10/10/2013

La gentrification dans les villes arabes, un processus urbain inapproprié ? L’exemple de Beyrouth

Par Jennifer Casagrande, Doctorante en Géographie et Histoire Urbaine

Majal(IUA)-ALBA-UoB, LIBAN / LIVE(CNRS)-UdS Strasbourg FRANCE

« La cécité des uns les rend aveugles de la proximité, celles des autres les rend aveugles de la distance »[1].

L’urbanisme dans le monde arabe et au Liban particulièrement, reflète un besoin de rentabilité immédiate. Les chantiers perpétuels en sont les témoins les plus évidents, pour la ville de Beyrouth. L’heure est à la tour, jugée plus majestueuse, plus symboliques de la réussite capitaliste, et surtout plus rentable que les anciennes couches bâties. Pour pouvoir muer ce modèle urbain dans l’esprit des Libanais, il a fallu leur ôter tout sens critique, toute capacité de se référer à l’ancien, comme pour oublier qu’ils ont une identité qu’ils devraient défendre. Le principe de Tabula rasa est de mise mais une Tabula rasa non pas issue de la guerre mais conçue pour oublier un ordre urbain considéré par les bâtisseurs comme obsolète, préférant et profitant ainsi pour introduire leur propre modèle urbain : le champ de tour où des tours toujours plus hautes, toujours plus nombreuses, que ce soit à Beyrouth municipe ou dans sa banlieue est aussi en cours d’adoption. Des tours qui dépassent tout coefficient réglementé (projet Dbayeh[2]) et qui sont pourtant construites. Certains politiciens-, profitent de leurs mandats pour s’ouvrir le champ en tant que promoteurs, excellent dans l’art de manipuler les réglementations à leur guise, les plus connus étant l’ancien premier Ministre Rafic Hariri, et l’ancien ministre Michel Murr.

A travers la lecture des études accessibles sur Beyrouth, certains penchants idéologiques  prédominent, tels que le néocolonialisme sous l’étiquette de mondialisation et surtout l’orientalisme comme prise de position systématique pour considérer tout ce qui touche les anciennes dominations coloniales[3]. C’est une critique post-colonialiste que l’on retrouve dans l’ouvrage sous la direction de Kienle, Les sciences sociales en voyages, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient vus d’Europe qui confronte les théories fondées en « occident » et pour l’ « occident » et qui se retrouvent appliquées directement sur le terrain moyen-oriental, ouvrage qui met notamment l’accent sur la non-applicabilité locale de ces théories. Plusieurs cas typiques étudiés dans cet ouvrage corroborent directement certaines des observations réalisées sur le terrain. Ces derniers penchants se traduisent à la limite de l’essentialisme (au fondement de toute pensée) dans quasiment toutes les études disponibles, qu’elles soient anglo-saxonnes, européennes, françaises voire libanaises, ces dernières étant réalisées pour la majeure partie  soit par des Européens, soit par des locaux formés et ou sous tutelles européennes… en témoigne le système de formation qui prévaut.

Ce courant de pensée ou paradigme est imprégné de langage évolutionniste, de darwinisme social, selon lequel il est impératif de civiliser les « Arabes ». C’est ce même discours idéologique, ethnocentrique qui a accompagné les projets colonisateurs. A travers les médias, et le mode de réflexion dans les travaux scientifiques relatifs au monde arabe et au Liban, les discours sont teintés de ces considérations condescendantes, qui ont légitimé l’intervention de Bush en 2003 et qui nourrissent encore certains discours politiques aujourd’hui sur révolutions arabes.

Il existe donc une rupture épistémologique à prendre en compte qui n’est que peu à peu prise en considération, d’abord Saïd, puis Fanon, puis Arendt et Kienle. Pour autant bon nombre de chercheurs ne parviennent pas sortir de schèmes, axiomes du discours orientaliste. L’exemple parfait de cette tendance qui continue de croître malgré les révolutions actuelles dans le bassin moyen-oriental, est celui de transcrire systématiquement la notion de « gentrification »[4], prise pour argent comptant afin de constituer une grille analytique du phénomène urbain. Or il ressort des différentes lectures exploratoires telle que celle de Loretta Lees (2010) et bien d’autres, ainsi que de l’étude du terrain, que ce concept en soit  est pris à contre sens. En effet la gentrification telle que définie à partir de l’exemple anglo-saxon, répond à une analyse dans un contexte particulier : il s’agit d’une forme de ce que l’on nomme régénération urbaine. Or dans le cas du Moyen-Orient, soumis ou considéré comme étant soumis à la mondialisation, l’on omet tous les processus vernaculaires de fabrication du tissu urbain. En considérant la gentrification par voie de fait, on procède à une analyse à l’aveuglette, tentant de ficeler des logiques pour que celles-ci correspondent et répondent à cette vision étriquée sur le champ urbain. Pour le cas de Beyrouth, ce qui est considéré comme en phase de gentrification n’est ni plus ni moins que la destruction totale d’un tissu socio-urbain remplacé par un autre et non une réhabilitation des tissus anciens. Certains s’avancent même à voir une gentrification là où personne n’a jamais habité car les quartiers selects, ou gated communities sont construits de toute pièce.

