11/10/2013

Les Imazighen, entre combat et reconnaissance dans un contexte régional questionnant l’identité méditerranéenne et arabe

Par Anas Elbaye, Institut Medea

Historiquement, le centre du monde a longtemps tourné autour de la Méditerranée et de ses prestigieuses civilisations. Longtemps ce bassin est resté politiquement, anthropologiquement et culturellement un phare pour l’ensemble du monde et aujourd’hui encore, nul ne peut rester indifférent à son sort.

Même si le monde s’est pourtant progressivement détourné d’elle pour se recentrer vers l’Atlantique et les civilisations transatlantiques, elle reste le berceau d’un certain nombre de peuples et d’identités extrêmement anciennes et qui survivent encore aujourd’hui aux bouleversements politiques, géographiques et civilisationnels de la région.

Parmi, ces civilisations du nord de l’Afrique, les Berbères restent aujourd’hui près de 30 millions, répartis du Maroc à l’Egypte à revendiquer leur existence et leur identité malgré les vagues d’arabisation et d’islamisation successives de l’Histoire. Ils doivent trouver une place politique parfois complexe à gagner alors que leur présence est ancestrale. Ils possèdent parmi eux de grands noms qui ont aussi marqué à leur façon l’histoire : du philosophe chrétien Saint-Augustin à Tarik Ibn Zyad, grand conquérant de la péninsule ibérique en passant par l’empereur romain Caracalla ou le pharaon Ramsès II ; plus récemment par le footballeur Zineddine Zidane ou le chanteur Idir.

Encore aujourd’hui, au delà de quelques grands noms, les Berbères cherchent à défendre leurs droits et leurs identité en plein cœur d’une mosaïque méditerranéenne en permanente redéfinition. Cette défense s’effectue également dans chacun des pays où ils sont présents, dans un contexte socio-politique où les minorités prennent une place nouvelle avec les bouleversements des révoltes arabes récentes. C’est peut être justement là l’occasion pour celles ci sur l’ensemble de la région, dans une résurgence des régionalismes et la transformation des Etats et des processus démocratiques, de voir leurs identités reconnues, alors même que les Etats autoritaires tourneront prochainement ou ont déjà en partie tourné.

Le Maroc est dans ce changement politique et social profond depuis l’arrivée de Mohammed VI en 1999. Si la réforme de la constitution votée en 2011 est une avancée non négligeable en matière de reconnaissance de l’amazigh comme langue officielle, il y a encore beaucoup de travail à accomplir pour permettre aux Imazighen, « les hommes libres », d’être pleinement reconnus dans tous leurs droits. Car au Maroc, il sont près de 10,4 millions de Berbère (40 % de la population) alors qu’avant l’indépendance de 1956, la moitié de la population seulement était encore amazigh. Mais cet hybride est devenue une épée à double tranchant dans une société marocaine plutôt propice au creuset et à l’uniformisation des identités. Récemment, l’Etat marocain a refusé de donner au bébé d’un fermier berbère le prénom amazigh de « Massin » (« le Printemps »), sans donner de raisons juridiques et légales claires à cet acte administratif comme ce fut le cas dans d’autres refus récents. Le bureau exécutif du Réseau Amazigh pour la Citoyenneté « Azzeta Amazigh » s’est emparé de l’affaire et a contesté le non respect des dispositions légales de l’article 14 de la Convention internationale sur l’élimination de toute forme de discrimination raciale, qui donne entre autres la liberté de choix du nom pour une personne sans que l’Etat n’ait à interférer.

Contrairement aux observations faites par le comité de l’ONU pour l’élimination des discriminations raciales, le code pénal marocain n’a pas encore été harmonisé avec les dispositions récentes de cette convention. Ainsi, les Imazighen sont toujours soumis à de sérieuses formes de discrimination linguistique au niveau de la législation civile et pénale. Aussi, l’idée d’accepter encore la présence de noms Amazighs dans le registre d’état civil marocain est encore loin. Ce problème dépasse bien entendu le Maroc et s’est aussi retrouvé dans d’autres pays du Maghreb comme l’Algérie.  Ainsi, dans la ville de Tizi-Ouzou, des personnes se virent refuser d’appeler leur enfant: « Stera », « Winrigh » ou « Alyan » à consonance probablement… trop berbère. Le bureau exécutif du réseau amazigh pour la citoyenneté œuvre également à davantage de reconnaissance du Tamazight (la langue) et du Tifinagh (l’écriture de la langue) dans le système éducatif marocain.

Il est évident que l’on ne peut nier l’existence et la présence des Amazighs au Maroc et en Afrique du Nord et qu’une reconnaissance officielle et légale est irrémédiablement en marche. Mais au delà de cette difficulté réelle pour enraciner politiquement leur présence, les associations amazigh sont aussi confrontées à des problèmes pratiques urgents de  différents ordres et spécifiques aux Berbères: marginalisation et pauvreté extrême des villages berbères dans les hauteurs de l’Atlas, sensibilité extrême du sujet entre les Berbères eux-mêmes, diversité croissante et migration de beaucoup de générations en Europe qui cherchent  travail et indépendance.

L’élite intellectuelle amazigh est coulée dans les principes de démocratie, des droits de l’homme et la laïcité. Des militants et des penseurs laïcs comme l’intellectuel Ahmed Assid insistent sur la nécessaire  sécularisation du Maroc et la méfiance à l’égard de ce qu’il a appelé la « marocanité », cette vague culturelle venant de l’Ouest et du Moyen-Orient, aussi bien que l’idéologie des fondamentalistes islamiques et salafistes.  Toutes les expériences politiques importées, dit-il, doivent s’adapter et s’arranger avec les situations existantes sur un terrain et donc au Maroc, inclure la culture indigène des Berbères. C’est peut être l’occasion unique pour les minorités du bassin méditerranéen de se poser davantage en acteurs du changement qu’en victimes des nouveaux pouvoirs en place ou en transition.