03/10/2013

Inflexibilité israélienne et souplesse iranienne ; les leçons de diplomatie de New-York

Par Sébastien Boussois, Senior Advisor à l’Institut MEDEA.

L’actualité récente aux Nations unies à New-York a prouvé à quel point le sort du Moyen-Orient peut depuis des décennies se jouer en dehors de la zone concernée. Le succès remporté mardi dernier par le premier discours du président iranien Hassan Rohani à la Tribune de l’Assemblée générale à New York devrait opérer un large revirement d’opinion et d’estime de l’Iran auprès de la communauté internationale alors qu’Israël s’enfonce un peu plus dans l’isolement diplomatique qu’il est prêt à assumer. Son combat contre l’ennemi juré des juifs, la figure d’Amalek dans la Bible, est pourtant loin d’être terminé. « J’aimerai croire Rohani, mais je ne le peux pas »[1] déclarait à l’issue de cette intervention le premier ministre israélien Netanyahou.

Ce qui se passe depuis au moins un an sur le dossier iranien, transforme non seulement une partie des rapports d’influence entre un certain nombre d’acteurs clés du dossier, mais transforme aussi spécifiquement le rapport de force entre Iraniens et Israéliens. Depuis l’élection en juin dernier du modéré Hassan Rohani, dont beaucoup appellent toujours à se méfier, et le départ de Mahmoud Ahmadinejad désavoué depuis bien longtemps par le guide suprême et son état-major, l’occasion pour l’Iran de sortir de son isolement diplomatique depuis 1979 semble non seulement possible mais déjà largement engagée.

Pourra-t-on voir Israël aller dans le même sens ? Cela est peu probable pour l’Etat hébreu, déjà largement déstabilisé par la transformation régionale à ses frontières. La menace iranienne reste la principale sur l’échelle des tensions régionales. On se souvient bien de la campagne politique et médiatique israélienne en octobre 2012, à l’approche des élections américaines, probablement pour empêcher une réélection du président candidat Obama face au conservateur Mitt Romney, supposé plus favorable aux intérêts sécuritaires israéliens. Netanyahou avait alors brandi l’imminence d’une attaque contre Téhéran.

Discours du Caire en 2009 et « rapprochement » avec les pays musulmans, main tendue un temps vers l’Iran lors du nouvel an perse, nature conciliatrice du Président Obama sur la question palestinienne afin de faire plier Israël sur la colonisation des territoires; autant de paramètres politiques qui n’ont jamais rendu faciles les relations entre Benjamin Netanyahou et le locataire de la maison blanche. Obama et son vice-président Biden avaient même subi de violentes humiliations lorsque le premier ministre israélien avait refusé en septembre 2010 de poursuivre le moratoire sur le gel de la colonisation des territoires palestiniens à l’approche d’une relance d’un nouveau cycle de négociations.

Après le succès récent engrangé par la diplomatie américaine pour signer la trêve entre Hamas et Israël[2] lors de l’opération « Pilier de Défense » en décembre 2012, puis la réconciliation entre Tel Aviv et Ankara deux ans après la brouille autour du Navi Marmara,  les Etats-Unis surprennent leur allié historique en se désolidarisant quelque peu d’Israël sur le dossier iranien afin de favoriser temps de la négociation plutôt qu’urgence d’une intervention militaire.

Le nouveau président Rohani n’y est pas pour rien. Même si cela fait encore débat, il ne pourrait rien sans l’aval du Conseil des gardiens de la révolution et du guide suprême Ali Khamenei. Voilà la nouveauté. « Ahmadinejad était un loup au milieu des loups, Rohani est un agneau au milieu des loups, alors que Netanyahou est toujours un loup au milieu des loups ; force est de constater que la nature des relations entre les deux pays va changer » explique Akiva Eldar, journaliste     à Al-Monitor et ancien éditorialiste au Haaretz, , classé en 2006 par le Financial Times comme l’un des journalistes les plus influents au Moyen-Orient[3]. « Il faut comprendre que Rohani a bouleversé la donne en quelques jours : non seulement parce que le coup de fil du 27 septembre dernier avec un Président américain est un fait inédit depuis près de 30 ans, mais que surtout lors de son intervention mardi dernier à la Tribune des Nations unies, le président iranien a reconnu deux faits fondamentaux et problématique dans sa relation avec Tel Aviv; il est contre la destruction d’Israël et il reconnaît la shoah »[4]. Le Premier ministre israélien aurait pu comme l’ensemble de la communauté internationale s’en satisfaire, au moins saluer l’avancée historique mais l’inquiétude reste pour lui majeure. Elle se comprend.

Pris dans une coalition radicalement pour l’intervention militaire radicale contre Téhéran, et persuadé que le nucléaire militaire est à un point de non retour et bientôt opérationnel, Netanyahou est coincé par un Etat-major qui a toujours été contre une telle opération risquée; pourtant, lors de son discours à New-York, il a lui même pour la première fois esquissé une distinction entre nucléaire civil et nucléaire militaire, pouvant révéler ainsi ses doutes réels sur les véritables intentions de l’Iran. Alors qu’en octobre 2012, l’opinion israélienne était contre une intervention israélienne isolée, mais favorable à une intervention contre l’Iran dans le cadre d’une coalition israélo-américaine, le président Obama s’interrogeait lui encore. Aujourd’hui, Netanyahou, alors qu’il n’en a nullement les moyens, s’est lancé cette semaine devant ce revirement international – de court ou long terme, il est encore trop tôt pour le dire-, dans une annonce risquée : s’il le fallait, il serait prêt à intervenir seul contre l’Iran. Israël n’en a à l’heure actuelle absolument pas les moyens : ni en termes militaires (sites militaires iraniens enfouis et besoin de l’arsenal américain) ni en termes humains (protection de sa propre population en cas de représailles).

Opération suicide ? C’est en tout cas la première fois de l’histoire qu’un gouvernement israélien se retrouve aussi isolé sur un tel choix stratégique, politique et militaire au nom de l’impératif sécuritaire du pays. Mais peut être aussi sur la scène internationale. L’occasion d’enfin privilégier négociations à opérations belliqueuses préventives ?

 

 



[1] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/10/01/netanyahou-j-aimerais-croire-rohani-mais-je-ne-peux-pas_3488147_3218.html

[2] Avec le soutien majeur du président égyptien Mohamed Morsi depuis lors renversé du pouvoir

[3] Interview réalisée en octobre 2013.

[4] Une polémique autour de la traduction des propos de Rohani sur l’holocauste fait encore rage ; http://www.slate.fr/story/78418/rohani-iran-holocauste-shoah-traductions