Comme il est affiché dans la thèse d’Eric Verdeil, les projets d’urbanisme font souvent l’objet d’intérêts électoraux, pratiques courantes dans d’autres pays[5]. L’urbanisme de la ville de Beyrouth a pris son essor à la fin du Mandat français sous l’influence de Michel Ecochard et du Père Lebret qui ont œuvré durant la période chehabiste :[6]«Les années suivantes, le développement de la commande en urbanisme, sous l’impulsion de l’État, constitua un nouveau marché et une opportunité pour un milieu professionnel en croissance numérique rapide. Les « urbanistes », en fait architectes ou ingénieurs généralistes, diplômés après 1945, se recrutaient essentiellement parmi l’élite sociale de ces professions.»

Dans le cas pratique, à l’heure actuelle, la municipalité de Beyrouth, a profondément perdu de son pouvoir exécutif par rapport à celui dont disposait son ancêtre institué lors des Tanzimats Ottomans en 1864. A l’époque, cette institution se devait de « réguler la vie et les services urbains tout en contrôlant le mode d’occupation des sols et les moyens exécutifs et financiers (budget autonome) »[7] Les départements des travaux publics et du génie apparaissent en 1870 qui préfigurent les activités urbanistiques de la ville. Aujourd’hui la municipalité ne dispose plus d’organe gérant l’urbanisme de la ville. Au mieux elle dispose de l’aide ou de bénévoles, de l’avis du Bureau Technique de Villes sorte d’organe de sous-traitance mais dont les fonctions ne sont pas très claires et de l’aide de la Région Ile de France.

Pour la gestion du Centre-Ville, propriété depuis 1994 du promoteur privé SOLIDERE (dont le principale actionnaire est la famille Hariri[8]  la municipalité doit passer par SOLIDERE pour toute action sur son sol, y compris pour la gestion des déchets. La compagnie privée qui s’est accaparé le Centre-Ville lors de la phase de sa reconstruction [9] a mis au point un schéma directeur avec son cahier des charges relatif, propre au site du Centre-Ville et ce, sous approbation du conseil supérieur de l’urbanisme. Toutefois, ce schéma ne représente tout au plus qu’un plan sectoriel. La ville de Beyrouth se soumet donc à une gestion à deux vitesses, celle de SOLIDERE et celle de la municipalité[10]

La municipalité de Beyrouth ne disposant pas d’un appareillage compétent pour gérer les affaires urbaines et ce, principalement pour des raisons de clientélisme et de soumission au parti la dominant, (dans son cas il s’agit du parti dit du 14 mars, groupe conservateur néo-libéral), se voit bridée dans toutes ses démarches.

La forme urbaine résulte d’intérêts qui restent à définir. Cela étant dit, il est possible de clarifier l’aspect slums et l’aspect géré et rationnalisé du tissu urbain, sans pour autant que ces derniers répondent de manière systématique a des processus de formation et d’occupation formels ou informels, comme l’a relaté Robert Saliba lors du dernier city debates [11]sur l’informalité. Au Liban il s’agira davantage de définir ce qui est vernaculaire plutôt de ce qui est informel, d’ailleurs informel vis-à-vis de quoi ? Le cadre législatif est constitué de sorte à pouvoir l’extrapoler dans les sens voulus et en fonction la fortune personnelle. Il suffit de voir les plans d’urbanisme sur lesquels le zoning de la région cible est encore approuvé. Le plan Ecochard, qui n’est absolument plus conforme ni par son contenu, ni par son état d’accessibilité ou de lisibilité traduit bien une volonté du laisser-faire qui n’est pas anodin. Le processus de structuration de la ville de  Beyrouth résulterait d’une dynamique de conflit relatif au système politique imposé par le Mandat français, repris lui-même du système ottoman[12] Ce système permet de garder la main mise sur les groupes politiques subordonnés aux puissances dominantes selon le principe du « diviser pour mieux régner ». Les accords de Taef n’ont rien changé à ce système. Ils l’ont au contraire renforcé en agitant le spectre de la guerre civile pour le maintenir, c’est que nous définissons comme l’excuse pavlovienne.

