06/11/2013

Nucléaire Iranien : à propos d’une « Fatwa Introuvable ».

Par David Rigoulet-Roze, chercheur rattaché a l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS) et associé à l’Institut MEDEA

Dans son point de presse du 28 septembre 2013 à, propos de sa conversation téléphonique avec son homologue iranien, Hassan Rohani, le président Barack Obama a indiqué qu’un accord sur le nucléaire pourrait permettre à terme la levée des sanctions internationales qui frappent durement la République islamique. A cette occasion, il a curieusement fait référence à une fatwa (avis religieux ayant en quelque sorte force de loi dans la culture chiite) qui aurait été édictée par le « Guide suprême » iranien, Ali Khamenei : « Le guide suprême de l’Iran a prononcé une fatwa contre le développement des armes nucléaires ». La chose est pour le moins étonnante et ce, à plus d’un titre. D’abord, parce qu’il peut paraître surprenant d’évaluer le potentiel d’un processus de négociation de caractère stratégique à l’aune d’un édit religieux, même émanant d’une haute autorité, en l’espèce celle du Rahbare moazzam (« Guide suprême »). Cela présente le risque, au motif sans doute louable d’éviter tout tropisme occidentalo-centriste par la prise en compte effective de l’Altérité géo-culturelle de son interlocuteur, de tomber dans le piège du relativisme susceptible, en l’espèce, de conduire à une sorte de fétichisme chiito-centré de mauvais aloi.

Ensuite, parce que en matière fatwa sur le sujet ultra-sensible du nucléaire, il semble bien difficile de déterminer si elle existe en tant que telle. Certes, l’énonciation d’une telle fatwa a été régulièrement évoquée depuis le début de la crise sur le nucléaire – elle aurait même été évoquée par le vice-ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, lors de l’ouverture du nouveau round de négociations à Genève entamé le 15 octobre, comme la condition de possibilité d’un éventuel futur accord sur le nucléaire iranien[1] -, mais ladite fatwa a jusqu’à présent le plus souvent figure de « serpent de mer » depuis le milieu des années 2000. Une fatwa prohibant « la production » et « l’usage » d’armes nuclé1aires « dans touts les cas » aurait été édictée, oralement, en octobre 2003[2]. Depuis lors, cette fatwa a été régulièrement évoquée par différents responsables iraniens : de Kamal Kharazi, ancien ministre des affaires étrangères (1997-2005) durant le mandat du président Mohammad Khatami, à l’ancien ambassadeur iranien à l’ONU, Muhammad Javad Zarif – devenu en 2013 ministre des Affaires étrangères du nouveau président iranien Hassan Rohani, voire Hassan Rohani lui-même, en passant par le président du Majlis (« parlement »), Ali Laridjani, ou encore l’ancien ministre des Affaires étrangères – redevenu le 15 août 2013, le responsable de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (OIEA) -, Ali Akbar Salehi, Le problème est que ladite fatwa qui serait digne du plus grand intérêt – dans la mesure où théoriquement, sur le plan doctrinal, une fatwa ne s’annule pas[3] mais s’intègre dans un ensemble jurisprudentiel islamique susceptible toutefois d’être modifié par des fatwas ultérieures si l’intérêt supérieur du régime (maslahat) le requiert – ne figure pas dans la partie consacrée aux principales fatwas sur le site officiel du « Guide suprême »[4]. Un article publié le 8 avril 2012 par l’agence IRNA donnait le détail des multiples mentions du « Guide suprême » condamnant l’usage des armes nucléaires mais aucune ne faisait référence à une quelconque fatwa. Le 30 juillet 2013, le site ultra-conservateur iranien Tasnimnews (« La source paradisiaque » en principe réservée aux « rapprochés de Dieu »), aurait publié une liste des 493 fatwas émises par Khamenei depuis 2004. Or, aucune ne faisait explicitement mention d’une interdiction de la poursuite du développement d’armes nucléaires. Certes, le « Guide suprême » s’est, à plusieurs reprises, exprimé sur la question du nucléaire à la faveur de manifestations et/ou de déplacements dans le pays et stigmatisant comme haram [« interdit » en arabe] la production, la détention et l’usage d’armes nucléaires car allant à l’encontre des lois islamiques (ahkam[5]). On peut d’ailleurs relever que les déclarations d’Ali Khamenei ne sont pas toujours dénuées d’ambiguïté même si, à chaque fois, est réitérée la condamnation de principe d’une telle arme.

