26/08/2013

Révoltes et changements en Égypte – quid des minorités ?

Par Eva Saenz-Diez, membre de l’Institut Maghreb-Europe et du TEIM (Madrid), chercheur associé à l’Institut MEDEA

Nous ne savons toujours pas comment la date du 3 juillet 2013 sera retenue dans les annales de l’Histoire égyptienne. Alors que le débat sur « coup militaire » ou « soulèvement populaire » tend à s’estomper face à l’urgence et à l’ampleur des plus récents événements, un grand malaise persiste dans les rues égyptiennes. Les quelques semaines et mois à venir, diront si le coup, aura été ou non, militaire, suivant la tournure que prendront les événements, la marge de manœuvre laissée au gouvernement « civil », et l’ampleur de l’immixtion de l’armée dans les affaires courantes. Il est encore trop tôt pour dire s’il s’agit vraiment d’un grand bond de 60 ans en arrière, faisant référence à la Révolution de 1952, et le renversement du Roi Farouk par les Officiers libres.

Ceci dit, ce qui est sûr c’est que les Coptes se retrouvent une fois de plus, et bien malgré eux, sur le devant de la scène.

Faisons un rappel historique de la situation des Coptes en Égypte.

Il faut attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour que le statut de dhimmitude qu’ils avaient, soit levé. Le statut de dhimmi impliquait, en contrepartie d’une « protection », l’obligation entre autre de payer une taxe spéciale, la jizya, le port de signes distinctifs voire l’interdiction du port d’armes. Une certaine liberté de culte est tolérée en public pour les ahl el kitab –juifs et chrétiens-, alors que tout prosélytisme est strictement interdit, et ce jusqu’à ce jour.

Sous Mohamed Ali, nous assistons à une certaine participation dans la vie publique d’élites chrétiennes orientales, mais pas majoritairement coptes. Avec l’arrivée des Britanniques, les Coptes se voient accéder à certains postes de responsabilité et sont de plus en plus présents sur la scène nationale.

Sous Nasser, les Coptes sont écartés de nouveau, mais jamais par le biais de la loi, mais plutôt par des mesures « discrètes » et décourageantes, autrement plus efficaces !

L’islamisation de la société, mise en place par Sadate, et qui s’est prolongée sous Moubarak, a contribué un peu plus à leur discrimination, souvent passive, et parfois violente. Mais paradoxalement avec le développement du secteur privé, ils n’ont pas pu empêcher l’émergence d’une classe de Coptes très fortunés, car souvent plus aptes à établir des contacts avec les entrepreneurs étrangers.

Le développement de groupes armés sous Sadate, entre autre de la jama’a islamiya, qui opérait surtout en Moyenne et Haute-Égypte, avait comme principale cible la population chrétienne.

Les protestations du pape et les différends qui opposaient Sadate et le pape copte Shenouda III, valurent à celui-ci une mise à l’écart dans un monastère en 1981. Rétabli sous Moubarak qu’en 1985, et ayant semble-t-il retenu la leçon, il est resté discret et ne s’est jamais opposé ou n’a jamais condamné ouvertement la politique de Hosni Moubarak.

Janvier 2011

En janvier 2011, alors que les manifestations anti-Moubarak prennent de l’ampleur, le pape Shenouda appelle à la retenue et demande à ses ouailles de ne pas participer aux mouvements de protestations.

Un malaise se fait sentir dans une certaine partie de la population copte, et on assiste pour la première fois à un clivage au sein de la communauté, et même à un mouvement de désolidarisation, voire de désobéissance vis-à-vis de la hiérarchie. On pourrait en quelque sorte parler d’une rébellion au sein même de la communauté copte, même si celle-ci reste relativement discrète !

Même si un vent de révolte souffle sur la population égyptienne, une partie de l’establishment, et de la population copte en particulier, hésite à prendre part aux manifestations, de peur de renverser Moubarak, qui se présente depuis trois décennies comme étant le rempart face aux islamistes : « après moi, le déluge ! » aime-t-il rappeler. Bien que leur sort n’était pas à envier, leur situation risquait d’empirer suite au renversement de celui-ci, d’autant plus qu’il était clair que les Frères musulmans constituaient le groupe politique le mieux organisé susceptible de prendre la relève, et qu’ils avaient de fortes chances de gagner les élections.

Période post janvier 2011

Le climat d’insécurité en Égypte suite à la Révolution de janvier 2011, touche également les Coptes. Bien qu’ils n’aient pas l’exclusivité, les agressions anti-chrétiennes redoublent durant cette période durant laquelle l’Etat de Droit se désintègre un peu plus. Les 18 mois de gouvernement CSFA (Conseil suprême des forces armées) sont un réveil pénible pour la population égyptienne.

En ce qui concerne la population chrétienne, l’épisode sanglant connu sous le nom de Maspero, est de triste mémoire. Lors d’une manifestation pacifique, presqu’exclusivement composée de coptes, convergeant vers le siège de la radio et télévision égyptienne, les tanks écrasent plusieurs manifestants. Bilan : 28 morts et plus de 200 blessés. Suite à cette répression aveugle, Hazem Beblawi, ministre des Finances à l’époque, et actuel premier ministre, présente sa démission en signe de protestation.

Juin 2012-juin 2013

En juin 2012, ont lieu les premières élections présidentielles suite à la chute de Moubarak.

En dépit de nombreuses entorses faites au bon déroulement des élections –mesures d’intimidation, achat de voix, et un long etcetera-, c’est la première fois que nous assistons à une campagne et à un processus électoral multipartite. Notamment l’électorat copte est touché par des mesures d’intimidation surtout en milieu rural, afin de ne pas se rendre aux urnes et diminuer l’importance de leurs votes.

