16/09/2013

Jeunesses, portraits et identités d’une génération qui fera l’avenir du monde arabe

Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, chercheur à l’institut MEDEA associé à l’ULB (Bruxelles)

« La jeunesse est une fraction de folie »

Proverbe arabe

 

S’il est une catégorie de population dont on sait qu’elle est déterminante dans l’évolution des pays arabes, c’est bien de la jeunesse. Car ce sont des pays plus jeunes que sur la rive nord de Méditerranée. Et pourtant, paradoxalement, on l’étudie peu et on sait finalement peu de chose sur elle. Or, pas son dynamisme, ses envies, ses rêves, ses espoirs, sa création et ses passions, elle est le fondement même des espoirs de démocratie et de modernisation d’un pays et la locomotive de tout un peuple.

1.       Le combat politique des jeunesses arabes

Les révoltes et révolutions arabes qui ont embrasé le Moyen-Orient il y a plus de deux ans, sont en partie, mais en partie seulement, le fruit d’un soulèvement des jeunesses du monde arabe, prêtes à faire basculer leur région dans une ère de démocratisation et de modernisation de la vie politique et sociale sans précédent. Ces jeunes, que la chercheuse Sylvie Floris, chercheuse à l’IEP de Paris, qualifie de la sorte dans son étude parue à l’IEMEDED : « Les jeunes, ces anti-héros des printemps arabes »[1]. La révolte spontanée, sans agenda clair, d’une population qui veut prendre son destin en main, au nom des atermoiements, de l’attentisme, et de l’inertie de plusieurs générations –le « ventre mou »-, a fait de dizaines de millions d’individus au fond des héros de l’histoire, sans que ceux ci en profitent réellement. Preuve en est ; tout part de l’immolation en décembre 2010 de Mohamed Bouazizi, ce jeune marchand ambulant à bout de ses conditions de travail et de vie. Donc, tout part symboliquement d’un jeune arabe, et d’un acte de désespoir total, reflet du désespoir de toute une société. Confrontés à des sociétés conservatrices, révoltés contre le manque de débouchés professionnels, contre la crise économique et sociale qui voit le chômage comme la première porte de sortie des études, les jeunes protestent aussi aujourd’hui contre l’incapacité de leurs pays à leur offrir des emplois à la hauteur de leur formation. Floris est très exhaustive sur la question :

« Si l’on se réfère de nouveau à la Tunisie, 60 000 diplômés de l’enseignement supérieur arrivent chaque année sur le marché du travail alors que plusieurs dizaines de milliers sont déjà inscrits à l’Agence Nationale de l’Emploi et du Travail Indépendant (l’ANETI). Selon une étude réalisée par Carnegie Moyen-Orient, ces jeunes diplômés sont plus affectés par le chômage que la moyenne des actifs. »

Ce n’est pas une spécificité arabe que le chômage des jeunes, mais l’écart entre la surdiplomation croissante et la faiblesse qualitative des postes du marché davantage. Cette revendication est un travail de fond, qui ne passe pas nécessairement par la violence. La contestation menée par la jeunesse s’est davantage opérée par l’action pacifiste, l’occupation de lieux publics symboliques, et la pression de la rue ou du cyberespace:

« Une des caractéristiques communes c’est, pour la grande majorité d’entre eux, l’utilisation de modes d’action pacifiques ou légaux mais chargés d’un fort potentiel contestataire et d’une grande défiance à l’égard des institutions et du régime en place. L’occupation des places publiques a été un dénominateur commun à toutes les révoltes arabes, au point que ces places sont devenues un acteur politique à part entière, devenant les porte-parole du peuple à elles seules. »[2]

 

Les « jeunes » arabes ne sont pas bien entendu un bloc monolithique. Ils ne sont pas uniquement arabes d’ailleurs, et plus uniquement des hommes dans l’espace public. Au cœur de cette génération, un acteur prend de plus en plus d’importance et transforme la force même du mouvement : la femme. En effet aujourd’hui, les jeunes femmes sont au sein même de ces jeunes, de plus en plus déterminées à prendre leur destin en main, elles qui si longtemps ont été condamnées au silence. Les images des révoltes arabes dans les médias l’ont prouvé : elles comptaient bien saisir l’opportunité de jouer un rôle majeur au-delà des Révoltes arabes, pour gagner leur place et leurs lettres de noblesse dans les processus de démocratisation de toute la région :

