18/10/2013

L’Association des Artistes Peintres d’Iran et le retour de la nouvelle peinture sur la scène artistique officielle en Iran dans les années 2000

Par Alice Bombardier, Docteur en sociologie (EHESS) et en civilisation persane (Université de Genève), ainsi que membre associée au CADIS (EHESS-CNRS).

La peinture révolutionnaire diffusée par le régime de la République islamique d’Iran n’attirant plus les foules, ce dernier a modifié ses stratégies à la fin des années 1990 (sous l’ère réformatrice) et décidé, afin de garder la mainmise sur les manifestations artistiques en vogue, de faire preuve d’ouverture. J’entends explorer ici les développements récents de la nouvelle peinture (naqqashi-e djadid en persan, c’est-à-dire la peinture née du contact avec les avant-gardes occidentales et développée à partir des années 1940 dans le pays, se démarquant du paradigme artisanal ou académique) en cours de réhabilitation, mais qui demeure depuis la Révolution de 1979 essentiellement active au sein de l’espace privé. Des réformes ont été engagées par le gouvernement réformateur au début des années 2000 en faveur d’un retour de la nouvelle peinture sur la scène officielle, réformes qui ont connu par la suite des fluctuations.

Les artistes indépendants ont pu, sous ‘Alireza Sami ‘Azar, Directeur du Musée d’Art Contemporain de Téhéran (TMoCA) de 1997 à 2005, accéder à une certaine visibilité, créer des associations artistiques semi-privées reconnues par l’Etat (l’Association des Artistes-Peintres d’Iran par exemple), assumer ouvertement leurs choix artistiques le plus souvent en faveur de la nouvelle peinture et obtenir une importante marge de manœuvre dans l’organisation des biennales. Sous l’égide de ‘Alireza Sami ‘Azar, un processus de normalisation publique des acquis de la nouvelle peinture a donc été engagé, érigeant ce courant artistique à un niveau de reconnaissance jamais atteint depuis la Révolution. Cette entrée de la scène artistique indépendante dans l’arène publique a été cependant en partie remise en cause à partir de 2007 – l’Association des Artistes-Peintres d’Iran ayant été expulsée à cette date du comité d’organisation de la Septième Biennale de la Peinture Iranienne Contemporaine. Pourtant, au-delà du rapport de force fluctuant existant entre les autorités culturelles et les associations artistiques semi-privées, la réhabilitation progressive de l’héritage de la nouvelle peinture tend malgré tout à se poursuivre (1).

L’impact réformateur du mandat de ‘Alireza Sami ‘Azar à la tête du Musée d’Art Contemporain de Téhéran

Nommé Directeur du Musée d’Art Contemporain en 1997 par le Ministre de la Culture progressiste d’alors qu’était Ata’ollah Mohadjerani, ‘Alireza Sami ‘Azar a obtenu des budgets inégalés pour développer et réformer la politique culturelle du régime dans le domaine des arts plastiques. Il a joui d’une marge de manœuvre considérable puisque le Directeur du Musée d’Art Contemporain est également de fait en Iran Directeur du Centre pour le Développement des Arts Plastiques (Mo’aseseh-ye tows’eh-ye honarha-ye tadjasomi) au sein du Ministère de la Culture et de l’Orientation islamique(ce Centre a été créé au sein de ce Ministère pour succéder à la Fondation artistique de l’impératrice Farah Pahlavi). Outre ses prérogatives à la tête du Musée, le Directeur dirige donc, dans l’ensemble du pays, tout ce qui a trait à l’art contemporain (créations de musées, tenue d’expositions, politique d’achats d’œuvres…).

