18/10/2013

L’algérie silencieuse dans la tempête regionale

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE 

L’algérie silencieuse dans la tempête regionale  

Déjeuner-débat avec Akram Belkaid, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d’Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique

 Lundi 14 octobre 2013 DE 12H30 À 14H  

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique 

 

J’ai rarement parlé de l’Algérie en Belgique, c’est bien plus fréquent  du coté français, donc merci à l’institut MEDEA pour cette invitation. Le titre de cette rencontre : « l’Algérie silencieuse » m’as beaucoup interpellé, et c’est effectivement une question qu’on se pose beaucoup au regard de ce qu’on appelle le « printemps arabe » et les révolutions arabes. Depuis 2011, l’Algérie fait figure de cas à part (c’est aussi le cas du Maroc par exemple).

Dans le cas algérien on a l’impression d’une continuité et  d’une non remise en cause du système en place contrairement a ce qui s’est passé en Tunisie, en Libye, en Egypte, ou dans certains pays du Golfe et bien entendu en Syrie. Pour mémoire, quand la dictature de Ben Ali tombe, quand celle de Moubarak commence a être menacée, il y a eu un petit frémissement en Algérie ; quelques partis ont appelé à des manifestations mais le mouvement s’est très vite estompé au point que, comme l’on rappelle souvent dans la presse algérienne avec un soupçon d’ironie, on a eu droit a des manifestations où il y avait eu plus de policiers que de manifestants. Et c’est une constante qui perdure jusqu’à aujourd’hui et qui fait que quand on parle de l’Algérie on parle plus d’un pays qui est en marge du Printemps arabe, mais qui a ses propres problèmes dont l’actualité vient le rappeler. Cette année a été marquée par l’attaque du site gazier d’In Aménas , on a beaucoup parlé de la maladie du président , du blocage des institutions , de l’interrogation par rapport a l’avenir de ce pays; mais on ne l’a jamais examiné sous l’angle de la mutation , de la transformation politique voir de l’évolution radicale ; et alors du coup , on arrive à ce paradoxe où dans un contexte arabe assez perturbé , assez incertain, marqué par des drames terribles comme ce qui se passe en Syrie mais aussi en Egypte, l’Algérie paraît comme une espèce de havre de stabilité , comme le pays solide sur lequel on peut compter puisque lui a réussi à endiguer toute protestation oui qui a empêché les islamistes de prendre le pouvoir aux dernières élections législatives.  Alors que ces même islamistes pensaient que l’affaire était gagnée, on arrive a une image assez inversée par rapport à celle qui existait dans les années 1990 où l’Algérie, c’était le pays dont l’image internationale était devenue déplorable en raison de la guerre civile.  Malgré ce qui s’est même passé en janvier, ou février dernier dans le sud Algérien avec l’éruption des terrorismes armés de nouveau dans le poumon gazier de l’Algérie , ce pays reste quand même l’allié et le partenaire stable pour l’Europe. On l’a bien vu dans la guerre du Mali lorsqu’il a fallu se reposer sur une puissance régionale, c’est à l’Algérie que la France a demandé de l’aide d’une manière plus au moins directe ou indirecte. Dans tous les cas, on a eu cette revalorisation de l’Algérie dans le concert régional. Alors la question qui est immédiate et qu’on peut souvent poser est : pourquoi alors cette singularité ? Pourquoi l’Algérie est-elle silencieuse dans la tempête régionale ? A mon sens il y a quatre grandes  raisons qui permettent de mieux comprendre finalement la situation actuelle en Algérie : 

La première des raisons de cette exception algérienne c’est qu’en Algérie la population  connaît le coup d’une transition ratée ; dans la fin  des années 1980, l’Algérie a connu avec les émeutes d’octobre 1988 un début de transition démocratique avec des réformes à la clé. Pour mémoire, il y avait eu des émeutes qui avait forcé le pouvoir a entrouvrir le champ politique ; ce fut la fin du parti unique , avant même la chute du mur de Berlin , et le FLN quelques mois plus tard perdait son monopole du parti unique. La presse qui était aux ordres du parti unique a été libéralisée et des grandes réformes économiques on été mises en place. Là aussi si je devais citer un exemple, ce serait celui-ci : indépendance de la banque centrale bien avant que les Européens décident de faire la même chose avec la banque centrale européenne. Donc on a ce mouvement de transition, d’ouverture, de «  printemps algérien » comme on l’a appelé à l’époque. Ça s’est terminé malheureusement dans le sang avec une guerre civile  qui a duré plus de 8 ans avec l’émergence d’un front radical religieux qui a gagné les élections législatives mais qui ont été annulés. C’est une logique d’affrontement qui courait depuis quelques années et donc aujourd’hui l’idée d’une transition , l’idée d’une réforme , l’idée d’une remise en cause du système dans l’imaginaire collectif algérien , est aussi assimilée au dérapage , au risque potentiel de guerre civile, d’autant  que la population a payé le prix lourd à cette époque. D’ailleurs, même les autorités et les officiels algériens reprennent cet argument. Quand vous demandez : mais pourquoi il n’y a pas de printemps et de révolutions en Algérie ? Ils disent qu’on a déjà eu cette révolution, qu’on a déjà eu notre Printemps à la fin des années 80. Ce qui est une manière assez cynique de récupérer des évènements qui jusqu’à présent n’ont toujours pas été éclaircis. Il n’y avait pas eu de personnes poursuivies, alors que je me rappelle qu’il y avait eu 700 morts. Notamment une grande partie de la jeunesse algérienne et que jusqu’à présent on ne sait pas ce qui s’est vraiment passé. Vous me direz qu’ensuite il y avait eu un tel bilan et des horreurs tellement plus importantes qu’on a oublié ça, mais le point de démarrage du drame algérien réside dans ces émeutes d’octobre 1988 et on a tendance un peu à l’oublier. 

