09/10/2013

La guerre de propagande sur l’utilisation des armes chimiques en Syrie

Par Antonin Grégoire, journaliste indépendant au Liban

La guerre en Syrie est aussi le théâtre d’une guerre de propagande. L’image et l’information constitue un élément essentiel et un enjeu stratégique pour les belligérants. Le fait de savoir s’il s’agit d’une guerre civile ou d’une révolution, si les chrétiens sont plus menacés par le régime ou  par les rebelles[1], si le nombre des « djihadistes » est plus important que celui des « laïcs » ou si l’administration Obama manipule les preuves sur les armes de destruction massive en Syrie comme l’avait fait George Bush sur l’Irak, sont autant de batailles de propagande.

L’une des plus récentes en date est la bataille autour de la responsabilité de l’utilisation des armes chimiques en Syrie, une utilisation à la source de l’intervention militaire Franco-Américaine qui n’a jamais eu lieu. L’enjeu pour le régime syrien et son allié russe qui a participé à l’offensive : faire croire que les rebelles sont responsables des attaques chimiques ou en tout cas, entretenir suffisamment de doutes pour mobiliser le sentiment anti-guerre dans l’opinion et forcer la recherche d’un compromis diplomatique à l’ONU. L’enjeu pour la France, l’Angleterre et le Etats-Unis (les trois pays en tête de l’intervention militaire qui n’a jamais eu lieu) : apporter les preuves de l’utilisation de l’arme chimique par le régime d’Assad en réussissant à surmonter le parallèle inévitable avec les preuves de l’administration Bush apportées pour justifier l’intervention en Irak.

Le début de l’offensive remonte à mars 2013. Une attaque chimique visant une ligne de front à Khan al Assal, près d’Alep, est immédiatement annoncée par SANA, l’agence de presse du régime comme venant des « terroristes ». Les relais médiatiques de l’opposition accusent le régime mais le doute est placé et les médias relayant l’information doivent désormais équilibrer les « deux versions » et mettre « both sides » sur un même plan[2]. Dès le lendemain de l’attaque, l’envoyé syrien à l’ONU fait de façon inhabituelle, une demande officielle d’enquête sur l’utilisation des armes chimiques par les rebelles. La France demande que l’ONU enquête aussi sur la version de l’opposition accusant le régime, ce que la Syrie et la Russie refusent : le blocage équilibré des deux versions est installé au niveau diplomatique.

La théorie avancée par le représentant syrien et son homologue russe repose sur deux points :

1) Les rebelles ont fabriqué une fausse attaque chimique du régime pour déclencher une intervention occidentale.

2) Les Etats-Unis et leurs alliés font une campagne sur les armes de destruction massive similaire à celle qui a précédé la guerre en Iraq où aucune arme n’a été trouvée.[3]

Ces deux arguments seront réutilisés tels quels lors du débat sur l’attaque chimique de la Ghouta du 21 août 2013.

Cette affaire crée de facto la possibilité d’une attaque chimique par les rebelles, une possibilité que la propagande du régime n’a désormais plus qu’à soulever ou entretenir afin de bénéficier du doute pour chaque futur cas d’emploi d’arme chimique. Face à ce doute, la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis seront sommés d’apporter des preuves de l’utilisation par Assad des armes chimiques, preuves qui pourront ensuite être dénoncées comme une manœuvre visant à faire tomber un dictateur arabe hostile aux Etats-Unis, comme dans le cas du précédent Irakien.

La commission d’enquête est bloquée : le régime syrien veut qu’elle se limite à l’attaque de Khan al Assal, le secrétaire général de l’ONU soutenu par la France réclame l’accès à au moins deux autres sites où le régime syrien est soupçonné d’avoir utilisé des armes chimiques.

Au debut du mois de mai, Carla del Ponte, ancienne procureure en charge du Tribunal Pénal International sur la Yougoslavie et qui fait partie d’une commission d’enquête de l’ONU sur les droits de l’homme en Syrie donne une interview à une télévision suisse. Lors de cette interview, elle déclare que sa commission dispose de preuves, sous forme de témoignages, que les rebelles ont utilisé des armes chimiques. Carla del Ponte pourrait avoir été intoxiquée par de faux témoignages, une pratique largement utilisée par le régime syrien. Bien que démentis par la commission d’enquête à laquelle elle appartient et contraire aux conclusions de ladite commission, ces propos sont relayés par tous les relais de la propagande syrienne comme une preuve formelle ou une conclusion officielle de l’ONU sur l’utilisation par les rebelles d’arme chimique.