Mais de fatwa, en bonne été due forme, point, semble-t-il. On peut certes considérer qu’une fatwa, qui constitue stricto sensu une réponse circonstanciée d’un clerc de haut rang – d’autant plus habilité à le faire qu’il est un Marja al-taqlid (« source d’imitation ») – à une question formulée par un fidèle, peut être formulée par voie purement orale. Mais cela entretient malencontreusement l’ambiguïté que certains détracteurs plus ou moins bien intentionnés renverront à de la taqqiya (« dissimulation ») ou plus précisément au ketman (variable persane de kitman en arabe pour désigner le « secret »), cette stratégie inhérente à la culture chiite qui consiste à masquer son identité confessionnelle pour se préserver et, dès lors qu’elle se trouverait déclinée à un niveau plus spécifiquement géopolitique, à préserver des intérêts supérieurs, en l’occurrence ceux de la nation iranienne.

C’est dire qu’il convient de ne pas conférer une importance disproportionnée à cette logique jurisprudentielle si l’on ne souhaite pas hypothéquer les attendus des négociations en cours. Il s’agit donc de ne pas faire preuve de naïveté et de reconnaître plutôt que – par-delà le régime de la République islamique – l’Etat iranien a des intérêts légitimes à préserver, parce selon la formule célèbre de Napoléon « tout Etat fait la politique de sa géographie » et que son environnement géopolitique est éminemment instable. Il n’est donc nul besoin de se perdre dans les subtiles méandres de la jurisprudence islamique frisant parfois la casuistique en espérant obtenir une quelconque caution théologico-politique à une problématique somme toute stratégique et qu’il convient de traiter comme telle en parvenant à faire comprendre à l’autre partie que la préservation des intérêts de la « communauté internationale » – en l’espèce, que l’Iran prenne la décision effective de ne pas construire la bombe afin d’éviter une prolifération nucléaire qui ne serait certainement pas dans son intérêt à long terme – constitue finalement notre dénominateur commun.


[1] Cf. DEBKAfile, « Iran dictates Khamenei’s ‘fatwa’ as basis for nuclear negotiations. US fails to update Israel on Geneva talks », Exclusive report, 15 octobre (http://www.debka.com/article/23357/Iran-dictates-Khamenei%E2%80%99s-%E2%80%9Cfatwa%E2%80%9D-as-basis-for-nuclear-negotiations-US-fails-to-update-Israel-on-Geneva-talks).
[2] Cf. Robert Collier, « Nuclear Weapons Unholy, Iran Says : Islam Forbids Use, Clerics Proclaim », on San Francisco Chronicle, 31 octobre 2003 (http://www.sfgate.com/news/article/Nuclear-weapons-unholy-Iran-says-Islam-forbids-2580018.php). Cf. également Michael Eisenstatd et Mehdi Khalaji, « Nuclear fatwa : Relion and Politics in Iran’s Proliferation Strategy », on Policy Focus, n°115, septembre 2011 (http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/nuclear-fatwa-religion-and-politics-in-irans-proliferation-strategy).
[3] C’est tout le problème de la fatwa édictée, le 14 février 1989, par feu l’Ayatollah Ruhollah Khomeyni à l’encontre de Salman Rushdie pour avoir publié les Versets sataniques.
[4] Cf. le site officiel d’Ali Khamenei (http://french.khamenei.ir).
[5] Les ahkam sont les statuts juridiques relatifs à une action dans le fiqh («  droit musulman »).Les juristes religieux en définissent généralement cinq : ce qui est fard, à savoir « obligatoire » ; ce qui est mustahab, à savoir ce qui est vivement «  recommandé » ; ce qui est halal, à savoir ce qui n’est « ni interdit, ni obligatoire », et donc « licite » ou « autorisé » ; ce qui est makrouh, à savoir ce qui est formellement « déconseillé » mais pas strictement « prohibé » ; enfin ce qui est déclaré haram, à savoir « illicite » ou « interdit ».