27/08/2013

Retour du régime sécuritaire en Egypte : que fait l’Europe ?

Par Shereen Dbouk, Analyste politique et humanitaire , basée a Beyrouth et Kaboul, chercheur associé à l’Institut MEDEA

Sa sortie est plus que symbolique: à l’heure où le nouveau régime sécuritaire exerce une répression sanguinaire à l’encontre des Frères Musulmans, l’ancien président égyptien Hosni Moubarak  a été libéré sous caution le 22 août dernier.

Comptabilisant plus de mille morts depuis le 03 juillet 2013, le coup militaire contre le Président Mohamed Morsi, détenu au secret, a mis la communauté internationale en émoi. Bien que le Conseil Suprême des Forces Armées  (CSFA) a pu être considéré comme un garant nécessaire au moment des révoltes populaires de 2011 des fruits de la révolution, cette dernière démonstration de force “au nom et à l’appel du peuple” a cette fois-ci passablement inquiété l’Occident.

Mais que faire face à la détermination  et au soutien d’une frange de la population égyptienne au Général Abdel Fatah Sisi, homme fort du moment, convaincue que la transition démocratique a nécessairement était interrompue par l’arrivée du parti Liberté et Justice au pouvoir? L’Egypte est polarisée à l’extrême. Suite aux évènements du 14 août qui ont vu les forces de sécurité attaquer les camps établis par les manifestants pro-Morsi provoquant la mort de plus de 600 personnes, l’Europe est dans l’obligation de répondre fermement  à ce qui a d’abord été perçu comme un résurgence des insurrections populaires de 2011.

A première vue, l’Europe a sans doute été bien  avisée de ne pas châtier l’Egypte pour son manquement aux règles démocratiques. En effet face à la sanction du processus électoral  s’est heurtée la voix de plus de 14 millions d’égyptiens, renforçant ainsi  la mouvance révolutionnaire de Tahrir  que l’Europe avait soutenue. Les réactions initiales des instances européennes relèvent de la prouesse lexicale. Tout en veillant à ne pas qualifier la destitution de Morsi de « coup », la haute représentante Catherine Ashton ainsi que le Président du Parlement européen Martin Schulz, n’ont pas manqué de relever le caractère volatile et explosif de la situation, appelant chaque parti à exercer un maximum de retenue. Mais après plus d’un mois au pouvoir, la feuille de route établie par le pouvoir intérimaire -reformer la constitution aujourd’hui suspendue, de former un comité de réconciliation nationale et de rédiger une nouvelle loi électorale en vue de prochaines élections parlementaires- semble avoir été reléguée au plus bas de l’agenda politique. La nouvelle Egypte ne montre aucun signe de transition vers un processus démocratique dont l’interruption brutale par l’armée est aujourd’hui difficilement justifiable. La chasse aux sorcières orchestrée par l’armée contre les Frères a achevé de convaincre les européens de la vacuité du gouvernement en place,  totalement  dépassé par  une armée en proie à une guerre intestine contre son plus vieil ennemi.  Par conséquent, l’actuel gouvernement qui a remis en place l’état d’urgence suite aux évènements du 14 août, a progressivement aliéné sa base séculaire et libérale au profit d’une approche conservatrice prônée par l’establishment sécuritaire.

Les libéraux, séculaires ainsi que la jeunesse égyptienne guidés par le puissant mouvement Tamarod (« rebelles ») qui avait appelé l’armée a destituer Morsi si ce dernier ne respectait pas un ultimatum de 48h, n’ont pas été en mesure de contrebalancer le pouvoir du CSFA, véritable Etat dans l’Etat.

La coalition a définitivement cessé d’être suite à la démission du Vice-Président Mohammed El Baradei le 14 aout 2013. Pour l’Europe comme pour El Baradei, Sisi franchit définitivement le rubicond lorsqu’il lance l’assaut sur les manifestants, dédaignant un processus de médiation initie par l’UE et les Etats- Unis.

L’UE n’a aujourd’hui d’autre choix que de se positionner de façon claire et tranché, en usant pour cela de sa capacité de frappe économique et politique. La crédibilité de l’Europe en tant que garant de droits humains fondamentaux repose sur un positionnement ferme face à la répression militaire. Son action en Egypte pourra déterminer son influence dans le reste de la région.

