23/09/2013

Tel-Aviv, miroir des tensions originelles de la société israélienne ou « bulle » rédemptrice ? Métaphores socio-historiques d’une ville-monde

Par Sébastien Boussois, senior advisor à l’Institut MEDEA, chercheur associé à l’ULB et au Centre Jacques Berque (Rabat)

Paru dans Eurorient, n°43, L’Harmattan, 2013.

« Was I sitting in Jaffa or Tel Aviv ? I couldn’t be sure.
(…)The relationships between ancient Jaffa and twentieth century
Tel-Aviv is a metaphor for that between Israel and
the Palestinians »

                                                                                                                                                                           Adam Lebor(1)

Tel-Aviv a tout d’une grande capitale, mais pour des raisons politiques, elle ne l’est pas : c’est Jérusalem pour Israël(2). Pourtant, avec plus de trois millions d’habitants, la zone urbaine de Tel-Aviv qui regroupe 250 communes,constitue la plus grosse ville juive au monde, devançant largement New-York.Tour à tour symbole de la conquête sioniste, de la résistance politique juive à son environnement géopolitique arabe, de l’idéal collectiviste et socialiste,puis de l’entreprise néolibérale et spéculative, la ville blanche est prise dans de nombreuses contradictions qui n’en font nullement, comme toute grande agglomération, un espace homogène et égalitaire pour l’ensemble de ses concitoyens.Elle est peut être devenue la ville la plus libre et tolérante d’Israël et de la région mais avec de fortes tensions originelles, le pari était loin d’être gagné. Il suffit d’observer Tel-Aviv de l’avion, son caractère déstructuré, ce front de mer bétonné, ses quartiers entiers de bâtiments à deux ou trois étages, aux allures vieillottes et non rénovées et au sud, Jaffa, pour s’en rendre compte. La city, au nord, tranche en effet avec la colline de Yafo. Vidée de ses habitants arabes en 1948, entièrement réhabilitée, elle brille de mille feux, avec sa place de village,son église franciscaine, son minaret et son joli front de mer méditerranéen.Du ciel, le choc architectural général est violent et témoigne de l’histoire mais aussi des clivages socio-économiques. « C’est la ville laide la plus belle de la planète »(3) affirmait Yoel Marcus, éditorialiste au Haaretz, journal libéral israélien de gauche, à propos de « sa » ville en 2007. Le vieux tranche avec le neuf, le classé avec l’inclassable, et les maison bauhaus des années 1920 avec les tours de bureaux aux allures déconstruites voire détruites. Il nous faut revenir sur quelques éléments préliminaires pour comprendre cette ville complexe qui a certes le mérite de bouger, mais peut être un peu trop vite pour que toutes les strates sociales qui l’habitent parviennent à suivre.

Une ville de contradictions socio-historiques 

D’emblée, la question peut paraître provocante, mais elle permet de poser le sujet : après un siècle d’existence, il convient de revenir sur l’histoire de cette ville-monde en en soulevant les contradictions, les déséquilibres et les déchirements internes. Capitale reconnue par la communauté internationale, Tel-Aviv s’est constituée sur un socle socio-géographique arabe dont Jaffa est le parangon de la politique de « désarabisation » de la terre de Palestine depuis le début du XXe siècle. Puis de nombreuses strates ethniques et culturelles se sont greffées à la société originelle. De ces tensions sociétales complexes, elle est parvenue pourtant à devenir un espace de respiration dans le pays. Tandis que beaucoup idéalisent cette « bulle » comme le reflet du caractère libéral et pluri-culturel de Tel-Aviv, la droite religieuse et nationaliste y voit d’abord un repère de gauchistes, de post-sionistes, de mécréants, et de Juifs peu soucieux des traditions séculaires du peuple hébreu.

