02/09/2013

Le chant du cygne des Frères Musulmans

Par Clément Steuer, chercheur associé, Centre d’Études et de documentation économiques, juridiques et sociales(Cedej), Le Caire, membre du Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO)

Si l’on cherche à dresser le bilan de la courte expérience des Frères musulmans égyptiens au pouvoir, le premier élément à sauter aux yeux est l’exacerbation de la polarisation de la société autour de l’opposition islamistes/sécularistes. Bien entendu, ce clivage est déjà ancien, et il domine la vie politique de la plupart des pays arabes depuis les années 1980. Mais en Égypte, la fracture semblait s’être quelque peu résorbée au cours des deux dernières décennies : alors que les principaux acteurs de l’islam politique – Frères musulmans en tête – proclamaient leur attachement aux principes de la démocratie, des droits de l’homme et de l’état de droit, les autres forces d’opposition avaient dans leur grande majorité accepté l’idée selon laquelle l’inclusion des islamistes au jeu politique était devenue nécessaire à la bonne marche du pays. Il semblait qu’une formule de compromis était possible, qui permettrait aux forces islamistes et séculières de s’entendre au moins sur des règles du jeu communes. Poussée d’abord par des intellectuels islamistes indépendants, la notion d’État civil était appelée à constituer le socle de ce compromis. La formule visait en effet à se démarquer de deux concepts faisant office de repoussoirs : l’État islamique et la laïcité. Elle suggérait un habile compromis aux termes duquel les islamistes se rallieraient la notion de citoyenneté – et donc l’égalité de tous les citoyens sans distinction de sexe ni de religion – comme base de la législation, alors que leurs adversaires accepteraient la reconnaissance de l’identité musulmane de l’Égypte, ainsi qu’une référence toute théorique à la prééminence de la sharî`a dans la législation (le fameux article 2 de la Constitution).

Suite à la chute de Moubarak en février 2011, les Frères musulmans ont rapidement réussi à s’imposer comme une force modératrice, capable de dialoguer aussi bien avec le pouvoir militaire qu’avec les révolutionnaires, rassurant les chancelleries occidentales tout en parlant un langage accessible aux classes populaires des villes et des campagnes, un pied dans les palais et un autre dans les rues. Leur capacité à occuper le cœur du jeu politique a encore été renforcée par l’émergence, puis par l’ascension spectaculaire, de partis politiques d’obédience salafiste. Dès lors, la Confrérie se situait au centre des deux axes structurant la vie politique égyptienne post-moubarakienne, le premier opposant islamistes et sécularistes, et le second partisans et adversaires de l’ancien régime. Ce positionnement centriste lui a permis de dominer les élections législatives de 2011-2012, durant lesquelles les Frères se sont montrés particulièrement efficaces pour remporter les sièges attribués au scrutin individuel (un siège sur trois) : en effet, opposé au second tour à un salafiste, leur candidat parvenait à rallier sans peine les suffrages des électeurs libéraux, et inversement. Par ailleurs, lors du second tour de l’élection présidentielle, ils ont su jouer du clivage opposant révolutionnaires et contre-révolutionnaires pour l’emporter contre Ahmad Shafîq, par trop identifié à l’ancien régime. Là aussi, leur position médiatrice leur a permis de gagner sur les deux tableaux, en ralliant les suffrages de nombreux révolutionnaires tout en se montrant suffisamment rassurants vis-à-vis des dirigeants de l’armée pour leur faire accepter leur victoire.

Celle-ci est cependant rapidement apparue comme une victoire à la Pyrrhus, la duplicité qui avait permis aux Frères musulmans de conquérir le pouvoir se révélant en effet désastreuse lorsque l’heure fut venue de faire des choix, c’est-à-dire en l’occurrence de rédiger une Constitution. Ainsi, les garanties accordées par le texte constitutionnel à l’armée en vue de préserver ses privilèges économiques, juridiques et politiques (y compris le maintien de la possibilité de déférer des civils devant des tribunaux militaires) ont définitivement aliéné aux Frères musulmans le soutien des organisations révolutionnaires, déjà échaudées par l’absence manifeste de volonté, de la part du nouveau pouvoir, de réformer la police et les services de sécurité. Par ailleurs, la disposition concernant l’impossibilité de créer plus d’un syndicat par branche d’activité laissait augurer une interprétation très étroite de la notion de liberté syndicale. Ainsi, les Frères musulmans tournaient ostensiblement le dos aux principales revendications du soulèvement du 25 janvier : réforme de l’appareil sécuritaire et justice sociale. D’un autre côté, l’interdiction faite aux anciens membres du PND (l’ex-parti de Moubarak) de participer à la vie politique braquait contre le nouveau pouvoir les partisans de l’ancien régime, sans rasséréner en rien les révolutionnaires, qui n’y voyaient qu’une manœuvre politique visant à écarter les concurrents les plus dangereux des Frères musulmans en vue de leur assurer une hégémonie définitive sur l’espace politique.