Durant la mi-juin, le journal le Monde, après plusieurs mois d’enquêtes sur place, publie son reportage sur l’utilisation d’arme chimique par le régime dans la zone de la Ghouta[4]. Le journal transmet ses échantillons au gouvernement français et la pression monte pour livrer des armes aux rebelles mais la diplomatie ne suit pas : les Etats-Unis et la Russie viennent de se mettre d’accord sur le principe de la tenue d’une conférence de Genève 2 et les Etats-Unis demandent à leurs alliés de tout faire pour favoriser la tenue de cette conférence. Paris qui avait annoncé sa volonté d’armer la rébellion syrienne doit reculer et le débat sur les armes chimiques doit être mis en veille[5]. C’est aussi à ce moment que sort le rapport de la commission sur les droits de l’homme à laquelle appartient Del Ponte et qui invalident ses conclusions, rapport dont le relais dans les médias sera sans commune mesure avec l’interview choc de Del Ponte.

La Russie s’emploie, pendant ce temps, à appuyer la version du régime syrien. Invoquant le blocage de la commission indépendante de l’ONU, Assad, désireux que toute la lumière soit faite sur l’incident de Khan al Assal (et seulement sur celui-ci), invite des experts russe à enquêter sur cet incident et l’ambassadeur russe à l’ONU présente ses conclusions au Secrétaire général en juillet : les rebelles sont responsables de l’attaque chimique de Khan al Assal du 19 mars 2013[6].

C’est au moment de l’attaque chimique de la Ghouta du 21 août que tous ces éléments de propagande vont être utilisés pour convaincre une opinion publique déjà hostile à l’intervention.

Dès le lendemain de l’attaque le site conspirationniste et radical « Réseau voltaire » de Thierry Meyssan lance l’offensive en déclarant que les heures de publication des vidéos du massacre sur Youtube ne correspondent pas  avec les heures du massacre. L’argument s’explique par le décalage horaire entre la Syrie et les serveurs basés aux Etats-Unis mais il faudra une semaine pour que le journal les Inrockuptibles[7] fasse un article démontant la rumeur, semaine durant laquelle les sites d’extrême droite et conspirationnistes auront le temps de la répandre sur les forums de discussion et commentaires[8]. Un porte-parole du Ministère des Affaires étrangères russe mentionnera aussi cette rumeur dans un communiqué[9].

La deuxième rumeur qui va circuler rapidement sur les réseaux sociaux est le retour de l’interview de Del Ponte, présenté non comme interview mais comme conclusion officielle de l’ONU. Cette offensive connaît un tel succès que Nicolas Dupont-Aignan, candidat souverainiste à l’élection présidentielle, publie dans Marianne une tribune contre l’intervention où il écrit : « Les conclusions des enquêteurs de l’ONU, officialisées au mois de mai par Carla Del Ponte ont révélé que l’opposition syrienne avait utilisé des armes chimiques à Khan Al-Aassal »[10]

A mesure que montaient les menaces d’une intervention militaire, le régime syrien a en effet ouvert les vannes de ses visas aux journalistes et Assad a multiplié les interviews. C’est ainsi qu’est élaboré un article du site MintPress qui va accréditer la théorie d’un emploi des armes chimiques par les rebelles. L’article est cosigné par Dale Gavlak, journaliste sérieuse à l’excellent CV (BBC et surtout Associated Press) et Yahya Ababneh, jeune journaliste jordanien au CV bien moins fourni (il indique avoir travaillé pour Al Jazeera mais la chaine a démenti). L’article fait état de témoignages de rebelles anonyme que Ababneh aurait recueilli, racontant avoir reçu des armes chimiques de la part du chef des services secrets saoudien Bandar bin Sultan un nom que l’on retrouve régulièrement dans les théories du complot élaborées par le régime. Le rapport de l’ONU pointe clairement dans l’autre direction, le journaliste jordanien tient ses informations de sources russes rencontrées à Damas et enfin, Dale Gavlak qui était la caution indispensable à l’article publie un communiqué indiquant qu’elle n’est pas l’auteure.