Avec les pogroms en Russie, l’antisémitisme et le génocide en Europe, et la « menace démographique » arabe, il fallait peupler la terre d’Israël. La question de l’immigration en Israël est intéressante pour au moins quatre raisons : le jeune âge du pays (64 ans) ; l’étroitesse de ce dernier et son « encerclement » géographique symbolique et réel ; l’importation en Orient d’un modèle social européen et la question de l’adaptation à son environnement de toute une population peu rouée au Moyen-Orient ; la cohésion de tant de segments socio-ethniques différents de par leur origine,leur religion et leur culture et leur regroupement massif dans une grande métropole comme Tel-Aviv. Du peuplement d’un foyer juif à la fin du XIXe siècle à la création de l’État en 1948, de l’immigration mythique des Juifs qui arrivent dans un pays neuf sacralisé et qui fait rêver à la poursuite permanente de l’alya des Juifs du monde entier en terre d’Israël grâce à la loi du retour, en passant par l’immigration économique essentiellement non-juive après l’effondrement du bloc soviétique4 et par les famines en Éthiopie(5) : avec un rythme d’immigration aussi soutenu, la société israélienne trop hétérogène est au bord de l’implosion.Un siècle c’est beaucoup et peu à la fois pour une ville. La relative jeunesse de Tel-Aviv peut difficilement laisser supposer que la « colline du printemps »(6) ait pu être le résultat admis par tous et pour tous d’une lente agrégation des différentes strates sociales locales et immigrées qui composent aujourd’hui la région. Il fallait parer à l’urgence, et le produit de cette immigration accélérée a conduit à une urbanisation elle aussi accélérée, voire chaotique, bien loin des fondements idéologiques du sionisme laïc chers aux pionniers plus ruraux et aux Juifs du Yichouv du temps de la Palestine mandataire. Pourtant, cette main d’oeuvre devait servir la terre jusqu’à ce que la société s’urbanise et se tertiarise. Tel-Aviv reflète assez bien ce que la société israélienne est devenue : urbanisée,individualisée, paupérisée et déstructurée, aux antipodes des idéaux sionistes ruraux, socialisants et collectivistes pour la prospérité du plus grand nombre. Ainsi Tel-Aviv est devenue la plus grande mégalopole de l’État juif, et non plus de l’État des Juifs7 comme Herzl l’avait imaginé,c’est-à-dire le symbole d’un État laïc destiné à accueillir tous les Juifs dans une logique d’Etat-nation. Le pays est devenu depuis un État guidé par la ségrégation sociale et religieuse, sans mariage civil et avec loi du retour qui permet à tout juif d’être accueilli. Quelle place alors dans cet État dit « juif et démocratique » pour toutes les minorités qui ne seraient pas juives ou pas totalement juives au regard de la stricte loi juive, la Halakha, et en particulier pour les Arabes ?

                           « La différence des citoyens arabes est aussi le fait de l’État. En partie liée aux
                                impératifs sécuritaires (…), la différence prend plus profondément sa source
                                 dans la conception de l’État mise en oeuvre par les pères fondateurs d’Israël. »
                                                                       (LOUER, 2003, p. 20)

Une ville fière de ses libertés dans une région hostile : forces et faiblesses de la « bulle »