« Les télévisions du monde entier nous ont montré des figures contrastées et emblématiques. Ce sont ces images de jeunes femmes arborant voiles et niqabs noirs, agitant des drapeaux dans une posture conquérante lors de manifestations populaires. Ce sont aussi ces héroïnes prenant la tête de la révolte comme (…) ou ces jeunes femmes, laïques et fières de l’être, comme Nadia El Fani, témoignant sur les plateaux de télévision. Les premières représentent ce que l’Occident redoute, les secondes l’espoir d’un basculement de cette jeunesse dans les standards de la mondialisation : jeunes bloggeuses, symbolisant le combat des femmes contre la dictature et le patriarcat, héroïnes de la défense des droits de l’homme dans le monde arabe. »

 

Jeunes hommes et jeunes femmes ont des attentes en matière de liberté et ne doutaient certainement pas des difficultés de la transition démocratique. En attendaient-ils pour autant un retour à l’ordre moral à l’égard de la société civile ? Une arrivée de partis islamistes prêts à éradiquer corruption mais aussi liberté et communication ? Bien sûr que non car les rapports entre les deux « communautés » sont variables. Les Islamistes n’ont malheureusement, mais de manière prévisible, pas cherché à répondre aux attentes de cette jeunesse impatiente mais déterminée. Patrick Haenni, cité par Floris, prend le cas du rapport des jeunes à la confrérie des Frères musulmans en Egypte:

« Les revendications de la nouvelle génération sont : plus de transparence, moins d’autoritarisme, reconnaissance de la jeunesse, valorisation d’un travail en réseau, aspiration à la démocratie, refus des grands slogans. Ces six points sont tous en contradiction avec le positionnement de leur leadership. Ce que les Frères musulmans n’ont pas compris, en tout cas au départ, c’est que la mobilisation de leurs jeunes était autant une volonté de renversement du régime politique corrompu qu’une remise en cause du fonctionnement de l’institution qui les concerne. Là où ils appellent à la transparence, les Frères sont dans la culture du secret. Là où ils pensent en réseaux, leurs leaders pensent en organisation pyramidale. Là où ils pensent liberté d’action, leurs aînés pensent autorité et hiérarchie. Là où ils pensent démocratie, une partie du leadership ne met pas nécessairement le même contenu dans ce terme ».

2.       Loisirs, culture, et quotidien des jeunesses arabes

Les jeunes ne sont pas juste un combat ou une revendication politique. Avoir 20 ans ou 30 ans dans le monde arabe, comme partout ailleurs sur la planète, c’est aussi avoir un quotidien influencé par les conditions économiques, politiques, et sociales ; vivre d’identité et de culture, de projets et d’études, de rêves et de réalités. Dans un article paru dans Libération en août 2013[3], « Avoir 20 ans en Tunisie », on comprend bien toutes les difficultés de vivre pleinement le plus bel âge de la vie :

« Avoir 20 ans en Tunisie n’est pas très simple. Les difficultés s’accumulent : trouver un travail décent relève encore du jeu des relations personnelles. Non seulement le diplôme n’est plus un passeport pour l’emploi, mais il est presque un obstacle car, paradoxalement, le chômage touche plus les diplômés que les non-diplômés, et ceci est encore plus vrai pour les jeunes femmes. Sans travail, sans revenu, l’âge moyen au mariage recule, tandis qu’un certain conservatisme voit toujours d’un mauvais œil le célibat, notamment quand il est féminin, et limite les possibilités de rencontres entre les jeunes. Ces derniers perçoivent très douloureusement les restrictions des espaces de liberté à l’intérieur du pays, d’autant que se développent des espaces d’expression a priori sans limite dans le cyberespace. »

Il reste donc à s’inventer un quotidien ludique, artistique, culturel, spirituel, ou physique. Dans l’ouvrage « Jeunesses arabes, du Maroc au Yémen: loisirs, cultures et politiques » paru en 2013[4], Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse, politologues et spécialistes du monde arabe, ont fait appel à une vingtaine de chercheurs pour dresser de multiples portraits passionnants de ces jeunesses arabes et de leurs cultures. De leurs difficultés, il est question mais aussi de leurs passions et de leurs créations comme de leurs talents. Au-delà de la question politique, économique et sociale, la jeunesse est traversée par d’autres revendications et se différencie surtout du reste de la population par ses rêves, sa puissance de création et sa dynamique identitaire.  De l’Arabie saoudite, à l’Algérie, en passant par les Emirats, la Tunisie, la Jordanie, le Maroc,  la Palestine, le Maroc, les auteurs couvrent ainsi de multiples domaines dont on sait peu de choses: culture urbaine, football, arts, spiritualité, musique, télévision, théâtre, sexualité, identité. Le livre dresse les rêves, les craintes, les inquiétudes, d’une génération qui a très lourd à porter sur le dos: l’avenir de près de 350 millions de personnes.