La forme du tissu urbain traduit bien une obsolescence en matière de compétence d’un fonctionnaire en charge qui n’a pas su s’adapter aux réels besoins sociétaux, mais répondant davantage aux intérêts privés (les siens et ceux des plus offrants). Qu’il s’agisse de la classe dirigeante ou des émigrés de l’exode rural, chacun à sa manière a su exploiter avec plus ou moins de marge son intérêt. Si tant est que l’on puisse les identifier par la forme urbaine que les acteurs occupent ou font occuper, entre les politiciens promoteurs et les promoteurs politiciens où est la limite ? Les propriétaires terriens, constatant l’envolée du prix du bien fond, n’ont plus de scrupules à céder leurs biens pour acquérir une plus-value immédiate, plutôt que d’envisager le long terme. Cette tendance est renforcée par la précarité sécuritaire et les effets des impacts de la guerre civile sur la population.

Finalement on constate une double dynamique de la ville de Beyrouth : Une politique de fermeture par gated communities pour les upper-class, s’apparentant à une teichopolitique[13], phénomène associé par analogie à une gentrification qui n’en est pas une puisque l’on remplace le socle initial, c’est dire le tissu urbain et le tissu social par un autre, ceci aboutissant à un exclusion de la population antérieure (cas de figure opérant sur la ceinture dite péricentrale de Beyrouth). Cette population exclue que nous pouvons retrouver parmis celle qui tend à investir les ghettos pauvres de la région urbaine. Une dynamique de porosité au niveau des zones marginales [14]: la précarisation de la société libanaise conduit les ménages de plus en plus pauvres à aller habiter dans des faubourgs stigmatisés tels que les camps.[15]Dans ce cas, cette dynamique peut être associée à une gentrification


[1] Kienle, E (dir) (2010), Les sciences sociales en voyage, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient vus d’Europe, d’Amérique et de l’intérieur,  Iremam, Khartala, 2010.

[2] Projet de tours pour une entrée de ville de presque 140 mètres accepté en 2011

[3] Dans L’orientalisme, l’orient crée par l’occident, d’Edward Saïd (Seui0, 1997), il s’agit d’un repositionnement épistémologique quant aux diverses approches et appréhension concernant l’Orient d’une manière générale et donc particulièrement le « Levant », ainsi que le nomme la puissance mandataire. La critique postcolonialiste est à prendre en considération et s’avère utile lorsque l’étude est confrontée à des idéologies en cours sur le terrain.

 

[4] Embourgeoisement cyclique des centres urbains repoussant à la marge les catégories les plus défavorisées et modifiant durablement la nature économique et sociale des dits-quartiers.

[5]Relance du projet Eurodistrict Strasbourg-Ortenau pour la campagne du maire de Strasbourg Rolland Ries.

[6]Verdeil E., Entre guerre et reconstruction : remblais et empiètements littoraux à Beyrouth, in Le Littoral, regards, pratiques et savoirs, études offertes à F Verger, Paris Edition rue d’Ulm, 2003, pp 319-335.

[7] Davie M., Beyrouth 1825-1975, Un siècle et demi d’urbanisme, Ordre des architectes de Beyrouth, 2001.

[8] Voir Verdeil déjà cité.

[9] Corm G., Le Liban contemporain, histoire et société, La Découverte, Paris, 2003.

[10]Un cas de figure similaire est observable pour le quartier du Kirschberg (quartier européen mais qui n’est pas le centre-ville) de Luxembourg-ville ayant son propre mode de gestion indépendant de la municipalité° (Refonte PRG de la ville de Luxembourg, Zeyen-Baumann, 2008).

[11]  Séminaire international annuel organisé par le département d’ « urban design » de l’AUB

[12] Beydoun A., La dégénérescence du Liban ou la réforme orpheline, Actes Sud, 2009.

 

[13] Ballif 2009.

[14] Daniel Meier novembre 2012 interview

[15] Nicolas Puig mentionne aussi cette idée que les camps sont partie intégrante des faubourgs de Beyrouth