25/09/2013

Syrianisation du Liban et libanisation du conflit syrien: les risques d’embrasement

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE 

Syrianisation du Liban et libanisation du conflit syrien: les risques d’embrasement

Déjeuner-débat avec Jean-Baptiste Beauchard, doctorant rattaché à l’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’école militaire, Paris) et à l’Ecole Militaire.

Jeudi 19 septembre 2013 de 12h30 à 14h 

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique

Introduction par Sébastien Boussois 

Merci d’être venus à ce nouveau Midi de la Méditerranée que l’Institut MEDEA organise désormais systématiquement avec le Mouvement Européen et par intermittence avec le Cercle des Chercheurs sur le Moyen Orient et dont Jean-Baptiste Beauchard est un des représentants.

Sur des sujets comme l’Egypte et la Syrie, le public est toujours en demande de conférences, de débat, de réflexionq. Aujourd’hui on reçoit Jean-Baptiste Beauchard, doctorant rattaché à l’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’école militaire, Paris).

On va aujourd’hui dresser un panorama de la question syrienne dans son interaction avec le voisin libanais. Jean-Baptiste a utilisé les termes de Syrianisation et de Libanisation de la question : il en dira davantage tout à l’heure. Concepts concrets de politique internationale qui sont intéressant vis à vis des situations politiques données, on a à un moment donné utilisé aussi balkanisation et la pratique nous permet souvent la conceptualisation ensuite de l’évolution des relations internationales.

 

Intervention de Jean-Baptiste Beauchard :

J’étais venu il y a un an et demi pour parler du même sujet, j’aurais préféré venir dans des circonstances différentes et dans une situation un peu plus calmée, mais ce n’est pas le cas.

Je vais parler du jeu de miroir entre la Syrie et le Liban. C’est donc l’interaction entre la Syrie et le Liban qui m’intéresse. Je ne veux pas m’attarder que sur la Syrie ou sur le Liban, c’est vraiment à chaque fois le lien, le jeu de vases communicants entre les deux. En somme le jeu de miroir entre les deux voisins levantins

Je vais replacer mon intervention dans un temps un peu plus long et donc pas du début de la crise syrienne en 2011, mais je vais remonter rapidement en 2005 que j’estime être la date de  départ de la crise syrienne avec la résolution 1559 du CSNU. A ce moment le régime syrien a été contraint par le Conseil de Sécurité et par des soulèvements internes au Liban à retirer ses troupes. Partant de là on a pu constater deux effets : évidemment le Liban représentait une manne financière extrêmement importante pour la Syrie du fait de l’occupation, donc le fait de ne  plus être présent militairement au Liban a représenté pour Damas une perte financière assez importante, qui finançait la cohésion du régime. Le deuxième élément c’est qu’à travers cette occupation il y avait une attitude des services de renseignement syriens au Liban, qui les plaçaient dans un comportement arrogant et de domination vis à vis des Libanais : malgré le fait de revenir en Syrie aussi subitement, ils sont restés dans ce type de logique avec les Syriens ou même avec les Libanais et je pense que ça a contribué à accroitre la fracture, en plus des autres causes (à savoir le clientélisme, la captation des entreprises par le régime) entre le régime et la société.

Le départ du Liban a été la perte d’une carte régionale pour le régime syrien, qui a eu des répercussions au sein même du régime : le régime avait commencé à se fissurer en 2000 avec la mort de Hafez al-Assad, c’est à dire que la politique menée par Bachar à ce moment-là au Liban ne se jouait plus sur des acteurs politiques, mais a renforcé son omniprésence par le système sécuritaire, l’appareil des renseignements. 2005 marque la fin de cette hégémonie, de cette « pax syriana » au Liban. La politique étrangère syrienne c’était un élément de stabilité pour eux : le fait de partir du Liban a engendré des effets au sein du régime et au sein même de la société syrienne. Donc ça c’est mon hypothèse de départ, à partir de là on imagine que chaque évolution sur la scène syrienne à des effets sur la scène libanaise et que chaque évolution sur la scène libanaise à des impacts également sur la Syrie.

