19/11/2013

Quarante ans après la guerre du Kippour (partie 2)

Par Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, senior Advisor à l’Institut Medea, collaborateur scientifique de l’Institut d’Etudes Européennes/ REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), Président du CCMO

Paru dans la Revue internationale et stratégique, IRIS, n°91 2013

 

II    1973-2013 : un contexte géopolitique défavorable à Israël ou la recristallisation de la somme de toutes les peurs

Les relations entre Israël et la Syrie n’ont jamais été aussi tendues que depuis deux ans, la chute de Moubarak et l’arrivée des Frères musulmans, et la guerre civile en Syrie. Pourtant, la présence des dictateurs assurait à Israël une stabilité rare. L’arrivée de la démocratie est inquiétante pour ses frontières et surtout l’attitude israélienne d’observation risquerait de ne pas durer si de véritables aggressions étaient portées côté Golan et côté Sinaï à la frontière sud du pays. Les attaques contre  le gazoduc, la rupture du contrat gazier privilégié entre Tel Aviv et le Caire, les infiltrations de certains terroristes et l’attentat perpétré contre un bus israélien en 2011 dans le sud, tout comme la poudrière que pourrait représenter le Sinaï inquiète l’Etat hébreu. Côté du front nord, le Golan est surprotégé par Israël, mais n’a pas empêché quelques infiltrations il y’a un an et surtout les tirs depuis la Syrie.

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Le secrétaire d’état américain Henry Kissinger et la première
ministre Israélienne Golda Meir, 27 février 1974 en Israël. AFP/RADIOPHOTO

 

Les relations entre Israël et ses voisins, on l’a vu, ont fortement évolué en 40 ans. L’Egypte, minée lors la guerre des Six Jours en 1967 comme après 1956 et la crise de Suez, puis lors de ses représailles en 1973 lors de la guerre du Kippour, évolue progressivement vers le dialogue pour faire le choix d’une paix glaciale avec Israël en 1979. Anouar Al Sadate, le président égyptien paie le prix de sa vie, assassiné au Caire. Si la paix est signée sur le papier elle reste froide dans les faits et l’Egypte bascule dans la doxa d’ex espoir du renouveau arabe à premier pays « traître » à la cause arabe. Quant aux urgences, il semble que l’Iran demeure la première des menaces, tout en surveillant le Liban. D’autres pays comme la Jordanie ne représentent historiquement aucun danger pour Israël.

La multiplication des menaces extérieures depuis 2011

Comme l’affirme Pierre Berthelot, chercheur à l’IFAS à Paris : « Israël est une puissance du statu-quo » qui favorise ainsi « la conservation de la supériorité acquise et de la prospérité qui en procède »[1]  Il n’y a plus uniquement le Liban et l’Iran qui posent problème désormais aux gouvernements israéliens. Avec le dit « Printemps arabe », il est clair que les transformations régionales liées à la chute d’Hosni Moubarak, tout comme la chute à terme du régime alaouite en Syrie posent plus que jamais la question de la sécurité future de l’État hébreu. Israël observe tout cela. Yigal Palmor l’assure: « Nous n’intervenons pas. Dans les déclarations publiques, nous nous efforçons de maintenir un ton réservé, pour ne pas laisser dire que nous cherchons l’ingérence. Car s’il y a une chose que nous voulons surtout éviter, c’est bien l’interventionnisme, direct ou indirect. »  Tel Aviv garde en souvenir les conséquences de la révolution iranienne en 1979 qui mit fin brutalement à leurs relations privilégiées, puis à la victoire du Hamas en 2006. Elle craint les gouvernements islamistes par dessus tout. Sans minorer le risque iranien, dont on parle amplement tout comme celui de la crise libanaise latente, nous nous concentrerons à l’image de ce qui s’est passé en 1973, essentiellement sur les relations qu’Israël peut/doit entretenir avec l’Egypte nouvelle et la Syrie en cours de transition.

