la guerre civile (1991), l’armée syrienne a commencé à jouer un rôle important dans la formation des officiers des LAF. Il convient d’ailleurs de garder à l’esprit que les deux derniers Commandants des LAF, les Généraux Emile Lahoud et Michel Sleimane, ont tous deux gravi les échelons de la hiérarchie militaire et sont tous deux devenus Présidents de la République durant la période de présence ou d’influence syrienne au Liban. Bien que l’assassinat de Rafiq Hariri en 2005 ait solidement ébréché la relation vicinale entre les deux pays – et donc entre les deux armées –, l’armée syrienne a poursuivi son rôle de formateur et a même fourni aux LAF des munitions durant l’épisode sanglant de Nahr el-Bared.

La tutelle militaire syrienne, au-delà des aspects déjà évoqués, a surtout poussé l’armée libanaise et le Liban à se retrouver face à un autre problème majeur en 2005 : l’absence de stratégie de défense nationale. Ce constat a poussé les différentes forces politiques à lancer un « Dialogue National » autour de l’idée d’intégrer la Résistance Islamique à l’armée régulière. Restée inefficace à ce jour, cette initiative s’est rapidement transformée en une arène où les représentants du 14 mars tentent de désarmer un Hezbollah de plus en plus intransigeant vis-à-vis du maintien de son arsenal en marge du contrôle de l’Etat.[16] Dans tout cela, l’élément le plus déroutant reste le fait que les principaux ténors politiques du pays s’y affrontent allègrement, sans convier de représentants des LAF à la table des négociations.

Malgré l’instabilité politique croissante en Syrie, les deux armées semblent vouées à poursuivre leurs contacts et leur coopération, particulièrement en termes de lutte anti-terrorisme et plus particulièrement encore vis-à-vis de la menace islamiste qu’elles partagent.

Perspective nationale : relations & contradictions

Les LAF et le Hezbollah

Depuis les accords de Taëf, les LAF et la Résistance Islamique du Hezbollah se considèrent officiellement comme des forces complémentaires face à l’ennemi israélien. Officieusement, les perceptions sont également ici plus nuancées.

Le Hezbollah estime que les LAF n’ont pas la capacité nécessaire à une lutte efficace face à Tsahal[17] – ce qui est somme toute vrai – mais pousse parfois son raisonnement jusqu’à remettre en doute aussi leur volonté de lutter contre cet ennemi. Il est d’ailleurs su, au sein de l’armée, que le Hezbollah dispose de renseignements détaillés et actualisés concernant tout officier actif au-delà d’un certain grade. Et bien qu’une certaine coopération soit restée constante depuis la fin de la guerre civile, force est de constater qu’il en est de même en termes de compétition.

La guerre de l’été 2006 a laissé un arrière-goût amer dans la bouche de nombreux officiers libanais, dans la mesure où le Hezbollah n’avait manifestement pas pris la peine de consulter les LAF avant de mener l’attaque transfrontalière qui a déclenché le conflit. L’épisode, en glorifiant les hommes de Nasrallah, a surtout souligné l’impuissance de ceux des LAF. Le Hezbollah ne s’est pas opposé au déploiement de l’armée au sud du fleuve Litani au lendemain de la guerre, et un certain degré de coordination est depuis lors nécessaire entre les deux acteurs, tout comme l’échange de renseignements. Les LAF restent néanmoins, dans cette région, « an expeditionary force in its own country ».[18]

L’épisode de Nahr el-Bared a permis d’illustrer la perception qu’a le Hezbollah de l’armée puisqu’il s’est initialement opposé à l’opération visant le Fath al-Islam. (L’armée était alors considérée comme une ligne rouge à ne pas franchir, mais les camps de réfugiés aussi.) le Hezbollah s’est finalement résigné à ne pas intervenir et à calmer les autres factions palestiniennes pendant les affrontements. La relation reste donc ambigüe.

L’« accident » survenu à Sojoud en août 2008 – un hélicoptère des LAF fut alors abattu « par erreur » par la Résistance Islamique, tuant son pilote Samir Hanna – raviva une fois de plus cette tension latente. L’armée se retrouve cycliquement dans une position assez inconfortable vis-à-vis de la cause résistante, notamment par le fait que le Hezbollah poursuive illégalement l’élargissement de son arsenal.