La deuxième raison avec cette question de crainte d’un dérapage en ce moment, c’est qu’il y avait un effet repoussoir. Très vite, on a vu que ces révolutions dans le monde arabe ont été des échecs. Mais on a vu qu’il y a eu une situation en Libye assez compliquée et que ce qui se passe en Syrie aujourd’hui ne donne absolument pas envie d’essayer de faire la même chose, que le peuple syrien , que même la situation en Égypte a dérapé et donc du coup aujourd’hui , le régime joue sur des velours; il a beau jeu de dire «  voilà, regardez où mène l’aventurisme politique , regardez où peut mener une contestation des régimes en place , vous avez un pays comme la Libye qui est aujourd’hui entrain d’imploser avec la Cyrénaïque qui revendique son autonomie , avec des bandes armées qui contrôlent tout le sud du pays , avec des marchés d’armes , avec une production de pétrole qui est en train de chuter. » La Tunisie aussi, rappelle de très mauvaises souvenirs aux Algériens notamment lorsqu’on a assisté au premier assassinat politique en février et en juillet dernier, vous voyez, c’est un effet repoussoir. Et ici j’ouvre une deuxième parenthèse à ce niveau sur l’idée de perception: comment est perçu le printemps arabe en Algérie ? Parce que c’est une question qu’on pose rarement, on a l’impression que tout le monde arabe est favorable à ces révolutions. Ce qui est totalement faux. Aujourd’hui vous avez une perception algérienne assez négative à l’égard de ce qui s’est passé dans les pays voisins. Elle est négative par rapport à ce qui se passe en Tunisie parce que  c’est un parti islamiste qui a pris le pouvoir et qu’il y a depuis un blocage institutionnel. Les premiers temps, l’opinion publique algérienne était plutôt favorable à ce qui s’est passé en Tunisie : des gens qui vont dans la rue, qui manifestent et qui font tomber un dictateur; l’opinion publique a été aussi très favorable à ce qui s’est passé en Egypte, chose qui a réconcilié le peuple algérien avec le peuple égyptien qui avaient quelques frictions à cause du football (…). Il en était de même pour la Libye dans un premier temps, et la population a été assez encline à soutenir les manifestants. Sauf que l’intervention de l’OTAN, l’éruption de la force occidentale dans cette question libyenne a tout modifié, et a ravivé des reflexes anti-impérialistes, anti-coloniaux qui font qu’aujourd’hui, cette intervention de l’OTAN a été rejetée par la population algérienne. Pire, elle applique ce même raisonnement à ce qui se passe en Syrie : « Vous allez dans la rue aujourd’hui, vous discutez avec des Algériens, et la majorité entre eux vous dira qu’elle est pro Bachar Al Assad et contre l’intervention étrangère et que tout ceci est le grand résultat d’un grand complot international destiné à diviser le monde arabe. Alors que je lis souvent certains experts qui nous expliquent que le monde musulman est entré dans une guerre entre sunnites et chiites, je pense que c’est très dangereux d’oublier le référentiel lié à l’anti-colonialisme et à l’anti-impérialisme. En Algérie 90% de la population est sunnite, et cela ne l’empêche pas de soutenir le Hezbollah libanais et de soutenir le régime de Assad qui est un régime fondé sur la confession alaouite.

La troisième raison est: la révolution… oui, mais pourquoi faire ? La vraie question qui se pose c’est qu’elle est l’alternative dans un pays qui est dirigé par le même système depuis l’indépendance, depuis même avant à la limite ; pendant la guerre d’Algérie, pendant la guerre de l’indépendance, il y a eu des règlements de comptes. C’est un courant assez fort qui as pris le pas sur les autres et qui aujourd’hui dirige encore l’Algérie, et a un intérêt à ce que l’offre politique en face reste inexistante. Les islamistes tolérés font du business et les démocrates ont du mal à se faire entendre: ils sont interdits de manifestations et ne peuvent pas se réunir à plus de 3 ou plus, car cela consiste encore en un délit. 