Les relations actuelles entre Israël et l’Egypte : quelques constats et projections

Côté égyptien, si la paix a bien eu lieu sur le papier entre Israël et l’Egypte, la société égyptienne n’a jamais accepté dans les faits cette paix froide. L’arrivée des Frères musulmans, ennemis jurés de Moubarak et de l’establishment, a été perçue comme un risque immédiat. Pourtant, ces derniers, coincés entre le marteau et l’enclume, se sont engagés à ne pas rompre le traité de Paix. Le pays étant déjà dans une grave crise économique, il ne peut se passer de l’aide américaine issue du traité de paix. Mohamed morsi, s’il a joué le médiateur en décembre 2012 entre les Palestiniens du Hamas et Israël, avec l’aide de l’ancienne secrétaire américaine, Hillary Clinton, lors de l’opération « Pilier de Défense », menée par l’Etat hébreu contre la bande de Gaza, il a assuré à l’image de son prédécesseur, de ne jamais mettre les pieds en Israël ; en tout cas pas avant qu’une paix soit effective entre Israéliens et Palestiniens.

La peur d’Israël de disparaître comme l’obsession sécuritaire du pays ressurgit surtout de là, après les années de succès, de confort et d’indolence post-1967. C’est important pour comprendre la situation régionale d’aujourd’hui et la position d’Israël face aux « Révolutions ». Si pour Dominique Vidal, historien, l’évidence frappe, c’est surtout parce qu’au vu du contexte régional actuel, « la guerre de Kippour est la dernière période de belligérance entre Israël, l’Egypte et la Syrie »[2] . Depuis cette guerre, Israël ne concède plus aucun risque sur sa sécurité et prends tous les devants en prévention pour éviter une nouvelle guerre. Jusqu’à aujourd’hui, la sécurité d’Israël ne semblait pas menacée outre-mesure mais la transition démocratique de l’Egypte depuis deux ans et l’arrivée des frères musulmans qui attendaient le pouvoir depuis 80 ans, en la personne du Président Morsi, et la Syrie de Bachar al Assad qui se transforme en poudrière géopolitique régionale, changent la donne. Pour Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l’Open Université (Tel Aviv), « ce qui se passe actuellement est peut-être la fin d’un cycle durant lequel les zones frontalières furent des zones de sécurité et les Etats capables de contrôler parfaitement la situation. Aujourd’hui, et demain, ce ne pourra plus être le cas ».

A raison, la chute du raïs, et la victoire des Frères musulmans avec à sa tête le président Mohamed Morsi, avaient très rapidement inquiété la communauté internationale et Israël. En réalité, la situation est à l’heure actuelle sous contrôle sur la frontière même si quelques incidents peuvent inquiéter et rapidement dégénérer. Le problème majeur concerne la péninsule du Sinaï, enjeu majeur du traité de paix israélo-égyptien depuis 1978 . D’autres signes d’inquiétude : l’attaque de l’ambassade d’Israël le 10 septembre 2011 et l’inaction de la police égyptienne qui a semé l’inquiétude chez les Israéliens puis l’accueil d’une représentation du Hamas  au Caire en juillet 2012. S’il y avait rupture du Traité de paix, Israël pourrait vouloir surtout reprendre le Sinaï pour des raisons de sécurité. Or, les tensions s’y multiplient depuis plusieurs mois. L’attentat en août 2011 contre un bus israélien de la compagnie Egged assurant la liaison du nord du pays vers Eilat shooté par une roquette en provenance de la frontière égyptienne tout comme la volonté du Caire d’alléger le blocus à Gaza pourrait contrarier Israël. Preuve en est, avec la première étape : Le Caire a rouvert le passage de Refah, poste-frontière gazaoui côté égyptien le 23 août 2012.