On retient pourtant aujourd’hui de Tel-Aviv son côté européen ashkénaze, jeune, opulent, branché et décalé en marge des tensions régionales et nationales. Symbole de liberté dans la région, elle ne l’est pas vraiment pour les Arabes et les Musulmans, qui y voient encore la provocation ultime de ce que l’opération de conquête européano-sioniste a généré de plus occidental et colonialiste dans la région. Quand des missiles tombent sur Tel-Aviv lors de la seconde guerre du Golfe en 1991, quand, dans une diatribe anti-israélienne prononcée lors d’une conférence en 2005, Mahmoud Ahmadinejad menace Tel-Aviv et appelle à rayer Israël de la carte, et quand le Hezbollah menace Tel-Aviv, c’est tout le pays qui est visé : Tel-Aviv devient Israël, Israël devient Tel-Aviv, le symbole juif et israélien qu’il faut détruire.Côté juif, Tel-Aviv n’est guère plus appréciée de la droite nationaliste et des ultra-orthodoxes qui y voient un lieu de débauche, une nouvelle Sodome et Gomorrhe. En effet, Tel-Aviv a été élue première destination touristique gay au monde dans une récente enquête(8). On y organise la venue de charters entiers de gays du monde entier. Si l’on parle d’une bulle pour les Israéliens-relativement privilégiés qui de là y oublient la guerre avec les Palestiniens,le Hamasthan et même l’occupation des Territoires, c’est que l’on doit bien reconnaître que la ville est un havre de paix et de loisirs, où il y fait bon vivre en toute saison, grâce à son climat, ses espaces verts, ses commerces,ses animations, ses attractions, sa cuisine, et sa joie de vivre : en deux mots,son atmosphère méditerranéenne. Les minorités sexuelles y vivent librement contrairement à ce qui se passe dans la région puisque l’on y trouve boites branchées, saunas gays, mais également sex shops ou spectacles de strip-teases divers. La plage du Hilton est réputée pour y être un lieu de drague gay tout comme le parc de l’Indépendance, considéré selon l’universitaire israélien Amir Fink comme un symbole de la libération homosexuelle dans le pays et comme « le lieu de rencontres gay le plus connu d’Israël »(9).chaque année la gay-pride de Tel-Aviv fait le plein, et elle a désormais même essaimé à Jérusalem ; ce qui n’est pas sans poser à chaque évènement quelques tensions et heurts entre les manifestants et les ultra-orthodoxes de Méa-Sharim comme en 2005 lorsqu’un « ultra » a poignardé trois d’entre eux10. Tel-Aviv est la bulle qui essaime, mais elle subit parfois aussi en son sein les contrecoups deson « arrogance » libérale. Un autre juif religieux commettait une fusillade au Centre gay et lesbien de Tel-Aviv le 1er août 2009, faisant malheureusement deux morts(11).Pourquoi avoir fait le choix d’évoquer cette ville dans cet ouvrage collectif consacré aux villes en guerre ? Malgré le vent de liberté qui souffle sur elle et malgré la bulle qu’elle constitue à l’échelle du pays, Tel-Aviv mène quand même sa guerre du quotidien après avoir parcouru un long chemin de combats socioéconomico-politiques en un siècle. Elle est faite de contradictions, des fruits d’une construction contre-nature en un temps record et qu’elle est devenue un puissant instrument politique au détriment des Arabes, des marginaux et des pauvres de ce pays. Tel-Aviv est parvenue, en partie, à sublimer ces tensions et rayonne à l’extérieur ; elle est une vitrine, et se révèle être aussi lorsque l’on creuse un peu un spectre exhaustif des tensions qui traversent la société israélienne et un excellent prisme des failles qui traversent le modèle sioniste depuis trente ans. Dans le même temps, la ville n’a jamais aussi bien défendu les couleurs de la liberté et de l’égalité dans une région aux multiples blocages identitaires, sociaux en termes de droits fondamentaux. Retour sur une ville aux multiples paradoxes et parfois à la limite de la schizophrénie.

(1) Adam Lebor (2006), City of Oranges Arabs and Jews in Jaffa, Londres, Bloomsbury.

(2) Les Juifs ont toujours rêvé de Jérusalem comme symbole du retour à la Terre sainte, mais
aussi comme capitale réunifiée du peuple d’Israël. Les sionistes ont fait de la ville sacrée
leur capitale malgré le désaveu de la communauté internationale qui reconnaît Tel-Aviv et
pose la question en suspens de la future capitale de l’État palestinien. En attendant, siège
du gouvernement et parlement, la Knesset sont à Jérusalem alors que toutes les ambassades
étrangères sont à Tel-Aviv.
(3)- Haaretz, 19 juillet 2007.

(4)- Près de 1 200 000 de russophones débarquent en Israël d’ex-URSS et d’Ukraine, la plupart
sans culture juive.
(5)- Ces famines ont conduit les Falashmuras, descendants mythiques du Roi Salomon et de la
reine de Saba, à s’installer en Israël. Aujourd’hui, ils vivent une vraie crise identitaire et font
partie des couches les plus défavorisées de la population.
(6)- « Tel-Aviv » en hébreu.

(7)- Titre de l’essai du journaliste autrichien, devenu père du sionisme et inspirateur de la création d’Israël en 1896.

(8)- Compagnie aérienne American Airlines.

(9)- Pour plus d’informations, lire l’ouvrage de A.S Fink et J. Press (1999), Independance Park,

the lives of gay men in Israel, Stanford, Stanford University Press.

(10)- http://www.fugues.com/main.cfm?l=fr&p=100_Article&article_id=18541& rubrique
_ID=75

(11)- http://www.lexpress.fr/actualite/monde/attentat-homophobe-meurtrier-a-tel-aviv_ 77
8188.html

à suivre …