Ça me permet de poser mes deux axes d’études qui sont la Syrianisation du Liban et la Libanisation de la Syrie. Ce que j’entends par cela est que la crise syrienne va se projeter sur la scène libanaise et qu’elle va se greffer sur tous les antagonismes préexistants. La fracture principale au Liban est entre les pro-Syriens et les anti-Syriens, entre les mouvements du 8 mars et du 14 mars. Donc la crise syrienne va se rajouter à cet antagonisme central de la classe politique libanaise et de la société libanaise.  Inversement, les fractures préexistantes au Liban vont trouver leur prolongement sur la scène syrienne : les pro-syriens vont aider le régime et les anti-syriens vont venir tenter de trouver leur place dans cette guerre civile qui prends forme depuis quelque mois déjà. Donc il y a ce jeu de miroir entre le Liban et la Syrie.

Je vais commencer par la Libanisation de la Syrie ou la parcellisation confessionnelle.

On peut la mesurer sur trois facteurs, il y a trois échelons :

1. Echelon régional : le Liban a été le seul sujet qui a rassemblé la Ligue Arabe. Par exemple sur la question israélo-palestinienne la Ligue Arabe n’a jamais eu un réel poids aboutissant à une mise en œuvre d’un plan. A contrario le Liban a permis à la ligue arabe de véritablement exprimer pour la première fois une position politique commune suivie des faits : par exemple, les accords de Doha en 2008 qui étaient censés mettre fin au vide institutionnel au Liban a été permis par la Ligue Arabe. Tout ça pour dire que le Liban était  objet de consensus au sein de la Ligue Arabe et aussi l’objet d’une préoccupation qui a permis de faire évoluer la Ligue Arabe.

La Ligue arabe a tenté de s’emparer de la question syrienne, elle a voulu reproduire (janvier-février 2012) le consensus qu’elle a eu sur le Liban en 2008. Ce plan a été parrainé par Kofi Annan. Il y a eu un mouvement parallèle de la société internationale qui a été un échec total : les observateurs  de l’ONU n’ont pas pu mettre en pratique les résolutions onusiennes.

Janvier-février 2012 a été le seul moment où la Ligue Arabe a mis en pratique un consensus à l’égard de la Syrie. Ensuite les tensions se sont accrues et le faible consensus au sein de la Ligue Arabe a cessé à ce moment-là.

2. Echelon International : L’échec de la régionalisation de la gestion de la crise syrienne a conduit à l’internationalisation du conflit. C’est le deuxième parallèle avec le Liban : depuis 2004, avec la résolution 1559, le Liban est au cœur des préoccupations du CSNU, c’est peut-être le seul pays qui dans un période de 5-6 ans a eu un nombre aussi considérable de résolutions onusiennes et notamment du Conseil de Sécurité (le plus importantes sont les Rés. 459, Rés 1701, Rés. 1757).

La Syrie connaît maintenant le même sort, ça devient un élément de préoccupation majeur de la société internationale et du Conseil de Sécurité. Le CSNU est bloqué par le veto de la Russie et de la Chine. L’attaque avec les armes chimiques du 21 août a réactualisé la question du Conseil de Sécurité, il y a eu déjà trois vetos sino-russes contre toutes tentatives de résolution visant à mettre en place un plan ou des sanctions contre le régime syrien. C’est qui s’est passé cet été c’est un certain éclatement de l’ordre internationale face à la question syrienne. Parce que face au blocage du Conseil de Sécurité on a vu que les américains sont sortis de l’arène onusienne pour aller chercher une légitimité sur la question de trouver un support à une éventuelle intervention à plusieurs échelons (G20, G8, UE, Ligue arabe, CGG).