Face à l’évolution du monde global, ils sont en partie moteurs du changement mais comme le dit l’article dans Libération, pas forcément bénéficiaires de cette évolution : « Le printemps arabe a mis la jeunesse au cœur des processus de transformations sociales qui traversent la Tunisie. Ce n’est pas en soi une surprise, car historiquement les jeunes mènent les révolutions, même s’ils n’en bénéficient pas nécessairement in fine. Mais comme l’indiquent les cartes, la Tunisie est dans une phase démographique particulière : de très nombreux jeunes entrent sur le marché du travail. Cela peut constituer une opportunité pour le développement ou, au contraire, un problème quand l’absence de perspectives suscite une forte frustration. » Alors, en attendant, ils se tiennent à l’écart, et avancent aussi dans la vie et pour le changement dans d’autres secteurs et par d’autres chemins, qui permettent de la reconnaître comme grande force de création et d’espérance.

La variable « loisirs » est le moteur de l’ouvrage. C’est ainsi par celle-ci que l’on peut mieux comprendre comment, ancrés dans leur époque, les jeunes arabes sont liés au monde global et créent le leur. Bien sûr, internet a transformé une partie de leur vie : quelles que soient les évolutions politiques des dernières années, du temps d’une dictature ou des islamistes, les jeunes internautes sont non seulement au courant de ce qui se passe dans le monde d’un point de vue politique, mais aussi de tout ce qui est à la mode, ou susceptible d’attirer n’importe quel jeune de la planète. La rapide invasion de l’outil informatique les a même poussé à créer une nouvelle langue, coincés par la nécessité de communiquer sur des supports et des sites où l’alphabet arabe classique n’est pas disponible. C’est ce qu’on appelle l’arabizi, et qui a conquis tous les téléphones, tablettes et ordinateurs des jeunes arabes et s’expose aujourd’hui comme une nouvelle forme stylistique et linguistique : ainsi demander à quelqu’un comment vont ses études s’écrit de la sorte « kif dayr m3a l9raya? ». Cette  novlangue est désormais un puissant facteur d’identification pour cette jeunesse, qui peut communiquer d’un pays à l’autre via les réseaux sociaux et partager vues communes et discordances d’informations dans un espace public recréé, en partie virtuel mais pourtant bien réel.

La première partie de l’ouvrage s’intitule « Vivre son époque ». Il ne s’agit pas que de rêver le futur, mais surtout de vivre l’instant tel qu’on l’entend. C’est en quelque sorte pour la jeunesse, créer une identité propre démarquée du passé, de l’héritage national ou régional, pour s’inscrire pleinement dans le monde d’aujourd’hui avec des outils propres et des vecteurs de communications particuliers. Que ce soit le supporter de foot palestinien, le riche « fils de » saoudien au volant de sa prestigieuse voiture effectuant des rallyes urbains en toute inconscience (« joyridding »), ou la jeune révolutionnaire tunisienne écrémant les centres commerciaux pour faire son shopping, les jeunes prennent de plus en plus place dans l’espace public, tout sexes confondus, y compris aujourd’hui aux terrasses de cafés habituellement et historiquement occupées par les hommes.  Leur existence explose au-devant de la scène, dans un contexte de naissance ou de résurrection de la société civile pour certains pays plus ouverts du monde arabe. Mais on peut exister malheureusement de différentes façons dans cet espace public réalisé. Il y’a ceux qui ne travaillent pas (les « hittistes » algériens) et de la rue regardent désemparés leur vie défiler ; ceux qui achèvent leurs études et sans perspectives miraculeuses se retrouvent au café pour refaire le monde (à Abu Dhabi par exemple). Les questions de genre traversent aussi la jeunesse et certains jeunes arabes n’hésitent plus à braver le rigorisme religieux et sociétal. Ce sont les cas de ces buya, ces saoudiennes qui défient les normes et les codes vestimentaires et moraux en portant des vêtements strictement masculins, déplaçant ainsi la frontière tranchée entre hommes et femmes et s’attirant railleries et critiques du conservatisme ambiant. Et puis au-delà du politique, du culturel, des jeunes s’engagent spirituellement dans des niches sacrées comme le soufisme, fuyant les courants mainstream. C’est le cas d’une centaine de jeunes, étudiés par Thomas Pierret de l’université d’Edimbourg dans l’ouvrage, et qui opèrent un virage vers le soufisme, conduits par le célèbre prêcheur d’une mosquée à Alep, le Dr Mahmud Abu al Huda al Husseini.