Mais ce sont surtout les questions religieuses qui ont mis le feu aux poudres : alors que le maintien de l’article 2 de la Constitution faisait consensus au sein de la société égyptienne, les salafistes ont surenchéri en demandant notamment l’ajout d’un nouvel article précisant ce que le constituant entendait par shari`a, leur but étant de contraindre ainsi les juges à appliquer la jurisprudence des `ulamâ’, faisant ainsi pénétrer le fiqh dans le droit positif. Cet objectif contredisait explicitement la volonté de faire de la notion de citoyenneté la base de la législation égyptienne, ce que venaient confirmer d’autres articles contestés, concernant particulièrement les droits des femmes et des minorités religieuses. Ici, il faut comprendre que si les Frères musulmans se sont ralliés officiellement à la notion d’État civil, ils ont par contre toujours fait preuve d’ambiguïté quant au sens qu’ils donnaient à ce terme. Alors qu’une tendance libérale au sein de la Confrérie voyait dans l’État civil la prééminence de la citoyenneté sur la sharî`a, cette tendance avait été mise en minorité dans l’appareil frériste au cours de la décennie passée. À l’inverse, les plus conservateurs des Frères musulmans assimilaient purement et simplement la notion d’État civil à celle d’État islamique, les deux notions se distinguant de la laïcité et de la théocratie (ce dernier terme devrait en effet être selon eux réservé à l’Europe médiévale et à Israël). La volonté des Frères musulmans d’islamiser la Constitution s’explique donc à la fois par les rapports de force politique (poids électoral des salafistes) et par l’équilibre interne à leur organisation. Quoi qu’il en soit, ils menaçaient la prééminence de la notion de citoyenneté, et brisaient ainsi le pacte tacite qui les liait aux forces d’opposition.

Le clivage islamiste/séculier est alors passé au premier plan, puisqu’il permettait de réunir contre les Frères au pouvoir l’ensemble des forces politiques qu’ils avaient déçues, que celles-ci se réclament de l’ancien régime ou de la révolution. Face à la rhétorique religieuse des Frères musulmans, à leur organisation aux multiples ramifications internationales, et à leurs soutiens qataris, les opposants se rassemblèrent autour d’une rhétorique nationaliste, dénonçant dans la Confrérie un corps étranger qui menacerait l’unité nationale par sa volonté de diviser chrétiens et musulmans d’Égypte. Mais face à ce bloc uni, les islamistes ne désarmèrent pas, convaincus que l’onction du suffrage universel les avait rendus intouchables, et que Dieu les avait installés aux commandes du pays pour des siècles après les avoir mis à l’épreuve à travers plusieurs décennies de persécutions. Suite au passage en force de la Constitution, adoptée par référendum le 22 décembre 2012, le dialogue politique devint impossible entre le pouvoir et l’opposition, et la paralysie gagna progressivement l’ensemble du pays.

Le pouvoir islamiste devait en effet faire face à la fois à la contestation populaire – qui se traduisait par des manifestations sporadiques, des grèves de plus en plus nombreuses, et des campagnes de désobéissance civile – et à l’hostilité de l’État profond, qui rechignait à appliquer ses politiques. Le 30 juin, les Frères musulmans ont ainsi vu se dresser contre eux un deuxième soulèvement révolutionnaire – alimenté notamment par la détérioration des conditions économiques et sociales – et une vague réactionnaire visant à restaurer l’État dans tout son prestige et sa puissance afin d’en finir avec l’insécurité rampante et l’instabilité chronique qui avait caractérisé les six derniers mois du règne de Mohammed Morsi. Ce dernier refusa cependant jusqu’au dernier moment de satisfaire les revendications de l’opposition, et ses maigres concessions arrivèrent bien trop tard. Il est renversé le 3 juillet, et une coalition hétéroclite rassemblant libéraux, nassériens et nostalgiques de Moubarak s’installe aux commandes du pays, avec le soutien de la principale organisation salafiste, qui n’a su résister à la tentation d’en finir ainsi avec la domination des Frères sur le camp islamiste.