En 2008, la « prise de Beyrouth » a illustré une énième fois la relation contradictoire qui unit le Hezbollah et les LAF, dans la mesure où la Résistance Islamique n’avait pas consulté l’armée avant d’investir les quartiers ouest de la capitale. En revanche, les miliciens chiites ont eu besoin des militaires libanais pour en repartir sains et saufs.

D’un côté, les LAF seraient actuellement composées de 30% d’officiers chiites[19], ce qui amenuise sensiblement l’idée d’une confrontation quelconque avec le Hezbollah.[20] De l’autre côté, qualifier l’armée libanaise d’ « armée résistante »[21] reste en grande partie inexact. La Résistance Islamique représente incontestablement une force de combat plus redoutable que l’armée sur le terrain du Sud-Liban, mais cette dernière garde – et gardera – toutefois le grand avantage d’incarner la seule force armée représentative de l’ensemble de la population nationale.

Les LAF et la FINUL

Depuis la création de la Force Intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) en 1978, celle-ci a eu le temps de développer une relation globalement bonne avec l’armée du pays qui l’accueille. Le cheminement des casques bleus au Liban a toutefois connu plusieurs soubresauts au fil des années, dans la mesure où la force onusienne a été tour à tour la cible de plusieurs acteurs régionaux : Armée du Liban Sud (ALS), Tsahal, OLP, Hezbollah, divers groupes jihadistes sunnites, etc). Depuis les lointains accrochages avec l’ALS du Commandant Haddad, la relation entre l’armée libanaise et la FINUL n’a fort heureusement cessé de se consolider.

Depuis 2006 – année qui marque le déploiement de la « FINUL 2 » ou Finul renforcée – surtout, les deux acteurs militaires se sont particulièrement attachés à dynamiser les relations bilatérales, en marge des réunions tripartites (FINUL – LAF – IDF) trimestrielles qui se déroulent à Naqoura.[22] Il convient toutefois de signaler que cette coopération croissante est souvent difficile en termes pratiques et logistiques. Et bien qu’il soit à la base intentionnel (dans la mesure du raisonnable), ce réflexe de travailler « main dans la main » est largement devenu une tâche imposée par la réalité du terrain.[23]

En effet, certaines manœuvres maladroites – voire irréfléchies – de la part des casques bleus, combinées à des comportements méfiants – voire paranoïaques – de la part de la population locale (largement inféodée au Hezbollah) ont graduellement permis à la milice chiite, dans les faits, d’exiger une coordination systématique entre les LAF et la FINUL pour garantir la sécurité de cette dernière au quotidien. Un dispositif qui tend à préserver le capital sympathie de la Force onusienne, mais qui constitue surtout un « garde-fou » très utile au Hezbollah.

Conclusion

Les LAF après Assad : défis et objectifs

A l’échelle régionale, le Liban est intimement lié – notamment au niveau militaire – à la question palestinienne, au conflit entre la Syrie et Israël et à la compétition stratégique entre les Etats-Unis et l’Iran.[24] Bien qu’à ces différents paramètres, vient se greffer celui du « débordement syrien » de plus en plus présent dans les esprits, il convient encore actuellement de commencer par observer les LAF à travers la lorgnette libano-libanaise, en vue de discerner les principaux défis auxquels elles seront amenées à faire face.

Au-delà des problèmes liés aux aspects matériels de la carrière militaire, le premier défi des LAF reste la gestion de son hétérogénéité confessionnelle.[25] Depuis la fin de la guerre civile, les Généraux Emile Lahoud et Michel Sleimane, successivement Commandants des LAF, se sont efforcés de créer des unités intégrées sur le plan confessionnel par le biais de rotations semestrielles au niveau du commandement des bataillons et des brigades. Même si leur successeur le Général Jean Kahwaji poursuit cette politique, l’armée libanaise n’a pas encore eu à prendre une réelle décision majeure (non défensive dans sa nature) qui teste cette « nouvelle cohésion ». Il a déjà été estimé que le degré maximal de cohésion atteignable avoisinerait probablement celui qui est attendu de la part des sept régiments de Forces Spéciales que comte l’armée libanaise. Autrefois en majorité maronites, ces forces sont aujourd’hui présentées en amont comme étant représentatives de la population du pays. Entraînés par les U.S. Navy Seals et les British Royal Marines Commandos, ces hommes jouissent d’une excellente réputation dans toute la région du Levant.[26]

Si une frustration générale croissante est perceptible depuis déjà un certain temps du côté des officiers chrétiens, des critiques ont commencé à se faire entendre de la part de la communauté musulmane sunnite notamment. Il a en effet été reproché aux LAF d’avoir envoyé, dans le cadre du siège de Nahr el-Bared, une majorité de sunnites pour se battre contre d’autres sunnites. Cette idée, partiellement justifiable au vu des noms des victimes cités dans la presse, s’expliquerait cependant davantage à la lumière des pratiques opérationnelles et organisationnelles habituelles des LAF qu’en fonction de calculs confessionnels.

