19/09/2013

Guerre du Kippour et Guerre d’octobre, traumatisme israélien et nostalgie arabe 40 ans après

Le 14 septembre dernier, les Juifs du monde entier ont célébré le jour le plus saint de leur calendrier : Yom Kippour, la fête du grand pardon résonne, depuis 5774 ans, à la fois comme une fête incontournable pour les juifs mais aussi depuis 40 ans comme le stigmate d’un terrible traumatisme survenu en 1973 pour l’Etat d’Israël. Dans le contexte mouvant du Moyen-Orient de 2013, il peut être intéressant  de comparer  la montée des tensions entre Israël et ses deux voisins égyptien et syrien à la lumière de ce qui s’est passé 40 ans plus tôt sans faire de prospective hasardeuse.[1]

La guerre israélo-arabe de 1973, « guerre d’octobre », « guerre du Kippour » ou « guerre de Ramadan » qui est déclenchée par les forces armées conjointes syrienne et égyptienne contre l’Etat d’Israël le 6 octobre 1973, est à réinscrire dans le contexte géopolitique de l’époque, bouillonnant dans la région et dans le monde. Contexte socio-économique mondial tendu, séquelles de la guerre triomphale des Six Jours pour Israël, frustration ravalée des ennemis vaincus depuis 1948, attaque surprise arabe que même Israël n’avait anticipé,  fin du mythe de l’invincibilité de l’Etat hébreu, crise pétrolière historique conséquente à la guerre: autant d’éléments qui ont marqué l’histoire du Proche-Orient et dont on ne peut nier l’unicité quarante ans après. L’extension du territoire israélien après le 6 juin 1967, avec la prise du Golan au Nord, le Sinaï au sud, et une partie de la Cisjordanie ont accru le territoire d’un tiers et constituent autant de garanties de zones de sécurité inviolables mais également de territoires pris aux Arabes qui ne l’ont jamais accepté. Ces derniers rongent leur frein de défaite en défaite depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, la guerre de 1956 et celle de 1967 pour avoir leur vengeance.

La guerre de 1973 s’inscrivait dans la transformation de la nature des conflits dans le monde depuis 20 ans, et s’applique rétroactivement à la dernière guerre entre Etats qui eut lieu entre Israël et des pays arabes. Pour Denis Charbit, professeur à l’Open Université de Tel Aviv, « depuis 1973, Israël combat des organisations  et celles-ci comme le Hezbollah ou le Hamas sont capables aujourd’hui de déstabiliser les Etats dès que leur autorité est affaiblie. C’est peut-être la faillite du système étatique régional et surtout l’explication claire qu’il est beaucoup plus difficile pour Israël de gagner ses guerres »[2]. Depuis 1973, l’Etat hébreu ne gagne plus une guerre, au sens où l’objectif initial n’est jamais véritablement atteint. Cela signifie plus profondément qu’Israël se positionne aussi depuis la surprise de 1973 dans une logique de prévention et de guerres offensives pour montrer s’il en était besoin la puissance de son arsenal, et jouer l’intimidation. Si l’Etat hébreu venait à frapper l’Iran, prochainement ou plus tard, ce serait la première fois qu’il se réorienterait sur  l’attaque militaire d’un Etat depuis quarante ans. Au Liban, comme à Gaza, et ce dans les guerres successives depuis l’opération Paix en Galilée en 1982 à Beyrouth jusqu’à Pilier de Défense en 2012 à Gaza, Israël cherchait à déloger les mouvements terroristes et faire taire les roquettes qui s’abattent régulièrement dans le nord et le sud du pays. Aujourd’hui, les groupes sont toujours là malgré les guerres et en sont même sortis renforcés en termes d’image, d’arsenal, et de politique.