Dernière raison à cette singularité algérienne: c’est la situation économique. Contrairement à la situation sous Moubarak, Ben Ali, et même Bachar el Assad, le régime algérien lui a les moyens d’acheter la paix sociale. On dit que c’est un pays riche pour une population pauvre. C’est vraiment la formule que tout le monde utilise aujourd’hui. Il y a de la redistribution pour les Algériens car le pays a 200 milliards de dollars de réserve de change dans ses caisses. Avec un baril qui est supérieur à 100 dollars, l’Algérie est capable aujourd’hui d’amortir les effets de la crise. Elle fait de la redistribution y compris à destination d’une partie de la jeunesse. Les clichés ont la vie dure : il est facile aussi de dire que la jeunesse algérienne est désespérée. Ce n’est pas tout à fait vrai : depuis 4/5 ans, vous avez des « efforts » du gouvernement algérien pour faire en sorte que les jeunes puissent monter leurs affaires, pour que les jeunes puissent lancer des activités commerciales et économiques. Je lisais ce matin avant de venir une statistique officielle qui dit que grosso modo un tiers de ces prêts ne seront jamais remboursés. Si l’Etat reconnait  cela, ça veut dire en gros c’est bien plus que ça : donc au moins 50%. On voit bien que ce sont des manières pour acheter quelque part la paix sociale. Et c’est là où parfois j’ai un jugement assez sévère qui irrite un peu quelques-uns. C’est le paradoxe de la situation algérienne : c’est un consensus qui relève presque de la schizophrénie, c’est-à-dire que vous avec 99% au moins de la population qui dès leur qu’elle se sentira en confiance, vous dira quel mal elle pense du régime et du système. C’est une des particularités d’ailleurs y compris des gens dans le système. Lorsque vous discutez individuellement avec eux, ils auront tendance à démolir le régime qu’ils servent, mais dans le même temps, ils ont ce refus de tout aventurisme. On sait que ce pouvoir, n’est pas un bon pouvoir ; on sait que finalement, il ne fait pas le bonheur des Algériens comme il devrait le faire, mais on n’a pas trop envie de changer sans savoir où l’on va. Dans une société qui a longtemps connu le manque, elle s’est transformée aujourd’hui en une sorte de gigantesque bazar avec des importations qui ont explosées. Donc, vous avez un consumérisme effréné, des lignes de facilité, des crédits à la consommation.  Entre 2011 et la fin de 2012, on a assisté à une série d’augmentation de salaire de fonctionnaires, des gens de la sécurité, parfois avec des effets rétroactifs ; certaines corporations ont vu leur salaire augmenter de 80% avec effet rétroactif à deux ans en arrière. Avec ça, vous achetez la paix sociale et vous empêchez que vous soyez dans les mêmes conditions  sociopolitiques et économiques d’un pays comme la Tunisie ou même l’Egypte.

Quelques perspectives à dresser

Tout d’abord la situation n’est pas si calme que ça. Avec tout ce que je viens de décrire, c’est une singularité mais c’est aussi parce que les médias n’en parlent pas. L’Algérie  est un pays où il y a des émeutes tous les jours, des incidents qui nécessitent l’intervention des forces de l’ordre. L’Algérie est dans un bouillonnement à feu doux qui est parfaitement géré parce qu’il n’y a pas d’unité nationale. Ce sont des mouvements sporadiques qui éclatent ici et  là, mais aucune force politique n’a été capable d’exploiter un potentiel renversement du régime ou en tous cas l’affaiblissement du régime.

Deuxième point: on est quand même dans une situation de blocage. On a tout ce feuilleton interminable  sur la maladie du président qui fait que toutes les institutions ne fonctionnent pas. Parce que c’est un régime présidentiel, c’est une présidence qui prend toutes les décisions. Et l’Assemblée  est une sorte de chambre d’enregistrement.

Ensuite, la situation économique dont je parlais tout a l’heure n’est pas si favorable, parce que l’Algérie importe de plus en plus, parce qu’elle consomme de plus en plus d’hydrocarbures, et que cela risque de se transformer d’une situation  prospère a une situation qui nécessiterait de faire appel au crédit.

Je terminerai par cela : si jamais le régime ne comprends pas qu’enfin c’est le moment d’ouvrir le champ politique pour faire une transition organisée, que c’est le moment de libérer l’initiative en termes d’économie, que c’est le moment de réformer en profondeur l’administration qui remonte a la période étatique des années 1970, on maintiendra un système dont tout le monde ne veut plus et la réalité économique va rattraper l’Algérie tôt ou tard. Cela va générer des actions bien plus violente que celles des années 1980, et cette fois-là, malheureusement , ça ne sera pas entre 500 et 1000 morts mais bien plus.

Anas Elbaye.