Plus récemment, de nombreuses voix sunnites se sont élevées suite aux affrontements qui ont eu lieu à partir de mai 2012 dans le quartier tripolitain de Jabal Mohsen, accusant les LAF d’y prendre parti pour les combattants alaouites pro-Assad. Ces tensions ont atteint leur paroxysme lorsque le Sheikh sunnite Ahmed Abdul Wahid – affilié au Courant du Futur de Saad Hariri – fut abattu à hauteur d’un checkpoint des LAF dans la région septentrionale du Akkar, alors qu’il se rendait à un sit-in de protestation contre le régime baathiste dans la ville de Halba. Suite aux affrontements que l’incident – dont les détails restent nébuleux – a provoqués notamment dans le quartier beyrouthin de Tariq el-Jdideh, le Général Kahwaji s’est personnellement adressé à la presse pour préciser que l’armée « ne prenait parti ni pour Jabal Mohsen [quartier alaouite], ni pour Bab el-Tebbaneh [quartier sunnite] ». L’offensive que les LAF ont menée contre le Sheikh salafiste Ahmad Al-Assir – devenu célèbre pour ses prêches anti-Hezbollah – à Saïda en juin 2013 a néanmoins alimenté la grogne de certains camps sunnites.

La plupart des observateurs s’accordent, depuis le début de la crise, sur l’idée que les LAF joueraient un rôle stabilisateur en cas de débordement majeur de la crise syrienne au Liban.[27] A ce jour, et malgré de sérieuses mises en garde par le Président syrien en personne[28], les affrontements sont heureusement restés localisés (au nord du pays et à quelques quartiers urbains) et ne se sont pas étendus à l’ensemble des régions frontalières. Les activités du Hezbollah et du Courant du Futur en Syrie ont été établies assez tôt[29], soulignant le caractère illusoire du positionnement « neutre » de la République libanaise à l’égard du conflit. L’envoi massif de combattants hezbollahis et les discours intransigeants de Hassan Nasrallah dans le contexte de la sanglante bataille de Qussayr en mai-juin 2013 ont envenimé encore davantage les choses, provoquant plusieurs attaques (à la roquette et à la voiture piégée) contre la banlieue Sud de Beyrouth. Le scénario d’une escalade de violence irréversible au Liban semble de moins en moins à écarter et menacerait directement, le cas échéant, les LAF.

L’armée est en effet la première victime des tiraillements politiques au Liban ; la prise de Beyrouth-Ouest a démontré une fois de plus que la priorité des LAF consiste à préserver sa cohésion interne et sa neutralité politique. Tant que l’armée libanaise parviendra à maintenir cet équilibre subtil, elle pourra continuer à constituer une source d’inspiration pour d’autres armées en reconstruction soumises à des conditions sociétales relativement similaires comme celles d’Irak et d’Afghanistan.[30]

Au-delà de leur attachement affiché et illusoire de s’entraîner vis-à-vis d’Israël, les objectifs réalistes des LAF, à long terme, concernent plutôt (1) la sécurisation des frontières – avec l’aide de la FINUL – et la souveraineté du pays, (2) la lutte anti-terrorisme, souvent liée géographiquement aux camps de réfugiés palestiniens du littoral[31], et (3) un remodelage du triptyque « Peuple – Armée – Résistance » cher au Hezbollah et le remplacement  – à (très) long terme – de la Résistance Islamique dans son rôle de force de dissuasion et de garant de la sécurité.


[1] Voir BARAK, O., The Lebanese Army: A National Institution in a Divided Society, New York, State University of New York Press, 2009.

[2] La plupart des informations factuelles reprises dans cet article proviennent du rapport – incontournable – suivant : NERGUIZIAN, A., « The Lebanese Armed Forces, Challenges and Opportunities in Post-Syria Lebanon », in Burke Chair in Strategy Reports, Center for Strategic and International Studies, Washington D. C., February 2009 (updated version).