En réalité, l’embrasement du Sinaï peut se déclencher à tout moment, comme cela aurait pu être le cas suite à l’attaque  des 17 garde-frontières égyptiens – a priori par des Islamistes – le 15 août 2012 et qui de là a mis en perspective l’islamisation croissante de la péninsule désertique. Rejetant la faute sur Israël, le Hamas accusait plutôt Tel Aviv de vouloir déstabiliser l’actuel pouvoir égyptien en ayant orchestré cette opération. Le Hamas qui règne dans la bande de Gaza depuis 2007, à la suite de l’effondrement du gouvernement d’union nationale Fatah-Hamas dans les Territoires palestiniens, est sorti renforcé de la victoire des Frères musulmans aux élections du 10 mai 2012.

Il faut maintenant scruter de près l’évolution du président égyptien Mohamed Morsi et de son gouvernement. D’autant qu’il a congédié en août dernier le général Mohamed Tantaoui, héritier de la dynastie Moubarak et ancien chef du Conseil suprême des forces armées et donc a priori garant du maintien du traité de paix avec Israël. En attendant, les mouvements de l’armée en direction du Sinaï inquiètent par intermittences Israël qui cherche pourtant à renforcer son contrôle de la zone jugée comme non sécurisée par Tel Aviv. La question va plus loin pour Israël et pose surtout l’hypothèse d’une réintervention possible à terme dans le Sinaï. Cet espace géostratégique majeur était l’argument de poids dans la signature du traité de paix avec l’Egypte, qui pourrait payer le prix fort d’une réoccupation du désert. Israël craint la militarisation du Sinaï, avec ce que beaucoup d’analyses israéliens redoutent : le retranchement de bédouins armés hostiles au gouvernement égyptien islamiste, des éléments djihadistes qui ont combattu en Libye, au Mali aujourd’hui et en Somalie et dotés des restes des arsenaux de Kadhafi.

Afin de stabiliser durablement le front sud, d’empêcher officiellement l’immigration clandestine, Israël construit une barrière de sécurité sur près de 240 km . Le gouvernement assure que grâce à ce chantier, les terroristes de la mi-août n’ont au moins pas pu pénétrer en Israël pour aller y commettre des attentats. L’inquiétude ultime d’Israël concerne l’approvisionnement en gaz naturel, dont elle reçoit via l’Egypte les ¾ de sa consommation annuelle. En réalité, la découverte lors de la chute de Moubarak du contrat très avantageux dont bénéficiait Israël a scandalisé les nouvelles autorités, qui ont pu mesurer l’ampleur de la perte sèche dont était victime le pays depuis trois décennies et l’ont remis en cause. Le gaz était en effet vendu à très très bon marché. La tension s’est accrue aussi depuis la chute de Moubarak avec les nombreux sabotages de la conduite opérés dans le Sinaï. Afin de pallier aux défaillances futures, Israël se rapproche désormais de l’Azerbaïdjan, à même de lui rendre toute autonomie énergétique à l’égard de son ancien allié.

Les relations actuelles entre Israël et la Syrie : Israël doit-il finalement redouter l’effondrement du régime alaouite ?

Côté syrien, les relations sont bien plus complexes puisqu’aucune normalisation des relations politiques et diplomatiques n’a jamais abouti. Depuis 1967, et le début de l’occupation du Golan jusqu’à son annexion en 1981 en faisant le plus haut point stratégique d’Israël (1411m), les relations sont glaciales entre Damas et Tel Aviv. Le refus d’Israël de rendre le plateau syrien, même après le vote de la résolution 242 de l’Assemblée Générale des Nations Unies, dont les fondements ont été réitérés par la résolution 338 en 1973 suite à la guerre du Kippour, n’ont pas eu d’écho. Les relations complexes entre Israël et son voisin libanais, suspecté d’influence syrienne pendant de nombreuses décennies, n’ont pas arrangé les choses, d’autant que le Hezbollah libanais créé en 1982 n’est pour Israël que l’ombre menaçante directe de Damas. Les maigres tentatives de négociation de 1996 à Wye Plantation, entre le président américain Bill Clinton, le premier ministre israélien de l’époque Benjamin Netanyahu et le président syrien Hafez El Assad finirent dans l’impasse. Il est communément admis qu’Israël ne rendra jamais le Golan pour des raisons stratégiques évidentes, pour des raisons hydrographiques surtout  et enfin pour des raisons économiques et touristiques .