Promu à ce poste-clé au clavier très étendu, ‘Alireza Sami ‘Azar s’est entouré d’artistes reconnus dans les milieux alternatifs, comme le célèbre historien de l’art Ruin Pakbaz ou Hamid Severi, qui gravitaient dans l’ombre depuis la Révolution, la plupart ayant été exclus des universités lors de la Révolution culturelle au début des années 1980. Cette nouvelle équipe, en collaboration avec l’Association des Artistes-Peintres d’Iran, a été à l’origine de nombreuses expositions d’envergure (dont pour la première fois depuis la Révolution, l’exposition des collections d’art occidental constituées sous le Shah), de publications, de recherches sur la vie et l’œuvre d’artistes iraniens éminents. En parallèle, ‘Alireza Sami ‘Azar s’est également rapproché des artistes indépendants, qui émaillaient dans l’ombre la scène artistique iranienne et dont les œuvres étaient souvent reconnues à l’étranger. Il les a sponsorisés en les poussant à se regrouper. En encourageant la création sous cette forme collective, ‘Alireza Sami ‘Azar gardait non seulement un contrôle sur la production artistique et sur l’orientation des tendances créatives, mais donnait aussi de l’envergure et de la visibilité à ces nouveaux réseaux, dans le sillage du projet khatamiste de soutien à la société civile. Il octroyait à ces groupes des subventions, des facilités d’exposition, prenait en charge les frais de communication ou de diffusion des œuvres et le financement de voyages. Enfin, ‘Alireza Sami ‘Azar et son équipe ont renoué des liens avec certains artistes iraniens de la diaspora comme Shirin Neshat, ou étrangers comme l’artiste français Arman, dont une rétrospective est organisée au Musée d’Art Contemporain de Téhéran en mai 2003.

La réhabilitation progressive de la nouvelle peinture

La réhabilitation de la nouvelle peinture a débuté en 1997 et s’est développée sous le mandat de ‘Alireza Sami ’Azar à la tête du Musée d’Art Contemporain de Téhéran. Des rétrospectives ont été alors présentées et plusieurs ouvrages publiés sur la vie et l’œuvre des peintres pionniers de la nouvelle peinture, comme Hosein Kazemi ou Hushang Pezeshknia. Ce processus de reconnaissance s’est poursuivi lors d’une exposition organisée à l’automne 2005 par le premier directeur, ‘Abdolmajid Hoseini-Rad, du Musée d’Art Contemporain de Téhéran sous le gouvernement Ahmadinejad. Intitulée Les mouvements de la peinture contemporaine en Iran, cette exposition à la scénographie recherchée (rare), débutait par quelques œuvres de ce groupe de peintres pionniers, même si la plus grande partie de l’espace était consacrée aux artistes ayant fait carrière après la Révolution. En 2010-2011, le Musée d’Art Contemporain de Téhéran a enfin entièrement consacré, du 28 novembre 2010 au 20 janvier 2011, une exposition à deux pionniers de la nouvelle peinture encore en vie : Mahmud Djavadipur et Ahmad Esfandiari.

 

La ré-émergence de la nouvelle peinture, deux acteurs prépondérants : l’Association des Artistes-Peintres d’Iran et son satellite, la Maison des Artistes

En 1996, des peintres et des sculpteurs indépendants jusque-là non représentés sur la scène artistique officielle, ont demandé aux autorités culturelles de pouvoir fonder leur propre association. De 1996 à 1997, des négociations ont été engagées avec les instances artistiques. En 1998, peintres et sculpteurs s’étant séparés en deux groupes distincts, sept peintres ont été désignés pour préparer les statuts de l’association de peinture, dont le comité de direction a été élu en 1999. Le gouvernement Khatami a donné le feu vert à la création de cette association et lui a alloué des fonds importants. Il faut préciser cependant que l’idée de sa création avait déjà germé avant l’élection du Président réformateur. Cette association de peintres (Andjoman-e honarmandan-e naqqash-e Iran) est une association formelle (avec des statuts officiels), semi-publique, qui coopère avec les instances étatiques, même si elle s’en démarque beaucoup par son esprit d’ouverture aux courants artistiques étrangers comme par son choix de thèmes et de techniques novateurs. Le logo de l’association, qui représente aux dires de membres une palette de peinture, en témoigne. Sept rangées de cinq points, à chaque fois d’une couleur différente, se succèdent entre deux barres noires. Restituant non seulement de façon schématique les couleurs du prisme de la lumière, ces points évoquent aussi selon les membres chacun des individus composant l’association, dans la stricte équivalence de points apposés. La configuration géométrique et abstraite du logo véhicule les conceptions progressistes des artistes-membres, qui affichent sans ambages leur attachement à l’art globalisé, se démarquant du credo artistique (anti-occidental, figuratif et traditionnel) en vigueur depuis la Révolution.

