27/11/2013

La Libye, une grande opportunité économique et politique pour la communauté internationale

Par Giacomo Morabito, Diplômé à l’Université de Messina

Au cours des dernières semaines, dans le nord-ouest de la Libye des milices berbères ont fermé Greenstream, c’est-à-dire le plus long gazoduc sous-marin jamais construit dans la Mer Méditerranée qui relie la Libye à la Sicile. Elles avaient occupé le port de Mellitah, à l’ouest de la capitale Tripoli, qui est normalement géré par la compagnie pétrolière d’Etat et l’entreprise italienne ENI. « Nous sommes en mesure d’arrêter les exportations de gaz vers l’Europe, et de faire pression sur l’Italie et les autres pays de l’Union Européenne pour pousser le Congrès national général (CNG) à reconnaître la langue amazigh », a affirmé Adel al-Falu, un ancien officier de l’armée libyenne et actuel leader d’une milice berbère. Les berbères ont participé à la révolution libyenne depuis les premiers mois de 2011 mais, comme beaucoup des autres milices créées pour lutter contre l’armée libyenne, ils ont refusé ensuite de déposer les armes en insistant sur le fait que « la révolution n’est pas encore terminée ».

Libya: Militias out of control, says Amnesty International

Photo: REUTERS/Ismail Zitouny

L’occupation du port de Mellitah a lieu parallèlement à l’occupation des installations pétrolières dans l’Est de la Libye par des autres groupes armés, qui exigent une majeure autonomie régionale de la Cyrénaïque. Il s’agit d’une région connue surtout pour la production de pétrole (environ 60% du pays) mais le manque de sécurité dans la région a causé une réduction d’environ 10% de sa capacité, en plus des interruptions d’exportation du gaz. Le secteur des hydrocarbures représente 70% du PIB : déjà en 2012, la Libye a relevé sa production de pétrole quasiment au niveau d’avant la guerre civile beaucoup plus rapidement que prévu. Alors que des entreprises internationales gèrent une proportion très importante de l’exploitation des hydrocarbures, il est nécessaire de récupérer des capitaux et du personnel étrangers supplémentaires pour augmenter la production, et cela dépend en partie de la situation politique et sécuritaire.

Le secteur économique n’a pas pu être amélioré depuis la chute de l’ancien régime et il reste très difficile en raison d’une règlementation incertaine et de l’inefficacité de l’administration. En effet, compte tenu des problèmes de transparence et de corruption politique, établir de nouvelles institutions crédibles ne sera pas facile. Donc, le gouvernement libyen devra absolument mettre en avant l’instauration de la primauté du droit et des réformes permettant au secteur privé de fonctionner plus efficacement. Ses principaux objectifs dans l’avenir seront d’assurer la diversification économique pour sortir de la dépendance pétrolière et la lutte contre la corruption. Il ne faut pas oublier que la Libye est un pays sans expérience démocratique et en proie à l’insécurité, et la reconstruction du pays dépendra aussi de la réussite de l’intégration de factions opposées : certaines se référant à une appartenance tribale ou régionale, d’autres au libéralisme politique à l’occidentale ou à l’islamisme. Et un gouvernement intégrant toutes les composantes de la société libyenne n’a été formé qu’en novembre 2012, après la désignation de Ali Zeidan comme Premier ministre.

Bien que le processus de transition soit plus long que prévu et que la révolution a changé la place de la Libye sur la scène internationale, ses relations extérieures n’ont pas étés bouleversées radicalement. Les pays ayant soutenu la révolution devraient devenir des partenaires privilégiés (France, Royaume-Uni, Etats-Unis, Qatar), sans remettre en cause la présence des partenaires traditionnels (Italie, Allemagne, Turquie). En particulier, le Qatar a été parmi les premiers pays à avoir reconnu le Conseil national de transition (CNT) en tant que représentant légitime du peuple libyen et à soutenir le commerce pétrolier. C’est une action justifiée par des raisons économiques et stratégiques : la Libye est considérée comme une grande opportunité économique et politique, par l’établissement de relations « spéciales ». D’autre part, si les relations avec la Russie et la Chine restent encore froides, la Libye a réalisé une politique diplomatique plus équilibrée dans le contexte africain, multipliant les visites dans les pays de la région de l’Afrique du Nord pour affirmer sa bonne volonté mais aussi pour aborder le sujet sensible des anciens dirigeants libyens réfugiés dans divers pays. Par exemple, malgré la présence de certains membres de la famille de Kadhafi en Algérie, les relations entre les gouvernements de Tripoli et Alger se sont améliorées, et les deux régions ont renforcé leur coopération par rapport aux enjeux sécuritaires régionaux. La diplomatie libyenne souhaite mettre en place une politique extérieure fondée sur une approche régionale : en effet, la Libye est déjà membre de nombreux organes régionaux (Union Africaine, Ligue Arabe, Dialogue 5+5, etc.) et est favorable à la relance de l’Union du Maghreb Arabe.