Tout le monde a salué la contreproposition russe qui est venue mettre un frein à cette dynamique franco- américaine de frapper le régime de Bachar. Il pourrait s’agir d’une victoire à la Phyrrus : les russes initialement voulaient éviter l’internationalisation du conflit, et là finalement  ils sont en train d’obtenir ce qu’ils ne voulaient pas, c’est à dire un retour devant le Conseil de Sécurité. En plus de ça, s’ils attendaient le vote du congrès américain ils allaient obtenir mieux de ce qu’ils ont obtenu maintenant, à savoir un blocage national de l’intervention en Syrie (je me mets à leur place). Paradoxalement le dossier revient au CSNU, ce qui va se passer c’est une quête de légitimité. La Russie paraît avoir offert une porte de sortie qui va finalement se retourner contre elle : le fait de refuser toutes résolutions contraignantes (chapitre VII) pourrait refaire paraître la Russie comme obstacle à des frappes franco-étatsuniennes contre le régime de Bachar al-Assad. Donc la Russie s’est positionnée sur le plan international dans une position très délicate et, à mon sens, elle, en voulant être une solution au conflit, elle risque de revenir à être un obstacle à la solution du conflit.

3. Plan interne : le Liban de l’agora est devenu celui de l’arène. Même au niveau interne, la Syrie s’est libanisée, il y a une résurgence de la guerre civile libanaise que l’on dresse aujourd’hui en Syrie par une parcellisation confessionnelle et un éclatement territoriale qui mènera à un affrontement entre différentes communautés. Actuellement en Syrie, il y a cette gestion du chaos identique à ce que le régime syrien a fait pendant la guerre civile libanaise: les alliances du régime syrien pendant la guerre civile se sont retournées plus d’une fois. Aujourd’hui on voit que le régime cherche à créer le chaos lui-même, largement aidé par le djihadistes, les salafistes et d’autres islamistes venus des pays à coté et aussi par ceux qui étaient en Syrie. Par exemple le régime a libéré Abou Moussab al Souri qui est un djihadiste connu pour inspirer plusieurs djihadistes en Europe. Il a mis en place une doctrine du djihad de proximité. Le régime a largement contribué à l’éclatement confessionnel en instrumentalisant deux choses, c’est à dire les minorités et la menace djihadiste. La Syrie avait déjà utilisé la carte djihadiste en libérant des extrémistes en 2005 pour qu’ils aillent en Iraq et aussi en 2007 dans les affrontements de Nahr el-Bared.

Mon deuxième point c’est la Syrianisation du Liban ou la tentation autoritaire face à la fracture politique.

Je vais aborder les répercussions de l’effritement du régime syrien sur la scène politique libanaise par le champ géographique libanais : Sud du Liban, Nord du Liban et Beyrouth. Je vais montrer en quoi la crise syrienne a des effets directs sur la scène sécuritaire et politique au Liban.

Le Sud  est le lieu géométrique des affrontements entre Israël et Liban, mais aussi à travers la Syrie, qui a instrumentalisé le Sud du Liban pour entretenir sa guerre froide contre Israël. C’est un des centres de gravité géopolitiques du levant à cause de ce triangle d’affrontement entre Syrie, Israël et Liban. Le front libanais a été stabilisé au peu près en 2006 à la fin de la guerre grâce au déploiement de la FINUL (12-13000 soldats) et notamment grâce au retour de l’état libanais à sud du Liban avec le déploiement des FAL, les forces armées libanaises (8000 soldats). Depuis 2009 le sud a été à peu près calme. Fin de l’année 2011 début 2012 il y a eu une reprise des tirs de roquettes du sud du Liban vers Israël. Il ne faut pas imputer la responsabilité au Hezbollah, mais à des factions palestiniennes instrumentalisées par Damas pour entretenir le front contre Israël.   C’était un signal du régime syrien pour montrer qu’ils ont encore des cartes et qu’ils peuvent réenclencher un front indirect contre Israël. A ce moment-là, le régime avait encore des cartes et il cherchait à anticiper la crainte des occidentale et d’Israël de réouverture d’un front au sud du Liban. Il y a aussi eu des attaques contre les soldats de la FINUL, pas par le Hezbollah mais ce qui se passe au sud du Liban est toujours sous accord tacite de Hezbollah. Là on a vu que le sud du Liban, dans la continuité de ce qu’il a toujours été, était une zone de tensions, instrumentalisée par les différentes factions, pour entretenir un conflit gelé.