 

En tant que membre, Madame F (entretien à Téhéran en 2008) a retracé l’historique de l’Association des Artistes-Peintres d’Iran, qu’elle dit être née de « conditions politiques particulières », et a insisté sur l’influence non-négligeable que celle-ci a acquise dans la société :

Ce n’est que dans les années 1990 du fait de certaines circonstances politiques survenues en Iran, à la fois par le biais du ministre à Ershad [Ministère de la Culture et de l’Orientation Islamique], du directeur du Musée d’Art Contemporain de Téhéran à l’époque de Khatami, M. ‘Alireza Sami ‘Azar, que quelques peintres pouvaient… Cela avait commencé avant l’arrivée de Khatami mais cela a abouti sous son mandat… que quelques peintres pouvaient travailler ensemble et créer une association. C’est comme cela que l’association de graphistes est née au même moment que la nôtre, puis celle des sculpteurs, des photographes, des illustrateurs, des calligraphes,… En vérité, des conditions politiques particulières étaient apparues. Peut-être que maintenant, si nous voulions fonder une association, cela ne serait plus possible. La fondation de l’association a eu de l’importance car nous sommes devenus beaucoup plus influents dans la société. Cela a été le cas pour les peintres. Il a été possible de donner une idée de tous ces artistes qui travaillent côte à côte dans la sphère privée. […] Même s’ils [les autorités culturelles] ne font pas toujours appel à nous, nous manifestons notre opposition. Au moins nous pouvons contester.

La défense de la profession d’artiste libre et la revendication pour les peintres indépendants, d’un droit à l’expression, a été à l’origine de la création de cette association. Celle-ci entretient également des visées de développement de la peinture, telle qu’elle est pratiquée sur la scène artistique mondiale. L’Association a reçu, sous le gouvernement Khatami mais aussi (certes dans une moindre mesure) les deux voire trois premières années du premier gouvernement Ahmadinejad, le soutien moral et financier du Ministère de la Culture et de l’Orientation Islamique.

L’association a également pour but de promouvoir le point de vue et les œuvres de ses peintres-membres. Elle tente de faire entendre sa voix dans l’élaboration des peintures murales qui tapissent Téhéran, des peintures qui égayent le métro ou autres projets publics et expose quatre fois par an les travaux de l’ensemble de ses membres à la Maison des Artistes (sans compter les expositions intermédiaires consacrées à un ou plusieurs peintres). Enfin, elle dispense un enseignement artistique dans ses locaux et pose des jalons entre l’Iran et l’étranger en s’efforçant de mettre en place des échanges et des bourses d’étude.

En 2005, cette association était à son apogée. Comptant 400 membres à Téhéran mais ayant aussi constitué des antennes dans les plus grandes villes de province (à Ispahan par exemple, avec 200 membres environ), elle venait en 2003-2004, d’organiser la Sixième Biennale de la Peinture Iranienne Contemporaine au Musée d’Art Contemporain de Téhéran. Pour la première fois dans l’histoire de la République islamique, l’organisation d’une biennale de peinture avait été déléguée à des peintres indépendants, hors des circuits artistiques habituels et officiels.

Mais Madame F rapporte encore que l’Association, depuis 2005, fait face à d’importants problèmes financiers :

Le problème principal qui subsiste, c’est que nous n’avons pas de budget. […] Depuis le début de l’association, le budget n’a pas été fixé. Quand ‘Alireza Sami ‘Azar était le directeur du musée, parfois il nous donnait 4 ou 5 millions de tomans. Il y a trois ans aussi, quand M. Sadeghi était directeur du musée, il nous a donné de l’argent. Mais maintenant, depuis deux ans et demi, nous n’avons reçu aucune aide sous aucune forme de l’Etat. Quand je parle de budget, j’entends la somme d’argent, par exemple 100 millions, qui serait octroyée à l’association chaque année et avec laquelle elle pourrait programmer ce qu’elle voudrait. Pour l’instant, nous ne parvenons à réunir de l’argent que par les cours que nous organisons et par les expositions à la Maison des Artistes, que nous programmons et où nous prélevons un pourcentage sur la vente des œuvres.