Depuis mars 2011 et le début du Printemps syrien, Israël est en alerte maximale. D’autant plus, que dès le 15 mars 2011, des manifestants syriens sont parvenus à pénétrer sur le plateau du Golan. L’armée israélienne avait fait feu et la porte-parole de l’armée n’avait pas hésité à dénoncer la gravité de la situation: «C’est un acte très grave et violent qui menace la sécurité des habitants d’Israël et qui viole son territoire». Au même moment, des heurts et échanges de tirs côté libanais à la frontière avaient fait plus de 70 blessés, côté palestinien alors que ces derniers commémoraient la nakba . Les missives diplomatiques accusaient mutuellement Tel Aviv et Damas d’attiser le feu.

Le renforcement de la clôture métallique sur le plateau du Golan de 120 km de long a lieu depuis plusieurs mois afin d’éviter les infiltrations antérieures de personnes et de marchandises diverses. Avec les quelques infiltrations connexes, le début de la révolte en Syrie est considéré comme l’un des actes d’agression les plus graves entre les deux pays depuis la fin de la guerre du Kippour en 1973. Depuis, l’embrasement en Syrie contamine davantage la Turquie et le Liban qu’Israël directement. Mais à la mi-juillet 2012, Israël a porté plainte contre l’incursion de près de 500 soldats syriens sur le plateau du Golan dans la zone démilitarisée  de 6 km de long, normalement sous observation de la FNUOD  comprenant près de 1000 casques bleus. Ce que redoute le plus Israël, c’est bien entendu le transfert depuis la Syrie déstabilisée d’armes lourdes (missiles sol-sol pouvant atteindre directement Israël depuis le sud-Liban) et chimiques à destination du Hezbollah libanais. Preuve en est, son intervention à la frontière syro-libanaise le 31 janvier dernier par des frappes ciblées qui ont visé, non pas des convois d’armes à destination du mouvement islamiste, mais bien  un centre de recherches militaires syrien.

Mythe ou réalité comme pour l’Irak de 2003, la Syrie est considérée au-delà du risque de déstabilisation à l’heure actuelle comme le plus important réservoir d’armes chimiques au monde. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’est ainsi dit plus inquiet par ce « qui pourrait arriver aux stocks d’armes chimiques, aux roquettes et missiles » qu’au sort du régime de Bachar Al Assad lors d’une interview à la chaîne de télévision américaine Fox le 22 juillet dernier . Il est fort à parier cela dit, qu’une fois le régime alaouite tombé, le Golan redevienne une zone troublée comme il y a 40 ans, donc de passage et de convoitises. Pour Yigal Palmor, il n y a pas grand choses d’autre à faire pour le moment qu’observer l’évolution côté syrien : « Au Golan, il est inutile d’envisager autre chose que le statu-quo tant que la situation en Syrie n’est pas définitivement stabilisée. »

Reste à savoir si Israël pourrait s’entendre avec le régime qui succèdera à celui des Alaouites, avec des représentants élus démocratiquement du Conseil National Syrien par exemple pout affaiblir le Hezbollah et les Islamistes que les Syriens laïcs craignent fortement. Des rumeurs ont circulé un temps sur l’appel de certains de ses éminents représentants à Israël à les aider à renverser le régime baasiste de Bachar Al Assad. On pourrait voir un intérêt à une véritable coopération entre Israéliens et Syriens du nouveau régime pour plusieurs objectifs communs : la mise à l’écart des velléités islamistes antisionistes et la construction d’un nouvel axe dynamique régional inédit entre Damas et Tel Aviv, clé d’effondrement de l’arc chiite.