Les autres mouvements islamistes néanmoins – du Wasat aux salafistes jihadistes, en passant par le parti du Travail et les Gama`ât Islâmiyya – font bloc autour de la Confrérie au sein de l’Alliance pour le soutien à la légitimité, qui réclame le rétablissement de Morsi et de la Constitution de 2012. Ils organisent des sit-in sur deux places du Caire (Raba`a et Nahda) et annoncent qu’ils les maintiendront jusqu’à ce que l’ensemble de leurs revendications soient satisfaites. Le ton se durcit rapidement : alors que les dirigeants de la Confrérie, pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt, paradent au milieu de leur camp retranché, plusieurs prédicateurs islamistes y dénoncent l’impiété des libéraux et accusent les chrétiens d’avoir fomenté le coup d’État qui a renversé Morsi. Les tentatives de médiations internationales se révèlent impuissantes à ébaucher une solution politique à la crise, et ne servent au final qu’à donner des arguments supplémentaires aux adversaires des Frères musulmans, qui dénoncent désormais leur volonté d’internationaliser la crise au risque d’entraîner une ingérence étrangère dans les affaires du pays. Le mercredi 14 août, une étape décisive est franchie dans l’escalade, lorsque les forces armées donnent l’assaut contre les sit-in des islamistes, les dispersant au prix de plusieurs centaines de morts. Au même moment, des attaques sont menées à travers tout le pays contre des Églises et des institutions chrétiennes, les Frères musulmans annonçant que « toute action entraîne une réaction ».

Ceux-ci commencent alors à être dépeints comme des terroristes, prêts à mettre le pays à feu et à sang par tous les moyens si le pouvoir refuse de satisfaire leurs revendications, désormais perçues comme un véritable chantage. Dans ce contexte, l’appel de la Confrérie à manifester deux jours plus tard est interprété par le pouvoir et l’opinion comme une nouvelle bataille à livrer dans cette « guerre contre le terrorisme » qui aurait supplanté l’expression de simples désaccords politiques. Les manifestations du 16 août tournent à l’affrontement violent dans plusieurs points de la capitale et dans d’autres villes du pays. Ces confrontations, souvent mortelles, opposent les manifestants islamistes – parfois armés – aux forces de police, mais aussi à des civils extrêmement remontés contre la Confrérie, alors que les chrétiens d’Égypte font face à une nouvelle vague d’agression visant leurs institutions, mais aussi parfois leurs propriétés privées.

Dans les jours qui suivent, les dirigeants des Frères musulmans et des centaines de leurs cadres sont arrêtés. Leur organisation décapitée, la contestation faiblit et les violences se raréfient, laissant entrevoir la possibilité d’une solution politique à la crise. Mais si certains islamistes rejettent sincèrement les réactions violentes d’une partie de leur camp et sont désormais prêts à accepter les conditions du nouveau pouvoir afin de réintégrer le jeu politique, d’autres pourraient être tentés par le retour à la clandestinité et à l’action directe, la chute de Morsi ayant démontré à leurs yeux que leurs adversaires n’accepteraient jamais de les voir prendre le pouvoir pacifiquement et en usant de moyens démocratiques. Par certains points, cette situation rappelle les dernières années du règne de Sadate, lorsque face à la répression étatique visant le mouvement étudiant alors dominé par les islamistes, une partie d’entre eux avait surenchéri dans le légalisme tandis que d’autres choisissaient la voie du terrorisme. Ainsi, les événements de cet été ont sans doute profondément bouleversé le paysage politique égyptien, en rejetant hors du système politique une partie des mouvements islamistes qui avaient jusqu’alors fait le pari de la participation au processus de transition.