28/11/2013

La mosaïque kurde, d’émancipation en émancipation, inquiète la région

Par Anas El Baye, Institut MEDEA

Les Kurdes sont près de 40 millions dans le monde, sans Etat propre, et répartis essentiellement entre la Syrie, la Turquie, l’Irak, et l’Iran. Si l’actualité évoque souvent le sort des Kurdes à travers leurs revendications identitaires et leur volonté d’émancipation des Etats dont ils dépendent (en Turquie ou en Syrie), elle évoque aussi de plus en plus la situation où ils ont gagné leur autonomie dans le Kurdistan irakien, reconnu par l’Etat irakien depuis 1991 et par la communauté internationale. Des forts partis politiques comme le PDK* et l’UPK* en Irak portent directement la responsabilité de cette naissance et ils ont largement œuvré à la reconstruction politique du pays après l’effondrement du régime de Saddam Hussein en 2003. Les Kurdes ont même donné un président au pays, Jalal Talabani, qui est toujours en poste aujourd’hui.

Les Kurdes ont franchi une nouvelle étape également en Syrie avec la naissance récente du Kurdistan occidental. La guerre civile qui sévit en Syrie depuis plus de deux ans aura donc directement servi les intérêts kurdes, où depuis la semaine dernière, ces derniers « ont pris le large » selon l’expression du journaliste Christophe Ayad de « Le Monde »[1]. Désormais, ils disposent de leur propre administration autonome à l’égard de Damas. Le PYI, parti des travailleurs kurdes syriens directement lié au PKK turc d’Abdüllah Ocalan revendique la paternité de la naissance du désormais « Kurdistan occidental ». On parle aussi peu des Kurdes qui résident dans ce qui est l’actuel Azerbaïdjan, dans l’ancien Kurdistan rouge situé dans le Haut-Karabagh, actuellement sous occupation arménienne, et qui se caractérisent par leur appartenance au chiisme contrairement aux autres Kurdes de la région. Ils sont environ 6000.

Les Kurdes entre 4 États au Moyen-Orient en 2002

(Source: Documentation photographique n°8027 : Du Maghreb au Moyen-Orient, un arc de crises, auteur : Georges Mutin)

On peut donc véritablement parler d’une mosaïque kurde éclatée sur la région qui commence à inquiéter certains pouvoirs en crise. Parce que les Kurdes sont une minorité très importante en nombre et pour leur force politique dans chacun des pays où ils vivent, l’instabilité régionale pourrait favoriser d’autres causes nationales, comme en Iran par exemple.

Or, la minorité kurde est très forte en Iran et se trouve à proximité de l’Irak et de la Turquie, donc dans l’ouest du pays. «  En Iran, la question kurde est perçue de plus en plus sous un angle sécuritaire car les minorités se retrouvent aux frontières du pays : que ce soit les Baloutches, les Azéris, ou les Kurdes, ils inquiètent les pouvoirs centraux » explique Clément Therme, chercheur à la faculté de théologie de Genève[2]. Leur situation est donc stratégique et largement surveillée par la capitale, vu ce qui se passe actuellement dans les pays voisins, notamment en Syrie. « Les Kurdes iraniens représentent (en effet) près de 8 millions de membres, soit 10 % de la population. » Et les pouvoirs s’organisent  chacun de leur façon: Ankara a mis sous les verrous le leader du PKK, Ocalan, depuis près de quinze ans et a mis en place un système de coopération entre l’Etat turc et l’Iran depuis les années 2000 pour contrôler la question kurde. Quelques gestes ont été octroyés par la Turquie, par exemple la reconnaissance d’une chaîne télévisée nationale, mais pour ses 12 millions de composants (16% de la population turque), la communauté kurde ne se sent toujours pas d’exister de plein droit dans ce que la Turquie appelle encore la région d’Anatolie du Sud-est. A cause ce qui se passe en Syrie, en Turquie, et en Irak, il y a une peur en Iran de balkanisation du territoire bien que peu probable; c’est pour cela que la politique a un approche plus sécuritaire depuis plusieurs mois, afin d’éviter une émancipation de cette région qui provoquerait  inévitablement l’instabilité du pays.

Même si l’Iran est un des pays les plus stables dans la région depuis des décennies, Téhéran préfère comme la Turquie assurer un majeur encadrement des velléités kurdes. Son atout : il existe ici encore un sentiment national iranien très fort, vieil Etat oblige, contrairement à l’Etat syrien et irakien à l’éthos plus récent et donc plus fragile face aux guerres qui les ravagent tous deux depuis des années.


[1] http://www.lemonde.fr/international/article/2013/11/27/en-syrie-les-kurdes-prennent-le-large_3521025_3210.html 

[2] http://www.dailymotion.com/video/x17gfjr_les-kurdes-iraniens-entre-integration-et-revendications-ethniques_news?start=5

* Parti démocratique du Kurdistan / * Union patriotique du Kurdistan