Les relations actuelles entre Israël et le Liban : une stricte observation du jeu de dominos possible si effondrement du régime de Damas il y a

Israël a très tôt tiré un constat d’échec de son retrait du sud-Liban en 2000 sous la détermination d’Ehud Barak, alors Premier ministre. Le Hezbollah en est sorti renforcé, considérant ce retrait comme une victoire, comme le Hamas le prétendra également en 2005 lors du retrait de Gaza. La guerre des 33 jours de 2006, contestée en interne par le rapport Winograde  et décriée par la communauté internationale pour violation du droit international et de la souveraineté d’un Etat, n’est toujours pas acceptée par la majorité des Israéliens comme un échec de Tsahal. Or, pourtant, tel est bien le cas.

Le renforcement du Hezbollah, la peur de la « hezbollahisation » de l’armée libanaise tout comme la multiplication des incidents à la frontière et l’envoi de roquettes sur le nord du pays inquiètent Israël et la guerre n’y a rien changé. L’arsenal du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, accusé par Tel Aviv de posséder des dizaines de milliers de roquettes, pousse aujourd’hui Israël a plutôt se protéger en construisant un nouveau mur au nord du pays, plutôt que de repartir dans une guerre offensive dont il sait qu’il n’en a ni les moyens ni l’avantage. L’année dernière, Nasrallah, à la tête du premier parti politique du pays avant tout, insistait encore sur l’interaction nécessaire entre la résistance et l’armée régulière libanaise. La crise syrienne et l’embrasement à Tripoli, voire au reste du pays entre chiites pro-Assad et sunnites anti pourrait redistribuer les cartes.

Les relations actuelles entre Israël et la Jordanie : un partenaire historique et le seul front stable pour l’Etat hébreu

A l’image du traité de paix avec l’Egypte, celui signé entre la Jordanie et Israël en 1994 est un accord de politiques à politiques, qui n’a jamais gagné l’enthousiasme des peuples. L’agitation qu’a connue Amman dès le printemps 2011 avec les mouvements de protestation des chefs bédouins demandant au roi des mesures économique d’urgence et une réduction du train de vie du Palais, a en partie porté ses fruits. Même si l’on observe une véritable division de l’opposition qui a du mal à faire front commun contre ces avancées jugées insatisfaisantes, le départ du roi Abdallah II n’est pas demandé. Un statu quo qui serait donc favorable à Israël. Pourtant, l’importance des Frères musulmans, tout comme la force démographique et politique que représentent les Palestiniens (70% de la population) peuvent se retourner à tout moment contre le pouvoir actuel et par conséquent l’Etat hébreu. La simple nomination en avril 2012 de Fayez Tarawneh à la tête du gouvernement, ancien négociateur de la paix avec Israël, a déclenché des mouvements importants de la part de la jeunesse et des islamistes qui demandaient la fin de l’accord de paix. La Jordanie est un pays pauvre sans ressources, et faisant partie des dix Etats les plus arides au monde. Les Frères ont comme annoncé boycotté les élections législatives de janvier 2013, source de nouvelles tensions à venir, et ce pour protester contre la maigreur des réformes engagées dans le royaume hachémite mais également la loi électorale qui leur était défavorable . La victoire des loyalistes, clientélistes, au mode de fonctionnement politique tribal, risque d’être dans un avenir assez proche une nouvelle source de crise politique face aux Frères musulmans mécontents et à même de prendre davantage racine dans la société pour combler les lacunes étatiques en matière sociale.

