05/11/2013

Ma’lûla, un village chrétien à l’heure de la guerre syrienne

Par Félix Pernas, Institut MEDEA.

En juillet 2007, l’Institut de langue araméenne  fut   inauguré en grande  pompe à Ma’lûla, petit village à une heure  au nord de Damas. L’immeuble de trois étages avait comme but de promouvoir et de préserver  la langue araméenne,  langue dans laquelle Jésus a prêché. Lors de l’inauguration, la télévision syrienne et des importants membres du gouvernement y  étaient présents. Six années plus tard,  la situation dans cette petite bourgade syrienne  est bien différente, victime elle aussi de la guerre qui sévit depuis deux ans et fragilise les conditions des minorités. [1]

maloula image

En  septembre 2013, une bataille s’est livrée à feu et  à sang à  Ma’lûla. Les rebelles avaient pris le village  lors d’une opération rapide et risquée et l’armée d’El-Assad a lutté pour le reprendre  avec toute la puissance de feu de  sa machine de guerre.  Aujourd´hui, après la victoire de l’armée loyaliste et avec les rebelles refugiés dans les montagnes, Ma’lûla est devenu l’un des symboles de la souffrance des chrétiens syriens. [2]

L’importance de Ma’lûla est, bien sûr, stratégique. Depuis environ trois mois, les rebelles sont engagés sur un nouveau front : le Jabal Qalamous. Cette chaîne montagneuse, dans laquelle se trouve le village, abrite certaines des bases militaires les plus importants du pays.[3] En outre, si les rebelles avaient pris contrôle du village, ils auraient pu aussi ouvrir un couloir jusqu’à la frontière du Liban et contrôler la route du Nord, qui  relie la capitale avec  la ville de Homs.

Cependant, il faut aussi voir la bataille de  Ma’lûla d’un point de vue symbolique. Même son nom évoque une origine chrétienne : Ma’lûla signifie « entrée ». D’après la légende, Sainte Thècle, considérée comme la première femme martyre, réussit à s’échapper de ses persecuteurs Romains par l’ouverture d’une fissure dans la montagne.  La Syrie a toujours occupé un lieu privilégié dans l’imaginaire chrétien. C’était sur  la route de Damas, que Saint Paul est tombé  de son cheval et, marqué par la vision du Christ, a donné un nouveau rythme à l’évangélisation du monde. Les chrétiens de Syrie représentent aujourd’hui environ 10 % de la population du pays (23 millions), l’une des plus anciennes communautés du monde.

L’un des preuves de l’importance de ce pays pour le Christianisme est le fait de que l’une des dernières ambassades occidentales qui restent ouvertes est celle du Vatican. Il y a en Syrie en ce moment 35 évêques, dont 17 sont catholiques. Le Nonce, Mario Zenari explique la situation lors d’un entretien pour le journal espagnol  El País , « Les chrétiens ont vécu en Syrie d’une façon satisfaisante, s’ils ont voulu construire une église, ils ont pu le faire, et ils ont même reçu le soutien financier du gouvernement ». Cependant,  il précise qu’il considère seulement “la liberté religieuse,  pas les questions des droits de l’homme ou des libertés fondamentales. [4]

Lors de la bataille de Ma’lûla,  El- Assad a voulu  montrer sa puissance à la minorité chrétienne, qui a jusqu’à présent cherché la protection de son régime. Les chrétiens observent avec énorme inquiétude la prédominance des islamistes au sein des forces rebelles.  Dans leur horizon, l’exemple  de l’Irak se profile comme une possibilité bien réelle. Avant de l’invasion américaine en 2003, il y avait en Irak 1,2 millions de chrétiens dans tout le pays. Maintenant, il n’en reste que 300.000. [5]

La question de la religion a joué un rôle clé depuis le début de la guerre en Syrie. La peur des chrétiens de  perdre leurs acquis et leur sécurité face à la montée de l’islamisme a été toujours un atout pour le régime, qui a cherché « confessionnaliser » un conflit qui a couté la vie à plus de 110 000 personnes et qui a provoqué deux  millions de réfugiés.[6]

(PHOTO:  Ma’lûla , Gérard GRANDJEAN)


[1] “Chrétiens de Syrie: les limites du modèle laïc arabe ». Frédéric Pichon (Les Cahiers de l’Orient, nº93, page 77).

[2] « Des chrétiens de Syrie demandent la nationalité russe ». Le Monde. 16/10/2013 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/10/16/des-chretiens-de-syrie-demandent-la-nationalite-russe_3496754_3218.html

[3] « Syrie. L’attaque de Ma’aloula moins menaçante pour les chrétiens que certaines couvertures médiatiques »Blogs Le Monde 19/09/2013  http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/09/19/syrie-lattaque-de-maaloula-moins-dangereuse-pour-les-chretiens-que-certaines-couvertures-mediatiques/

[4] El conflicto asedia a los cristianos de Siria. EL País. 29/09/2013 http://internacional.elpais.com/internacional/2013/09/29/actualidad/1380456045_486773.html

[5]“ No hay país para los cristianos”  Ethel Bonet. El Confidencial. 03/11/2012 http://www.elconfidencial.com/mundo/2013-11-03/no-hay-pais-para-los-cristianos_49051/

[6]Syrie : plus de 2 millions de réfugiés. Les Echos. 03/09/2013 http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/0202982173924-syrie-le-nombre-de-refugies-depasse-2-millions-600437.php