« Enraciner l’avenir » est la seconde partie du livre. La question du temps est essentielle : si dans la partie précédente, on rencontre des jeunes plutôt en quête réelle ou mythologique de l’âge d’or du monde arabe ouvert, dynamique, et proche de certaines valeurs occidentales, on les sent aussi tiraillés par la nostalgie et le dégoût, tentant de fuir une réalité qui ne les satisfait pas du tout. C’est le cas de quelque uns rencontrés pour l’article « Une jeunesse nostalgique à Beyrouth ? » par Nicolas Dot-Pouillard, dans le quartier Hamra à Beyrouth, « centre symbolique d’une certaine jeunesse se vivant comme l’héritière politique des générations qui l’ont précédé »[5]. On y trouve des enfants d’intellectuels, de gauchistes, d’anciens militants ou de politiques qui se frottent avec l’ensemble des internationaux qui fréquentent Beyrouth de longue date. De l’Algérie à l’Irak, on y rencontre une jeunesse qui a bien connu la guerre, souvent touchée directement dans leurs propres familles et dont les blessures restent inscrites dans la mémoire de génération en génération sans s’effacer. Catherine le Thomas, revient dans l’article « Mon identité devient claire comme le soleil » sur les œuvres théâtrales dans certaines écoles chiites gérées par le Hezbollah. On y rencontre une jeunesse qui tente par cet art vivant de gommer les stigmates de ces années de conflit au Liban en proposant des créations sur fond de résilience.

Dernières parties de l’ouvrage, « Se construire soi-même » et « Prendre la parole » se penchent sur les mécanismes de construction identitaire de cette jeunesse, depuis l’individu jusqu’à la société. Dans une société encore fortement collective, la jeunesse encadrée familialement, tente de se frayer un chemin et se construire une identité par elle-même et pour elle-même : au-delà de la culture de la chambre individuelle largement déficitaire jusque-là en termes de réalité comme en terme d’étude, parce que la configuration familiale du monde arabe poussait au regroupement dans l’espace et à la promiscuité, comment le jeune d’aujourd’hui dans une société traversée par l’individualisme moderne se construit-il ? Comment la cellule familiale gère-t-elle cette transformation des rapports familiaux ? Malgré la transformation de la société, le processus classique des « bandes » de jeunes perdure dans la vie du quotidien comme dans l’épanouissement culturel, artiste, ou sportif. Pris entre la contrainte de groupe, les prédeterminismes sociaux, la tentation de l’individualisme identitaire, l’appel de liberté de l’Occident, la dépendance au virtuel et à internet, le jeune arabe tente de produire lui-même son art et son outil de communication : blogosphère, rap, animation et centres culturels, street art, rock marocain. Cet ouvrage  est on ne peut plus stimulant pour découvrir la manière dont l’avenir du monde arabe est déjà en train de se dessiner.

 

 

 

Pour plus d’informations, lire Jeunesses arabes, du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politique, Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse (dir.), La Découverte, Paris, 2013.

 

 

 

 



[1] http://www.iemed.org/observatori-fr/arees-danalisi/arxius-adjunts/anuari/med.2012/Floris_fr.pdf

[2] Article déjà cité.

[3] http://www.liberation.fr/monde/2013/08/03/homefrigo-avoir-20-ans-en-tunisie-en-2013_921027, Jean-Yves Moisseron, Pierre Bekouche, Hugues Pecout, Maher Ben rebah, Claude Grasland et France Guerin-Pace.

[4] Editions la Découverte, Paris, septembre 2013

[5] Ouvrage déjà cité, p. 125