Le risque d’embrasement et l’épée de Damoclès iranienne 

Israël ne peut gérer toutes les menaces à la fois. Pour Ygal Palmor, il faut gérer au mieux en amont : « Il n’y a pas de lien direct entre Kippour 73 et les évènements actuels, et personne ne semble en faire. Mais ce le lien est ce qui perdure dans les consciences: cette idée de ne plus jamais baisser la garde et être pris par surprise, ne jamais minimiser le menace auquel nous faisons face, et toujours préparer des plans de contingence, au cas où. Faut-il laisser entrer des troupes égyptiennes au Sinaï, à l’encontre de l’accord de paix? On en comprend la nécessité, mais on reste sur nos gardes, en se souvenant de la surprise du Kippour. Et que penser de ce qui se passe en Syrie? D’abord, qu’il ne fallait surtout pas que toutes ces horreurs se passent sur le Golan et sur les bords du Lac de Tibériade, et que l’on a bien fait de se méfier des Assads et de leur régime. Et qu’il faut rester sur le qui-vive permanent sur ce front et ne rien laisser au hasard. »

Pour le gouvernement israélien, la menace immédiate semble donc plutôt ailleurs et l’échiquier a changé depuis 1973. L’obsession israélienne de la menace iranienne depuis plusieurs années se trouve imbriquée plus que jamais dans ces enjeux géopolitiques nouveaux.  On annoncait souvent la date du 1er octobre 2012 comme la date déterminante à laquelle l’Iran serait à même d’être doté de sa première bombe nucléaire. Depuis : rien. En effet, au delà de la frilosité de la communauté internationale à vouloir frapper Téhéran (question de l’efficacité israélienne d’une telle guerre, coût de celle ci, soutien ou non des USA à Israël à l’approche des élections américaines en novembre prochain), cela pose la question du véritable danger ou non que représente Téhéran pour la région. L’Iran pourrait-il s’affaisser de lui même au vu des dissensions internes ?  Il risquerait alors d’en aller de même pour le Hezbollah libanais probablement diminué un temps mais rien n’est moins sûr, et qui posera quoi qu’il en soit la question de ses relations guerrières avec Tel Aviv et de sa position politique au sein même des affaires internes libanaises afin d’éviter une autre ingérence extérieure. Dans de telles conditions, Israël prendra-t-il le risque d’une intervention hasardeuse contre l’Iran alors que son image est déjà largement écornée et que la communauté internationale craint pour l’équilibre de la région ? La guerre unilatérale d’Israël peut-elle alors ouvrir de nouvelles failles de déstabilisation ? Il est loin le temps où Israël et Iran coopéraient ensemble contre le pouvoir de Saddam Hussein qui possédait des armes chimiques et bactériologiques et bataillait contre son ennemi perse de 1980 à 1988 lors de la première Guerre du Golfe qui fit près d’un million de morts.

Au regard de la transformation globale de la région depuis plusieurs mois, la question de la menace iranienne aurait pu rétrograder dans la conscience des politiques israéliens. Or, il n’en est rien. Selon Yigal Palmor, le porte-parole du MFA : « La menace iranienne n’a jamais été la seule. Mais elle était, et elle reste, la plus importante à ce jour. » Près d’un an après l’emballement médiatique et la réélection de Barack Obama, puis les nouvelles élections israéliennes, il n’est plus question de guerre à court terme, et les médias n’en parlent quasiment plus. De plus, Israël s’est révélé largement non préparé pour protéger sa population en cas de riposte plus que plausible de Téhéran aux agressions. L’opération de communication qui a sévi plusieurs semaines à la fin 2012 peut ressurgir à tout moment autour de ce conflit possible entre Israël et l’Iran.  Pourtant, à l’automne dernier, c’était la première fois de l’histoire qu’un gouvernement se retrouve aussi isolé sur un tel choix stratégique, politique et militaire. Israël veut il apporter la paix, se maintenir comme garant d’une certaine démocratie dans la région ou s’abattre sur l’Iran en déstabilisant un peu plus encore le fragile équilibre des rapports de force actuels dans la région ? Pour Benny Morris, historien à l’université du Negev, assurait en 2009 que si l’Iran se dotait de la bombe, nous irions vers un Second Holocauste. Cela signifie-t-il que nous passerons par une nouvelle guerre régionale voire mondiale pour y échapper ? Ce qui est sûr c’est qu’Israël n’est pas prêt à revivre à nouveau le cataclysme de 1973, et qu’il est prêt préventivement à anéantir ses ennemis. Parfois même avant qu’ils le deviennent ou sans avoir la certitude qu’ils frapperont en premier.