Pourtant, le Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ira présenter au secrétaire général de l’ONU un dossier de « preuves » réunis par la Russie censées prouvées que l’attaque du 21 août a été commise par les rebelles. En tête de ces preuves figure l’article de MintPress[11].

Lavrov a aussi fait référence au travail de sœur Marie Agnès de la Croix, une none d’origine libanaise qui intervient régulièrement dans les médias pour prendre la défense du régime de Bachar al Assad ou accuser les rebelles de fausse exactions[12]. Son ombre plane aussi sur la mort du journaliste Gilles Jacquier selon les proches du journaliste[13]. Marie Agnès, bien que n’ayant aucune expérience dans la vérification et l’authentification d’images, a entrepris une campagne médiatique visant à établir que les vidéos montrant de l’attaque chimique sont des fausses montées par les rebelles.

Ces campagnes sont à mettre en relation avec la volonté de la diplomatie russe de pousser la suspicion des rebelles jusque dans le texte de la résolution 2118[14]. Les paragraphes 18 et 19 notamment insistent sur l’acquisition d’armes chimiques par des acteurs non-étatiques ou la transmission à ces acteurs d’armes chimique par les États membres, en particulier les états voisins de la Syrie. Si la propagande russe et syrienne parvenait à suffisamment accréditer la théorie de l’emploi d’armes chimique par les rebelles, les outils diplomatiques élaborés pour déposséder le régime d’Assad de ses armes chimiques pourraient être utilisés contre l’opposition voir même légitimer une intervention russe en Syrie.



[1]    http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/09/19/syrie-lattaque-de-maaloula-moins-dangereuse-pour-les-chretiens-que-certaines-couvertures-mediatiques/

[2]    http://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-21841217

[3]    http://www.opcw.org/index.php?eID=dam_frontend_push&docID=16643

[4]    http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/05/27/syrie-le-monde-temoin-d-attaques-toxiques_3417225_3218.html

[5]    http://www.lemonde.fr/international/article/2013/05/27/armes-chimiques-en-syrie-le-debat-escamote_3417923_3210.html

[6]    http://www.rusemb.org.uk/foreignpolicy/1039

[7]    http://www.lesinrocks.com/2013/08/29/actualite/videos-attaques-chimiques-syrie-pourquoi-theorie-complot-dates-ne-tient-pas-11420972/

[8]    Le site réseau voltaire a même des relais dans la droite traditionnelle : Alain Marsaud, député UMP de la Xème circonscription des Français de l’Etranger et Jacque Myard, député UMP des Yvelines y ont publié une tribune commune sur la Syrie appelant à lutter contre les djihadistes http://www.voltairenet.org/article179481.html

[9]    http://thelede.blogs.nytimes.com/2013/08/23/confused-by-how-youtube-assigns-dates-russians-cite-false-claim-on-syria-videos/

[10]  http://www.marianne.net/Contre-le-scenario-du-pire-en-Syrie_a231564.html

[11]  Les informations des journalistes qui ont visité les sites, qui ont parlé aux combattants, combattants qui ont déclaré aux journalistes qu’une puissance étrangère leur avait donné des roquettes et munitions inhabituelles et qu’ils ne savaient pas comment s’en servir » http://www.al-bab.com/blog/2013/september/lavrov-cites-mystery-reporter-ababneh.htm#sthash.qLB26aZx.7TOWGsM9.dpuf

[12]  http://thelede.blogs.nytimes.com/2013/09/17/russias-foreign-minister-cites-questions-raised-by-nun-in-syria-on-chemical-attacks/

[13]  Dans le livre de Caroline Poiron, « Attentat Express » éditions du Seuil http://www.amazon.fr/Attentat-express-Caroline-Poiron/dp/2021113760

[14]  http://www.un.org/News/Press/docs/2013/sc11135.doc.htm