L’Europe a un rôle à jouer par l’intermédiaire de sa politique de voisinage sud méditerranéenne mis en place suite aux « Printemps arabes ». En tant que premier partenaire économique de l’Egypte (l’échange commercial a été évalué à 24 milliards d’euros pour l’année 2012) et premier fournisseur de touristes (12% du PIB égyptien), l’Europe bénéficie a première vue d’une influence certaine. Cette influence a toutefois été amoindrie du fait de l’incapacité de l’Europe à réagir face aux premières manifestations du printemps arabe. Il est capital pour l’Europe d’engendrer un débat profond avec la société civile qui n’oublie pas le soutien de l’Union aux dictatures en place.

Dans le cadre de sa politique de voisinage, l’Union a signé un important accord d’association avec l’Egypte. L’aide financière évaluée à 5 milliards d’euros en aide et prêt pour les années 2012-2013, n’a pas  encore été délivrée. L’Europe, a l’instar des Etats Unis qui ont secrètement suspendu une partie de leur aide, peut signaler son désaccord en supprimant une partie de l’aide.[1] La décision reste symbolique car si une telle aide aurait pu être un moyen de pression conséquent, elle reste maigre face aux 12 milliards de dollars promis par l’Arabie Saoudite, ennemi héréditaire des frères et soutien au mouvement salafiste Al Nour. Cette nouvelle configuration place l’Europe et les Etats Unis en position de faiblesse. Une Egypte sous perfusion économique laisse toute liberté d’action a l’armée Pour l’instant les Etats membres ont mis en place un embargo sur toute arme susceptible de servir à la répression interne.

Il est important de rappeler que de la même manière que l’Europe a apporté un soutien conséquent a Moubarak, l’Europe ne peut que  soutenir l’Egypte, quelle que soit la forme de son nouveau régime.  De par sa proximité géographique et son rôle régional, elle reste un partenaire important pour l ’Occident. Qu’il s’agisse de stabilité régionale notamment concernant Israël, de positionnement géostratégique (35-45 bateaux de la cinquième flotte américaine passe par le canal de suez), l’Egypte permet à l’Europe d’être présente au Moyen Orient.

Pour les Européens en particulier, l’Egypte joue un  rôle capital dans la lutte contre le terrorisme. La perspective d’une prolifération d’Al Qaeda au Maghreb Islamique dans la région du Sinaï où se trouve un pipeline de gaz israélo-égyptienne, est alarmante.  Pour les européens en proie à une montée du radicalisme au Sahel, il est capital que l’Egypte ne devienne pas un sol fertile pour l’Islam radical. Mais en reléguant les frères à la clandestinité, l’Egypte a tué dans l’œuf toute possibilité de voir s’établir un Islam politique modérée. La participation des frères dans le processus démocratique aurait pu être perçue comme un signe de progrès, en reconnaissant l’opinion politique d’une grande partie des Égyptiens mais également en donnant sa chance a un islam politique modéré au grand dam des radicaux salafistes du mouvement Al Nour.

Le meilleur choix reste d’axer la politique étrangère européenne sur la réconciliation nationale et le dialogue constructif et inclusif. La tâche s’avère difficile. L’Egypte de Sissi dispose de moyens conséquents pour anéantir les frères. La possible dissolution de parti tout comme l’arrestation de son chef spirituel Mohammed Badie accréditent la thèse d’une répression destinée a écraser toute velléité démocratique des mouvances islamistes. Cette lutte de pouvoir aura sans doute pour conséquence de radicaliser les frères musulmans. Cela mènera à une polarisation réminescente des années de Moubarak. Il est capital pour l’Europe de maintenir le dialogue avec toutes les factions politiques afin d’éviter une reproduction du schéma ayant mené a la révolution de 2011 en premier lieu.

 

 

 

 

 

 

 



[1] – Il est à noter qu’un rapport de la cour des comptes européenne du 18 juin 2013 a fait état de l’usage « bien intentionné mais inefficace » des fonds alloués a l’Egypte de 2007 à 2012 (1 milliard d’euros). Le rapport note que l’aide n’a pas encouragé le progrès des droits de l’homme et que l’argent européen aurait pu alimenter des dépenses militaires ou des fonds secrets.