Montée des menaces et bouclier anti-missiles : état des lieux d’un système de défense encore imparfait. Multiplication des drones

Plus Israël renforce la protection de son territoire, plus les menaces extérieures semblent s’accroître. Le déclenchement d’une guerre avec l’Iran et l’enchaînement des alliances pourraient voir le Hezbollah bombarder de nouveau le nord du pays, à commencer par Haïfa, à portée de tir du sud-Liban. Les batteries anti-missiles du dôme sont en train d’être installées au sud du pays également devant l’instabilité de la frontière égyptienne . Tout est parti du nord. En 2006, la troisième ville du pays avait essuyé des tirs et des dommages de roquettes Quassam et de missiles Grad. En 2006, 4000 missiles étaient tombés sur le nord d’Israël. Désormais équipé de missiles Zelzal, le Hezbollah peut directement toucher Tel Aviv et on estime son arsenal total dont ceux là à près de 40 000 roquettes. Le mouvement chiite se lassera-t-il avant que le dôme détruise toutes ses roquettes en vol ? Au delà du cynisme, la question se pose surtout de l’efficacité de l’armée israélienne, disposant de près de 400 avions de combat, de 200 hélicoptères, et de drones alors qu’il suffit de simplement de semer la panique dans le nord du pays avec ces roquettes désuètes mais efficaces et requérir l’installation d’un tel dôme de protection dont les résultats ne sont pas assurés à 100% à ce jour.

L’armée israélienne sera-t-elle cette fois-ci à même de protéger sa propre population dans l’engrenage de la violence  au Nord et au Sud alors qu’en 2006, près d’un million d’Israéliens avaient été obligé de fuir le nord du pays face au danger? Rien n’est moins sûr. Le paradoxe comme l’exprime J.B Beauchard, chercheur à l’IRSEM, est le suivant : « Toute modification de la stratégie militaire israélienne engendre une menace plus importante. La sanctuarisation du territoire  israélien a donc largement concouru à l’essor de la menace aérienne qui se soustrait de la notion de frontière, érigée en véritable totem par l’Etat hébreu. »   L’armée israélienne a progressivement commencé à déployer des radars au nord du pays et au sud afin d’alerter les Israéliens de l’arrivée d’une roquette ou d’un missile ; ces radars sont les éléments préliminaires du grand dispositif de dôme anti-missiles déployé étape par étape depuis avril 2011. L’objectif à terme est de développer des batteries anti-aériennes permettant de les intercepter en vol et de protéger l’ensemble du territoire israélien à partir du cœur névralgique du dispositif à Beer Sheeba.

Mais les problèmes sont à l’heure actuelle encore bien nombreux : coût exorbitant du projet, défaillances techniques et nombreux échecs d’interceptions, aucune garantie de son efficacité à 100% tant que l’ensemble du dispositif n’est pas installé pour couvrir tout le territoire à l’image du Mur, inutilité du dôme en cas de missiles longue portée, inadaptation totale à une guerre avec l’Iran. Palmor reconnaît la faillibilité du système : « Le Dôme de Fer est efficace a 80%, ce qui veut dire que, malgré la prouesse technologique que tous les experts admirent, il ne permet pas une défense hermétique.
 » Problème majeur supplémentaire à la marge de 20% d’échecs : chaque missile intercepté coûterait 30 000 euros. Le problème est qu’il ne sait pas arrêter des missiles tirés à plus de 70 km, ce qui exclut donc bien son efficacité pour ceux provenant d’Iran. Quand au délai de réaction de l’armée de l’air israélienne, il restera toujours beaucoup trop long avant que l’impact de ces missiles hostiles ne se fasse au sol en territoire israélien. En janvier dernier, Tel Aviv installait deux nouvelles batteries anti-missiles au nord sur le plateau du Golan pour se prémunir d’éventuelles représailles syriennes après son intervention aérienne.