Toutefois, la Libye a besoin de l’aide de la communauté internationale pour la transition. Et la conférence internationale ministérielle de soutien à la Libye en matière de sécurité et d’Etat de droit du 2012 a permis aux autorités libyennes d’exposer leurs priorités et de recueillir les propositions d’assistance de leurs partenaires. Depuis l’assassinat de l’ambassadeur américain à Benghazi en 2012, la priorité du gouvernement est de constituer une armée unifiée pour affaiblir les multiples milices régionales. Et, comme cela a été dit, la garantie de la sécurité est essentielle pour le bon fonctionnement des plates-formes pétrolières libyennes. Les fermetures dues aux mouvements de protestation ont provoqué des pertes estimées, jusqu’à présent, à 13 milliards de dollars.

Le 10 novembre, des partisans du fédéralisme en Libye qui bloquent les sites pétroliers dans l’Est du pays, ont annoncé la création d’une banque régionale pour la Cyrénaïque et d’une compagnie pour commercialiser le pétrole libyen. « Le bureau exécutif de la Cyrénaïque a décidé la création d’une compagnie pour le pétrole et pour le gaz », a déclaré par Abd Rabou al-Baraassi, le chef de cet exécutif autoproclamé pour la région orientale de la Cyrénaïque. L’économie de la Libye dépend principalement des revenus du secteur pétrolier, qui composent presque la totalité des exportations et plus de la moitié du PIB : le pays est le quatrième producteur de pétrole du continent africain, mais son industrie et son agriculture sont encore limitées. Donc, dans le cadre de sa reconstruction, la Libye est devenue un terrain de compétition pour les entreprises occidentales en quête de contrats avec les nouvelles autorités. Le pétrole libyen suscite un grand intérêt mais, au même temps, préoccupe tout la communauté internationale : en effet, tant que la Libye ne sera pas gérée par un gouvernement plus stable, il est peu probable qu’elle sera en mesure d’offrir des conditions financières plus intéressantes pour les contrats.

Le développement de la Libye s’est arrêté en 2011 à cause de la guerre civile, qui a bloqué les exportations, qui ont progressivement redémarré en 2012. Actuellement, ses principaux pays clients sont l’Italie (22,8%), l’Allemagne (14,3%) et la France (14,2%), et ses principaux fournisseurs sont la Tunisie (13,3%), la Turquie (9,1%) et la Chine (8,8%). La plupart des exportations de la Libye sont liées à l’industrie pétrolière, et les produits qu’elle importe le plus sont le fer et l’acier, les machines industrielles, les véhicules, les céréales, ainsi que d’autres produits alimentaires. Toutefois, bien que le changement de régime ait été synonyme de reprise économique et d’accroissement des échanges commerciaux, la multiplication des violences dans le pays a compliqué la reprise et retardé la planification économique à long terme. Les activités économiques, en dehors des hydrocarbures, ont également pâti de l’interruption de l’activité bancaire, l’accès limité à l’argent liquide et le départ des travailleurs. Il faut également que la Libye diversifie ses activités afin de résoudre les problèmes de stabilité financière et économique à long terme ainsi que le chômage dans le pays. A propos du chômage, il est nécessaire que la principale dépense du gouvernement libyen redevienne les salaires : en effet, entre 70 et 80% de la population active reçoivent un salaire de l’Etat, et dans le budget 2013, les salaires représentent plus de 30% des dépenses. Selon la commission de crise du CNG, une production de 400 000 barils par jour est nécessaire pour couvrir tous les salaires de la fonction publique. Donc, le blocage des installations pétrolières pourrait mettre en péril les finances publiques, et augmenter la crise nationale.

Les protestations des berbères à Mellitah avaient obligé les autorités à fermer un gazoduc stratégiquement, et économiquement important pour les deux pays. Et le rétablissement des livraisons de gaz à l’Italie est devenu une question vitale pour le gouvernement libyen, qui perd le contrôle de ses ressources. La Libye atteignait la production de 1,6 million de barils par jour à l’époque de Mouammar Kadhafi, mais aujourd’hui ne dépasse pas 300 000 barils. Le récent scandale de corruption a permis aux autorités de la Cyrénaïque d’imposer leur monopole sur l’exploitation et les exportations de pétrole de la région, et le gouvernement de transition ne contrôle plus, de facto, que la Tripolitaine.

Si les compagnies pétrolières ne parviennent pas à stabiliser la production, et sans un équilibre de toutes les institutions, comment le gouvernement d’Ali Zeidan peut donner l’image d’une Libye idéale pour les investissements ? Le gouvernement doit assurer la gestion durable des ressources pétrolières de la Libye : gérer les opérations pétrolières intérieures, coordonner l’afflux croissant et rapide des investissements directs étrangers, et contenir les tensions politiques et régionales autour de la redistribution des revenus du pétrole. La réussite de la transition et le développement durable de la Libye dépendront, donc, de l’évolution de la situation sur le plan de la sécurité, de la stratégie économique du nouveau gouvernement, et de la résolution des tensions régionales sur les ressources en hydrocarbures.