Ce que certains, comme Michel Warschawki, pacifiste israélien, appellent encore le « tremblement de terre »[3] de 1973, c’est d’un conflit aussi inattendu que violent, aussi moderne que meurtrier, et qui eut des conséquences à long terme sur les Arabes comme sur les Israéliens. Yigal Palmor, porte-parole du Ministère des Affaires Etrangères est convaincu que 1973 représente la somme de toutes les peurs pour les Israéliens, mais peut-être pas seulement: « On ne peut pas sous-estimer l’impact permanent de la guerre du Kippour sur les consciences israéliennes et qui touche autant à l’âme israélienne que juive. Yom Kippour est devenu synonyme de la claque nationale, de la terrible surprise, d’être pris quand on s’y attend le moins, de voir briser son rêve, de la désillusion dotale, de la rétribution de l’arrogance, de la catastrophe imminente. On n’est pas loin, encore aujourd’hui de ce qu’on pourrait qualifier de jour du jugement : les premiers jours de la Guerre ont été ressentis véritablement comme l’apocalypse. On y a perdu ces jours-là la chose la plus importante de l’époque: notre innocence. »[4]

Avec la transformation du contexte régional démocratisant depuis 2011, les révolutions et guerres civiles que connaissent l’Egypte et la Syrie, on ne peut pas ne pas s’interroger sur les conséquences de cette déstabilisation aux frontières d’Israël, en projetant un dangereux jeu de dominos qui pourrait rappeler 1973. Depuis deux ans, les relations entre l’Etat hébreu et ses deux voisins importants, se sont largement détériorées alors qu’elles étaient relativement stables du temps des dictateurs depuis au moins trois décennies. Quarante ans après la guerre de 1973, faut-il donc craindre le pire pour Israël et ses voisins? Si la situation est tendue, voire explosive aux frontières d’Israël, le monde arabe divisé a probablement d’autres priorités à l’heure actuelle que de se retourner contre son « ennemi juré ». Les tensions internes aux Etats complètement morcelés comme l’Egypte et la Syrie en premier suffisent largement à anéantir toute opération d’envergure contre l’Etat hébreu. Pour le journaliste Charles Enderlin, s’il n’y a pas de risque régional, il y a des risques locaux en nombre : « Pour ce qui est du Sinaï et du Golan, aujourd’hui, la situation est entièrement différente du contexte de 1973. Il n’y a pas de risque d’offensive militaire massive mais la possibilité d’infiltrations, d’attaques terroristes voir de tirs de roquettes en direction du territoire israélien. Il faut souligner qu’avec l’Egypte, malgré tout, le traité de paix entre les deux pays est appliqué. Les relations entre l’armée égyptienne et les Israéliens sont permanentes et discrètes. Sur le Golan, Israël ripostera à toute attaque sérieuse au cas où »[5]. Warschawki ajoute : « Une des leçons tirées de 1973 a été de tenter d’éviter une situation où Israël est en guerre sur les deux fronts (égyptien et syrien) en même temps. La tension à la frontière nord oblige Israël à normaliser au maximum avec l’Egypte. Puisque la frontière nord est calme (grâce à Bachar Al Assad), la question  du Golan n’est pas pour le moment posée. Quant au Sinaï, il est considéré d’ores et déjà par Israël comme une zone de non-droit où trafiquants et groupes armés plus ou moins autonomes font la loi et d’où essaient de venir des migrants (considérés comme un problème existentiel par les Israéliens). Réponse israélienne depuis plusieurs mois : un mur. » Loin de toute cette agitation, les Israéliens, comme à l’accoutumée, ont mis entre parenthèse le présent et l’actualité pour se replonger quelques heures dans la tradition judaïque, sans risque politique majeur supplémentaire.

Sébastien Boussois


[1] Pour un développement plus ample de la question, lire la RIS, Revue Internationale et Stratégique n°90, 1973, Armand Colin/ Dalloz, Paris, 2013.

[2] Entretien privé réalisé en juin 2013.

[3] Entretien privé réalisé en mai 2013.

[4] Entretien privé réalisé en juin 2013.

[5] Entretien privé réalisé en juin 2013