21/10/2013

L’incessant chaos libyen

Par Giacomo Morabito, Diplômé à l’Université de Messina (Sicile)

Il y a deux semaines, des islamistes libyens ont appelé à mener des représailles contre les États-Unis après l’arrêt d’Abu Anas al-Liby, chef présumé d’Al Qaïda, qui avait été capturé le 5 octobre à Tripoli par un commando des forces spéciales étasuniennes puis transféré à bord d’un navire de guerre qui patrouillait en Mer Méditerranée. Depuis, il est interrogé par le High-Value Detainee Interrogation Group (HIG), une unité créée en 2009 pour interroger des suspects de terrorisme afin de déjouer de futurs attentats. Considéré suspect pour son rôle présumé dans les attentats de 1998 contre les ambassades des États-Unis au Kenya et en Tanzanie qui avaient fait 224 morts, al-Liby était recherché par le FBI qui avait mis sa tête à prix pour 5 millions de dollars.

Depuis l’annonce de sa capture, le réseau de surveillance des activités terroristes Search for International Terrorist Entities Intelligence Group (SITE) a repéré sur des sites islamistes plusieurs messages publiés par des djihadistes libyens qui criaient à la vengeance. Ils appellent les Libyens à bloquer les accès à Tripoli et à enlever des ressortissants des États-Unis, et des pays alliés pour les utiliser comme monnaie d’échange avec des militants islamistes emprisonnés. Ils leur demandent aussi de cibler les gazoducs qui servent aux exportations de gaz naturel vers l’Europe, ainsi que des bateaux et des avions. Pour autant, le Département de la Défense des États-Unis a établi d’envoyer des renforts (200 marins et 6 avions) pour toutes les opérations d’urgence à la base aérienne de Sigonella, en Sicile. L’attaque contre le consulat des États-Unis à Benghazi de l’année dernière, lors duquel quatre américains ont été tués – dont l’ambassadeur Chris Stevens – est loin d’avoir été oubliée : en effet, beaucoup de politiciens considèrent que le Département d’État et le Pentagone aient sous-estimé la menace islamiste sans prendre des mesures préventives pour protéger le personnel des États-Unis en Libye.

Par ailleurs, les islamistes ont accusé le gouvernement libyen d’avoir été au courant en amont de l’opération qui prévoyait la capture d’al-Liby. Toutefois, les autorités libyennes ont condamné le raid, défendu au contraire par le gouvernement de Washington, qui a effectué ces opérations dans le cadre d’un programme qui consiste à capturer un suspect dans un pays étranger en ignorant les procédures d’extradition. Le Congrès Général National (CGN), la plus haute autorité politique de la Libye, a exhorté les États-Unis à lui rendre Abu Anas al-Liby, tout en dénonçant l’opération comme une violation flagrante de la souveraineté nationale et en insistant sur la nécessité de permettre aux autorités libyennes et à la famille d’entrer en contact avec al-Liby.

Le gouvernement libyen est encore très faible depuis la chute de Mouammar Kadhafi. Le 10 octobre, alors qu’Ali Zeidan, le Premier Ministre, quittait le Corinthia Hotel il a été enlevé par des hommes armés de l’ancien groupe de rebelles « La chambre des révolutionnaires de Libye », qui opère théoriquement sous le contrôle des ministres de l’Intérieur (Fawzi Abdelali) et de la Défense (Colonel Osama al-Juwaili). Juste après quelques heures, il était déjà libre : selon le gouvernement, Zeidan a été libéré et non relâché par ses ravisseurs. Après sa libération, Ali Zeidan a appelé à l’apaisement, mais son enlèvement montre que le gouvernement libyen n’arrive pas encore à imposer son autorité aux nombreux groupes armés qui sont restés actifs sur le vaste territoire libyen. Toutes les milices ne travaillent pas contre le gouvernement : la plupart a été cooptée par les autorités, qui requièrent leurs services, moyennant salariés, pour des tâches de police ou de défense, comme le contrôle des frontières. Ainsi, l’intégration a été préférée à la démobilisation des milices, dans le but d’éviter la poursuite d’une guerre civile en Libye, mais cette méthode a permis la diffusion des groupes armés sur le territoire. L’enlèvement de Zeidan est un précédent très dangereux : c’est un message pour dire que ces groupes sont capables d’arriver jusqu’au cœur du gouvernement et de paralyser la Libye entière.

Le Secrétaire Général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, a montré son enthousiasme pour la libération du Premier ministre libyen, mais il a aussi exprimé son inquiétude sur la situation en Libye et a appelé la communauté internationale à aider ce pays. En mai 2013, Rasmussen a indiqué que l’OTAN était en train d’étudier la demande d’aide de la Libye, en ce qui concerne l’amélioration du secteur sécuritaire, après l’opération militaire multinationale qui a conduit à la chute du régime de Mouammar Kadhafi en octobre 2011.

La chute de Khadafi a provoqué aussi l’augmentation de l’immigration clandestine. La Libye où les milices armées font la loi, gère le trafic des clandestins, ainsi que ceux des armes et de la drogue, est en pleine expansion. Aujourd’hui la pression migratoire est comparable à celle de 2011 : entre janvier et septembre 2013 le Frontex, c’est-à-dire l’agence veillant sur les frontières extérieures de l’Europe, a enregistré au moins 31.500 migrants clandestins débarquant sur les côtes italiennes. La migration clandestine africaine converge principalement vers le sol libyen: en effet, pour les Subsahariens qui viennent de l’ouest de l’Afrique et ceux qui fuient la Corne de l’Afrique, la Libye est devenue l’ultime point de passage sur le continent africain dans le but de « gagner » l’Europe.