15/11/2013

Perspectives européennes sur la crise en Libye

Par Francesca Fabbri, Institut MEDEA

Entre tous les pays en transition du Nord de l’Afrique, la Libye est probablement celui qui a connu les changements les plus radicaux. La situation politico-sécuritaire, après la chute du régime de Khadafi en 2011, ne parvient pas à se stabiliser. Cette fragilité, combinée à l’importance de la Jamahiriya en tant que partenaire commercial de l’Europe (spécialement dans le secteur énergétique) et pour les frontières de la Méditerranée, du Sahel et du Maghreb, suggère des questionnements incontournables pour l’action de l’Union Européenne et ses Etats Membres dans leur soutien à la reconstruction postrévolutionnaire.

Libya's Prime Minister Ali Zeidan speaks during a joint news conference at the headquarters of the Prime Minister's Office in Tripoli

(copyright:  REUTERS/ISMAIL ZITOUNY)

Le pouvoir du gouvernement élu en 2012 est de plus en plus faible face à une fragmentation politique extrême. La mesure de cette polarisation politique et des difficultés des gouvernants à maintenir le contrôle sur le pays, a  été dramatiquement soulignée par des événements récents : l’enlèvement du Premier Ministre Ali Zeidan par une milice d’anciens révolutionnaires dans ce qui parait être un coup d’état failli, ainsi que la capture par les forces spéciales américaines  de Nazih al Ruqai’i, autrement dit Abu Anas al-Libi, accusé pour son rôle dans les attentats contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya en 1998.

Depuis trois mois la plupart de la production et des exportations de pétrole de la Libye ont été bloquées par les milices autonomistes de la Cyrénaïque. Ils ont montré l’impuissance du gouvernement d’Ali Zeidan, qui a menacé à plusieurs reprises d’arrêter les occupants, encourageant les dirigeants politiques de l’Est, y compris des ex-rebelles, à former un gouvernement régional autonome dit de Barqa (nom arabe de la Cyrénaïque) et à fonder une compagnie pétrolière régionale indépendante[1].

La division pré-Kadhafi entre Tripolitaine, siège du pouvoir centrale, et la Cyrénaïque, riche en pétrole,  était déjà un des problèmes de la Libye, comme celle entre les pouvoirs locaux et le gouvernement central et les conflits sociaux déguisés en lutte ethnique.  Après 2011, ces éléments se sont combinés à l’effondrement de l’appareil de sécurité de l’Etat avec toutes les structures étatiques. Cela, à coté d’une circulation d’armes sans précédents, a entraîné la prolifération de nombreuses milices qui ne répondent à aucune autorité de l’Etat et ne sont pas intéressées à construire un système sécuritaire structuré.

L’Union Européenne et certains entre ses états membres ont mis en place des programmes pour contribuer à renforcer la naissance d’un système démocratique en Libye, mais elle reste le seul Etat du Nord de l’Afrique à ne pas avoir encore signé un accord d’association et à ne pas être complètement intégré dans la politique euro-méditerranéenne. Comme le suggère Mattia Toaldo de ECFR[2], l’Union et les Etats membres devraient donner aux politiques pour le renforcement du système démocratique un poids égal pour la formation d’un système de sécurité intégré. Dans ce cadre, une approche paritaire, plutôt que la conditionnalité politique, serait plus efficace, vu le potentiel économique de la Libye. D’ailleurs, une ouverture des politiques d’immigration pourrait contribuer à rendre plus sûrs les bords de la Méditerranée et à empêcher le trafic d’êtres humains.

Un autre secteur qui demande avec urgence l’action des principaux acteurs en Libye est le système judiciaire[3]. Il ne fonctionne toujours pas dans de nombreuses régions du pays, tandis que les groupes armés continuent à faire leur propre justice, ainsi qu’à l’intérieur des prisons. Beaucoup des divisions entre les acteurs politiques naissent de la défaillance de la réconciliation nationale. Les graves lacunes du système actuel sont enracinées dans les défauts de celui qu’il a remplacé. Sous Kadhafi, le pouvoir judiciaire a souffert de la politisation, d’une corruption généralisée et de l’utilisation de moyens extrajudiciaires pour cibler les opposants politiques. C’est un héritage très lourd pour les efforts du nouveau gouvernement. L’Union Européenne et ses Etats membres pourraient fournir une assistance technique et un service de formation à la Commission Vérité et Réconciliation et soutenir les organisations de la société civile dans leurs efforts pour documenter les violations passées et récentes.

A rendre la situation plus compliquée, il y a une chute de confiance des citoyens dans les représentants élus de la Libye et il y a des appels contrastants au retour aux urnes ou à l’abolition du Congrès National General[4]. Néanmoins, les procédures pour l’élection de l’Assemblée nationale constituante ont été mises en route dans les dernières semaines, les candidats ont commencé à s’enregistrer pour former le «Comité des Soixante» chargé de rédiger la nouvelle constitution et qui devrait normalement être élu en décembre. L’inclusion politique, religieuse, et ethnique est fondamentale pour le succès de ce Comité Constitutionnel.

Au demeurant, la transition en Libye va durer longtemps, mais il y a déjà beaucoup que le gouvernement libyen, avec ses partenaires européens, peut faire pour stabiliser le pays et être un acteur fondamental dans les rapports euro-méditerranéens.

 

Bibliographie :

http://ec.europa.eu/europeaid/where/neighbourhood/country-cooperation/libya/libya_en.htm

http://ec.europa.eu/world/enp/pdf/country/2011_enpi_csp_nip_libya_en.pdf

http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT+TA+P7-TA-2013-0446+0+DOC+XML+V0//EN&language=EN

http://www.iemed.org/observatori/arees-danalisi/arxius-adjunts/anuari/iemed-2013/Vidal%20Bourebka%20Rufalco%20Socio%20Political%20Actors%20Arab%20Spring%20EN.pdf

 


[1] http://www.nytimes.com/2013/11/12/world/africa/in-challenge-former-rebels-in-libya-form-own-oil-company.html?_r=0

[2] http://www.ecfr.eu/blog/entry/libya_what_can_europe_do

[3] http://www.crisisgroup.org/~/media/Files/Middle%20East%20North%20Africa/North%20Africa/libya/140-trial-by-error-justice-in-post-qadhafi-libya.pdf

[4] http://www.opendemocracy.net/arab-awakening/rhiannon-smith/libyas-constituent-assembly-light-at-end-of-tunnel