Le Nord du Liban est la nouveauté de la crise Syrienne. Le nord est devenu le reflet du sud du Liban. C’est à dire que au sud du Liban il y a cette prédominance chiite qui mène le conflit contre Israël, le Nord du Liban a toujours été un bastion sunnite, notamment dans le Akkar et au tour de Tripoli même et il y avait des interactions nombreuses avec la Syrie. Depuis le début de la crise syrienne, les mouvements salafistes ont été solidaires avec les alliés syriens, donc il y a eu des échanges sur la frontière syro-libanaise qui sont devenus de plus en plus importants entre l’opposition syrienne et les islamistes libanais qui étaient positionné au nord du Liban. C’est le reflet du sud parce que, après des petites interactions, le Hezbollah a joué sa carte à Qusair: en ce sens il y a rupture car désormais le Hezbollah a rompu son orientation purement interne tournée vers la scène interne libanaise. Alors que le Hezbollah ait cherché à intérioriser son combat et à déplacer son combat militaire sur une action politique et sur une prise de pouvoir plus ou moins légitime et là il y a une rupture avec la politique de distançassions du Président Michel Sleiman vis à vis du conflit syrien. Le Hezbollah a rompu cet équilibre précaire qui était en place au Liban, en intervenant de manière assez fort qui a permis cette bascule stratégique favorable au régime de Damas puisqu’il permettait de contrôler les fournitures d’armes du Liban et le passage du soutien libanais aux rebelles syriens. La prise de Qusair est devenue un prétexte de Hezbollah pour intervenir et de rétablir un équilibre dans les rapports de force en Syrie, comme pour les fermes de Chebaa au Sud de Liban. Qusair est un prétexte à entretenir la résistance car les fermes de Chebaa n’occupent plus des parties du territoire libanais, donc Qusair est un peu devenu le prolongement au Nord du Liban de ce que les fermes de Chebaa sont au Sud Liban.

Quant à Beyrouth : il y a des conséquences de la crise syrienne sur la scène politique et sécuritaire au sein même de la capitale libanaise. Je reviens rapidement sur l’assassinat de Wissam al Hassan qui était le chef des services de sécurité et de renseignement libanais qui avait arrêté Michel Samaha, un ancien ministre libanais très proche du régime syrien et qui avait organisé des échanges d’armes. C’est une conséquence directe du conflit syrien au Liban et c’est de plus évidemment lié à l’assassinat de Hariri en 2005. Le plus marquant par rapport à Beyrouth c’est que pour la première fois la banlieue sud de Beyrouth a été attaquée,  ça c’est vraiment le fief de Hezbollah, Dahyieh, où personne ne met les pieds. Là pour la première fois ils sont vulnérables : des tirs de roquettes et après des attentats à la voiture piégée. La conséquence directe de cet attentat à Beyrouth c’est l’attentat de Tripoli quelques jours après.

Le plus symptomatique de ces reflets entre le nord et le sud sont les évènements de Saïda avec l’émergence du mouvement salafiste du Cheikh al-Asir qui a voulu faire contrepoids à l’hégémonie du Hezbollah et de son monopole sur les armes et qui a donc décidé de mener son conflit entre les salafistes et les chiites au sud du Liban.

Voilà ce mouvement de reflet entre le Sud et le Nord et Beyrouth. Toutes ces petites fractures, qui existaient déjà, se sont largement renforcées dans le contexte actuel de la crise syrienne. La question centrale maintenant au Liban va être l’attitude du Hezbollah, qui peut faire basculer les rapports de force et en ce moment a décidé de ne pas trop agir au Liban, mais est-ce que cet équilibre précaire va tenir longtemps ? Dans la mesure où sa participation au combat s’intensifie en Syrie, et s’il y a des frappes on ne sait pas quel sera la réaction du Hezbollah. Est-ce qu’il va réagir ? Est-ce qu’il va frapper Israël ? Est-ce qu’il va le faire du Golan ? Et quel va être son comportement dans la scène libanaise ? Ça c’est tout à fait important.

Il y a quelques jours on a organisé un colloque à Paris sur le Conseil de Coopération du Golfe et il y avait des chercheurs qui affirmaient que le Golfe était devenu le centre de gravité du Moyen Orient, mais pour moi c’est plus que jamais le Levant, le Liban et Syrie, qui demeurent le lieu stratégique des jeux d’équilibre régionaux.