21/10/2013

Le Caire, une communauté urbaine au bord de l’implosion

Par Astrid Vanackere , Institut MEDEA

Avec ses presque 18 millions d’habitants, le Caire est l’une des plus grandes mégalopoles du monde. Elle est en tout cas la plus grande ville d’Afrique et souffre du fardeau d’une population galopante dans la gestion de ses propres infrastructures. L’un des enjeux les plus visibles de cette transformation de la ville est l’évolution totalement anarchique des espaces urbains de plus en plus développés en dehors du cadre même de la loi et entraînant l’insalubrité la plus totale.[1]

Il se trouve que près de la moitié de la population du Caire vit dans des habitats et des quartiers qui émergent sans aucune autorisation municipale et ne respectant non plus aucun plan d’urbanisme. C’est un des éléments socio-économiques souvent oubliés et qui expliquent aussi le mieux l’explosion sociale des deux dernières années, la Révolution, mais aussi la volonté de changement du people afin de faire du Caire une ville un peu plus saine et sécurisée. Cette évolution chaotique du logement et des espaces urbains est bien sur le résultat d’années de corruption et d’économie néolibérale qui considère la démographie cairote comme un obstacle plus que comme un atout sans jamais projeter de vision à long terme afin d’en venir à bout.[2] En effet, comment restructurer sereinement et totalement une ville qui ne s’arrête jamais de voir son nombre d’habitants grandir? Inutile de rappeler qu’il y a encore quelques siècles, les fameuses pyramides et le plateau de Gizeh étaient encore dans le désert et bien loin du Caire. Aujourd’hui, 25 kilomètres séparent la ville des pyramides mais l’espace urbain depuis y est contigu.

Les gouvernements successifs ont bien tenté par différentes politiques urbaines de régler le problème de l’anarchie de l’habitat cairote: ainsi, dans les années 1980, un programme est lancé pour tenter de loger les classes populaires dans des nouvelles villes dans le désert, d’où leur nom « Villes du Désert » soit les villes satellites. Mais le projet échoua notamment car le projet de transports public pour les desservir ne vit jamais le jour. Les conséquences sociales d’une telle absence de politique urbaine sont chaque jour un peu plus catastrophiques: accroissement de la pauvreté, multiplication des cartiers arbitraires et isolation des catégories de populations stigmatisées donc susceptibles d’explosion.

Depuis la Révolution, les espoirs n’ont pas permis de voir survenir une véritable politique ambitieuse pour sauver le Caire et ses habitants défavorisés: croissance en berne, chômage aggravé chaque jour, explosion de l’économie informelle, relégation de ces questions au bas du programme des partis politiques, priorité à la construction de villes ou quartiers riches ( comme Rehab City ou 6th of October) et prestigieux pour les catégories aisées et plus rentables. Toutefois, depuis la Révolution de 2011, des comités de quartiers ont été créés pour tenter de pallier l’urgence et de faire pression sur les politiques.  Le pouvoir a désormais tout intérêt à s’occuper de ses quartiers qu’elle ne saurait cacher, le vrai Cœur du Caire, afin qu’ils ne deviennent pas une nouvelle bombe à retardement pour le cœur politique, économique, social et culturel du pays, qui n’aurait pas besoin d’une déstabilisation supplémentaire.



[1] UN-Habitat, Cities and Citizens series, bridging the urban divide. Cairo, a city in transition, The American University in Cairo, 2011

[2] Bayat, Asef. The politics of the ‘Informal people’. Third World Quarterly, Vol 18, 1997 p 53-72