[3] Voir MOUSSA, N., « L’armée libanaise : une exception dans le paysage militaire arabe ? », in Revue des Champs de Mars, décembre 2011, p. 5.

[4] Voir NERGUIZIAN, A., op. cit., p. 9.

[5] Voir GAUB, F., « Rebuilding Armed Forces: Learning from Iraq and Lebanon », Strategic Studies Institute, U.S. Army War College, May 2011, p. 1.

[6] Entretien de l’auteur avec un officier ayant requis l’anonymat (Beyrouth, avril 2008).

[7] A titre indicatif, la Belgique compte (très approximativement) 10 millions d’habitants pour une superficie de 30.000 km², tandis que le Liban en compte 4 millions pour 10.000 km². Malgré une foule de paramètres divergents à prendre en compte, la comparaison entre ces deux « petits » pays reste évocatrice.

[8] Voir NERGUIZIAN, A., op. cit., p. 33.

[9] Voir MERMIER, F. & PICARD, E. et aliiLiban, une Guerre de 33 jours, Paris, Ed. La Découverte, 2007.

[10] Voir PELLEGRINI, A., Un été de feu au Liban, 2006 : les coulisses d’un conflit annoncé, Paris, Ed. Economica, 2010.

[11] Voir ALAGHA, J., « Fatah al-Islam : ennemi idéologique du Hezbollah au Liban », in NAHAVANDI, F. (dir.), Mouvements islamistes et Politique, Paris, Ed. L’Harmattan, Coll. « Comprendre le Moyen-Orient », 2009, pp. 163-174.

[12] Entretiens de l’auteur avec Joseph ALAGHA (Bruxelles, octobre 2010) et Aram NERGUIZIAN (Bruxelles, juin 2011).

[13] Voir NERGUIZIAN, A., op. cit., p. 16.

[14] Ibidem, p. 12.

[15] Voir NERGUIZIAN, A., op. cit., p. 27.

[16] Voir KHRAICHE, D., “Nasrallah: Alternative to dialogue is chaos”, in The Daily Star, 07/08/2012.

[17] Ibidem.

[18] Voir NERGUIZIAN, A., « Lebanese Civil-Military Dynamics: Weathering the Regional Storm? », Carnegie Endowment for International Peace, November 2011.

[19] Voir NERGUIZIAN, A., op. cit., p. 26.

[20] Voir CHARBEL, Gh., « Hezbollah in a Changing World », in Al-Arabia, 06/03/2012.

[21] Voir MOUSSA, N., op. cit., p. 10.

[22] Voir CHAPUIS, J., « La Reconstruction post-2006 du Sud-Liban : nouveaux acteurs, nouvelles pratiques, nouvel espace ? », in Maghreb-Machrek N°207, Printemps 2011, pp. 31-42.

[23] Entretiens de l’auteur avec plusieurs officiers supérieurs de la FINUL (Naqoura, janvier 2011).

[24] Voir NERGUIZIAN, A., « U.S. and Iranian Strategic Competition: The Proxy Cold War in the Levant, Egypt and Jordan », in Burke Chair in Strategy Reports, Center for Strategic and International Studies, Washington D. C., March 2012.

[25] Voir BARAK, O., op. cit., p. 202.

[26] Voir NERGUIZIAN, A., « The Lebanese Armed Forces, Challenges and Opportunities in Post-Syria Lebanon », op. cit., p. 40.

[27] L’élection du Général Sleimane à la Présidence de la République après un long vide constitutionnel avait déjà souligné ce rôle stabilisateur des LAF en 2008.

[28] Dès les premiers mois du soulèvement, Bachar el-Assad avait en effet promis de mettre la région à feu et à sang si la situation venait à se dégrader en Syrie.

[29] Voir « Future defends Saqr over arms shipments to rebels », in The Daily Star, 03/12/2012, p. 3 ; ZAATARI, M., “Palestinian Islamist group severs Hezbollah ties”, inThe Daily Star, 03/12/2012, p. 4.

[30] Voir GAUB, F., op. cit.

[31] La préoccupation principale des LAF en la matière actuellement concernerait l’émigration d’éléments jihadistes (issus du Fath al-Islam et d’Al-Qaïda surtout) des camps de réfugiés palestiniens d’Aïn el-Heloue et de Nahr el-Bared vers la Syrie.