11/09/2013

La chronique du blédard : Le printemps arabe, le mur de la peur et l’Algérie

Par Akram Belkaid, journaliste, blogueur et essayiste.

Paru sur Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 septembre 2013 et sur le blog « Lignes quotidiennes« 

En février 2011, dans l’euphorie consécutive à la chute des deux dictateurs Hosni Moubarak en Egypte et Zine el-abidine Ben Ali en Tunisie, de nombreux commentateurs, et parmi eux le présent chroniqueur, ont mis en exergue une réalité bienvenue. Soudain, après plusieurs décennies d’écrasement et de privation de droits mais aussi de résignation et de fatalisme silencieux, deux peuples arabes se dressaient contre l’injustice et l’arbitraire en défiant dans la rue les forces de l’ordre et autres moukhabarates, ces services de sécurité capables des pires violences et outrages. Ainsi, applaudissions-nous le fait que le mur de la peur venait de tomber et qu’avec sa chute disparaissait la certitude selon laquelle rien ne pouvait être tenté contre les dictatures arabes.

Qu’en est-il aujourd’hui alors que, de tous les pays engagés dans un processus de changement de régime, seule la Tunisie continue vaille que vaille à échapper aux tourments de la contre-revolution et du chaos (cela même si la situation politique et sécuritaire y demeure compliquée) ? Une chose est certaine : ce mur de la peur est en train d’être reconstruit de manière à dissuader pour longtemps les peuples d’exiger la démocratie et leur droit aux droits. C’est le cas en Egypte où le massacre des partisans de l’ex-président Morsi au mois d’août dernier répondait à cet objectif. Au passage, on notera, actualité syrienne oblige, que l’on ne parle presque plus de ces tueries qui ont ensanglanté Le Caire et qui ont convaincu plus d’un activiste égyptien, qu’il soit ou non islamiste, que le régime militaire usera désormais de tous les moyens pour imposer sa loi. Le message était effectivement d’une clarté absolue : tout sera fait pour restaurer l’ordre de la peur, du soupçon et de la délation. C’est ce qui se passe en Egypte mais aussi à Bahreïn et, bien entendu, en Syrie.
Faut-il pour autant se laisser aller au pessimisme ? En clair, un peuple qui est sorti un jour dans la rue pour défier snippers et mitrailleuses n’est-il pas capable de recommencer, tôt ou tard, à revendiquer ses droits ? Des activistes ayant goûté à l’ivresse des grands rassemblements populaires et à la frénésie de la mobilisation vont-ils accepter de baisser les bras en se réfugiant dans le silence ou, au mieux, dans un « clicktivisme » (activisme via internet) appelé, de toutes les façons, à subir lui aussi la violence de la censure ? Ce qui s’est passé en 2011 a fait naître des graines pour l’exigence de liberté qui germeront tôt ou tard. On peut en douter au vu de ce qui se passe actuellement mais, pour répondre à la question à propos du pessimisme, il est raisonnable d’affirmer qu’il faut faire confiance à des peuples ayant démontré leur capacité à défier l’ordre du dictateur. Les Tunisiens ont chassé Ben Ali, ils sauront se battre contre d’autres oppresseurs. Quant à l’Egypte, l’armée devra tôt ou tard y rendre des comptes pour ce qu’elle a fait en août dernier et durant les mois qui ont précédé.
Mais qu’en est-il des pays qui sont restés à la marge du Printemps arabe ? Ou, pour être plus précis, qu’en est-il de l’Algérie ? On le sait, les Algériens ont été, dans leur grande majorité, très sceptiques à l’égard des révolutions en Tunisie et en Egypte cela sans oublier leur forte opposition à une intervention militaire étrangère en Libye et en Syrie. Le drame récent en Egypte mais aussi la perspective d’un bombardement de la Syrie a renforcé cette hostilité. « La démocratie ? C’est pas pour nous » peut-on même lire sur les réseaux sociaux où les internautes algériens, célèbres ou anonymes, rivalisent en imprécations à l’égard de celles et ceux qui réclament la chute du régime d’Assad ou le jugement des militaires égyptiens pour crimes contre leur peuple.
Dans cette conjoncture, l’actualité internationale est le meilleur allié des dirigeants algériens. Chaque jour qui passe en Syrie ou même en Egypte ou en Tunisie donne du crédit à l’idée que revendiquer un changement politique ouvre la voie à de dangereuses turbulences et, pire encore, à l’intervention de forces étrangères qui n’attendraient qu’une occasion pour s’emparer de l’Algérie et de ses ressources. Et ce n’est pas un hasard si des théories alarmistes circulent pour conforter cette certitude. L’Algérie, prétend ainsi la rumeur, serait la « prochaine sur la liste » d’où la nécessité impérieuse de ne pas changer l’ordre actuel et, surtout, de ne rien tenter contre lui. Nombre de jeunes activistes algériens en ont fait le constat : ils sont dans une situation où celles et ceux à qui ils s’adressent leur rétorquent que le système, aussi injuste soit-il, pourrait être pire et que chercher à le changer risquerait d’engendrer le chaos et la guerre civile.
Cette situation peut durer longtemps. En ces temps de violences du Caire à Damas en passant par Manama ou Baghdad, une paix civile préservée est un argument de poids pour favoriser l’inertie. Mais encore faut-il être capable d’acheter la paix sociale de manière durable. Le consensus actuel entre le pouvoir et les Algériens durera tant qu’une majorité parmi ces derniers continuera d’y trouver son compte. Qu’advienne un retournement dans la conjoncture pétrolière internationale, que viennent à fondre les réserves de change du pays et l’exception algérienne en matière de Printemps arabe aura vécu. Et cela, quelle que soit l’évolution de la situation en Syrie, en Egypte ou en Tunisie…