Le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, ayant remporté 25% des voix au premier tour, gagne avec une légère avance -51,73%- face à Ahmed Chafik, perçu par beaucoup comme étant le candidat de l’armée ! Il apparaît clairement que le vote pro-Morsi, était en fait un vote anti-armée.

Il en ressort rapidement que Mohamed Morsi n’est quand même pas le Président de « tous les Égyptiens ». Les promesses d’inclusion et de dialogue prônées par le candidat Morsi, semblent s’évanouir et laissent place à un gouvernement partisan. Bien qu’officiellement le ton de la Confrérie baisse d’un cran afin de devenir plus politiquement correct, surtout vis-à-vis de l’Occident, les méthodes utilisées demeurent les mêmes, les incitations à la violence sectaire perdurent, et l’argument suprême préféré est bien entendu « ceux qui sont en désaccord avec nous sont impies et athées ». Et ceci n’est certainement pas négligeable en Égypte, où la religion joue un rôle principal et où l’écrasante majorité de la population se considère comme étant croyante, toutes religions confondues !

Le sort des Coptes et rapidement jeté et une période de tension est ravivée.

Autre événement important au sein de la communauté stricto sensu, c’est le décès du pape Shenouda III suite à quatre décennies à la tête de la communauté copte. Il est remplacé fin octobre 2012 par le pape Tawadros II, qui amène un nouveau style, ou en tout cas une inflexion face au pouvoir en place. Il est clairement plus présent et plus actif sur la scène politique.

En avril, il n’hésite pas à condamner le manque de défense de la part des forces de sécurité, voire leur participation et le manque de réaction de la part du gouvernement lors des attaques subies au sein de la cathédrale copte Saint-Marc au Caire. C’était bien la première fois que le siège primatial de l’Eglise copte orthodoxe était attaqué.

D’autre part, nous assistons au printemps 2012, alors que les tensions montent entre les pro et anti-Morsi, à une recrudescence de discours incitant à l’exclusion, à la haine religieuse sur divers médias. Ceci a notamment mené au lynchage de quatre égyptiens de confession chiite à la fin du mois de juin. Les autorités ont directement été mises en cause.

Quelques mois auparavant, le ministre de l’Éducation avait déclaré que les enfants bahaïs –il existe une petite communauté bahaïe en Égypte qui survit, faute de pouvoir vivre dignement- ne pourraient plus fréquenter les écoles gouvernementales. Se basant sur la nouvelle constitution, il affirme en effet qu’en Égypte, ne sont reconnues que les trois religions dites du Livre –c’est à dire le judaïsme, le christianisme et l’islam évidemment-. Les enfants et étudiants bahaïs se voient donc confinés à un limbe sociologique et juridique, ainsi qu’à un no man’s land confessionnel. Notons qu’à l’époque de Moubarak, la communauté bahaïe avait réussi à arracher quelques minces garanties qu’ils voient petit à petit supprimées, comme c’est le cas dans de nombreux autres secteurs en Égypte.

Le 30 juin 2013

Cette date marque le premier anniversaire de la présidence de Mohamed Morsi.

Dès le mois d’avril, le groupe Tamarrod (rébellion) met en place une campagne de signature demandant la démission du Président Morsi le 30 juin, et menace de manifester dans la rue si leurs demandes ne sont pas satisfaites. Ils avaient annoncé quelques jours auparavant avoir recueillis 22 millions de signatures.

Face à l’ampleur des manifestations, l’armée donne un délai de 48 heures au Président Morsi. Le 3 juillet, Mohamed Morsi est destitué par le général Al-Sissi. Dans une déclaration télévisée en direct, Al-Sissi apparaît entouré entre autre du pape Tawadros II, et du grand Imam d’Al-Azhar, Ahmed Al-Tayyeb. Leur présence a pour but principal de cautionner la décision prise par l’armée aux yeux de nombreux Égyptiens.

La présence du pape Tawadros, et son soutien à l’armée exprimé à maintes reprises, vaudront de grosses représailles vis-à-vis de la population copte de la part de sympathisants de la Confrérie des Frères musulmans.

Les Coptes sont alors très vite présentés par certains courants islamistes, comme étant les principaux instigateurs de l’éviction du Président Morsi.

Depuis la dispersion manu militari de la part de l’armée des sit-in organisés par les sympathisants du Président Morsi datant du 14 août, nous assistons à une flambée d’attaques contre des cibles chrétiennes. Des dizaines d’églises, établissements scolaires, orphelinats, commerces ou logements etc. chrétiens ont été attaqués, incendiés ou démolis, la plupart en Haute-Égypte en signe de représailles face aux positions du pape Tawadros.

Situation actuelle

Le fait de faire porter la responsabilité aux Coptes, a le triple avantage de ne pas impliquer, et de ne pas se mettre à dos la population musulmane, et surtout de trouver un bouc émissaire tout naturellement désigné, à savoir la population chrétienne, et pourquoi pas indirectement la main de l’Occident. Et enfin, cette version permet de ne pas trop se remettre en cause, comme c’est souvent le cas.

Mais comment expliquer que les forces de sécurité n’aient pas été plus présentes sur les lieux alors que des menaces avaient été clairement exprimées ? Pourquoi les secours, et les pompiers ne sont pour la plupart des cas intervenus que tardivement, voire pas intervenus du tout ?

Est-ce par négligence de la part des autorités ? Par manque de moyens ? Ou bien par calcul machiavélique ? Offrir en pâture la communauté copte aux islamistes que l’armée combat afin de montrer à l’Occident à quel point ils sont violents ?