Le siège social de cette association, au départ situé dans la Maison des Artistes (Khaneh-ye honarmandan), a été transféré dans un bâtiment indépendant près de la Place Felestin, au centre de Téhéran. Ce bâtiment abrite également le siège de l’Association des Graphistes d’Iran.

La Maison des Artistes, Centre culturel et artistique ouvert en 1999, sert principalement de lieu d’exposition et de réunion à l’ensemble des associations d’artistes récemment fondées (une association pour chaque domaine artistique ou corporation: peintres, sculpteurs, calligraphes, photographes, graphistes, dessinateurs, caricaturistes). Située à la lisière d’un parc très fréquenté, un peu au-dessus de la place Ferdowsi, au Centre-Est de Téhéran, cette ancienne caserne datant de l’époque Qadjar a fait l’objet d’un projet de restauration et de réaménagement dans les années 1990 (des photos de la maison encore en ruine étaient exposées en 2005 au sous-sol de la bâtisse, sous-sol qui abritait également une salle de prière et une fontaine votive, saqqakhaneh). Plusieurs auditoriums et salles de travail, des boutiques, des espaces d’exposition et deux café-restaurants, très tendances car l’un est végétarien (rarissime à Téhéran !), composent ce centre culturel. En 2010, un théâtre a été construit dans un bâtiment attenant.

En 2005, une exposition de calligraphies datant de l’époque Qadjar sur le thème des Mille et une Nuits y était présentée et une pièce de théâtre de rue était jouée sur le parvis de la maison. En effet, une poignée d’hommes vêtus de gilets de cuir noir déclamait et jouait le Shahnameh (Le livre des Rois) de Ferdowsi à la manière des conteurs traditionnels (naqqali). Un court-métrage sur le peintre Nosratollah Moslemian, réalisé par le peintre Puya Arianpur, professeur à l’Université Azad, était projeté.

En 2006 (après la première élection de Mahmud Ahmadinejad), la ferveur artistique régnant au sein de la Maison des Artistes ne s’était pas éteinte. Début mars s’y déroulait une exposition solo de peinture : Shirin Ettehadieh, ayant fait l’Ecole du Louvre à Paris dans les années 1980 puis des études à Londres, y exposait ses tableaux abstraits, dont la texture était travaillée de telle sorte à obtenir des effets de relief, parfois en adjoignant d’autres matériaux. Les expositions se succédant toutes les semaines à la Maison des Artistes, pour répondre à la demande, l’exposition suivante était consacrée aux œuvres des artistes de l’Association des Sculpteurs d’Iran (Andjoman-e honarmandan-e modjasamesaz-e Iran). De la même manière, l’exposition qui avait précédé celle de Shirin Ettehadieh, présentait les tableaux d’environ quarante membres de l’Association des Artistes Peintres d’Iran. La Maison des Artistes demeure la chasse-gardée des nouvelles associations semi-privées. Celles-ci utilisent cet espace pour exposer périodiquement les œuvres des artistes-membres qui disposent dès lors d’un important privilège : pouvoir exposer régulièrement. La Maison des Artistes offre ainsi une vitrine aux activités des associations, de la même façon que le Centre Saba joue ce rôle pour l’Académie des Arts d’Iran.

Après la remise en question radicale de la vision de la modernité opérée en 1979 lors des évènements révolutionnaires, cette dualité entretenue entre peinture révolutionnaire et nouvelle peinture, et les fluctuations qu’elle génère, paraissent in fine refléter un processus plus profond à l’œuvre dans la société iranienne pour la redéfinition de l’idée de modernité en tant que telle.

S’il est établi depuis 2007 qu’un retour en arrière est nettement perceptible sur la scène officielle en matière d’ouverture culturelle, il demeure que – marché de l’art international interposé- la vitalité du monde de l’art pictural iranien, demeure incontestable dans la sphère privée. L’élection du nouveau Président en 2013, Hasan Rohani, peut encore changer la donne.

(1) Les idées avancées dans cet article ont été développées dans une thèse de doctorat : Alice Bombardier, La peinture iranienne au XXème siècle (1911-2009) : historique, courants esthétiques et voix d’artistes. Contribution à l’étude des enjeux de l’art en Iran à l’époque contemporaine, Phd EHESS Paris/ Université de