Quarante ans après la guerre de 1973, et au vu de notre exposé, faut-il craindre le pire pour Israël et ses voisins? Si la situation est tendue, voire explosive aux frontières d’Israël, le monde arabe divisé a probablement d’autres priorités à l’heure actuelle que de se retourner contre son « ennemi juré ». les tensions internes aux Etats complètement morcelés comme l’Egypte et la Syrie en premier suffisent largement à anéantir toute opération d’envergure contre l’Etat hébreu. Pour Charles Enderlin, s’il n’y a pas de risque régional, il y a des risques locaux en nombre : « Pour ce qui est du Sinaï et du Golan, aujourd’hui, la situation est entièrement différente du contexte de 1973. Il n’y a pas de risque d’offensive militaire massive mais la possibilité d’infiltrations, d’attaques terroristes voir de tirs de roquettes en direction du territoire israélien. Il faut souligner qu’avec l’Egypte, malgré tout, le traité de paix entre les deux pays est appliqué. Les relations entre l’armée égyptienne et les Israéliens sont permanentes et discrètes. Sur le Golan, Israël ripostera à toute attaque sérieuse au cas où ». Warschawki ajoute : « Une des leçons tirées de 1973 a été de tenter d’éviter une situation où Israël est en guerre sur les deux fronts (égyptien et syrien) en même temps. La tension à la frontière nord oblige Israël à normaliser au maximum avec l’Egypte. Puisque la frontière nord est calme (grâce à Bachar Al Assad), la question  du Golan n’est pas pour le moment posée. Quant au Sinaï, il est considèré d’ores et déjà par Israël comme une zone de non-droit où trafiquants et groupes armés plus ou moins autonomes font la loi et d’où essaient de venir des migrants (considérés comme un problème existentiel par les Israéliens). Réponse israélienne depuis plusieurs mois : un mur. »

N’a-t-on oublié personne ? Et les Palestiniens dans tout cela ? Il y a peu à dire de nouveau. Voilà probablement l’acteur politique régional le plus perdant de cette reconfiguration régionale. Les Palestiniens pâtissent aujourd’hui des nouvelles menaces régionales que subit Israël, maintenant le blocage des négociations, contrecarrant toute initiative diplomatique palestinienne et poursuivant le blocus à Gaza. La menace palestinienne ne semble plus vraiment en être une, y compris les rumeurs circulant depuis des mois d’une troisième Intifada. Les Palestiniens des Territoires sont sortis épuisés de la seconde Intifada, et se sont bien rendus compte que la violence ne leur avait rien apporté, et que leur gouvernement impuissant n’était pas plus efficace en période de résistance non-violente. En cela, le statu quo peut dégénérer et la situation exploser, par dépit plus que par stratégie. Palmor le dit lui même : « Il n’y a pas de « danger » palestinien, il y a un conflit en attente de solution, en attente de réconciliation. » Mais depuis deux ans, Netanyahu a tout bloqué et poursuivi la colonisation des Territoires et de Jérusalem-Est. En effet, jamais Barack Obama n’est parvenu à faire plier le premier ministre israélien depuis son arrivée à la maison blanche, et l’enjeu de sa réélection en 2012 passé, devrait s’il est réélu lui permettre de tenter le tout pour le tout en faisant plus ample pression avec sa secrétaire d’Etat Hillary Clinton pour une relance des négociations sans préalable, un arrêt de la colonisation, une reconnaissance de la nécessité d’un Etat palestinien et la signature d’une paix juste et durable tant attendue et espérée depuis 60 ans. Or, près d’un an après, l’on ne voit toujours rien de concret venir, ni avec Obama ni avec son nouveau secrétaire, John Kerry. Ce qui est bien la preuve que le statu-quo est bien plus efficace que la guerre pour Israël.



[1] Cahiers du CCMO, « Le monde face aux révolutions arabes. Analyses et réactions des puissances régionales et mondiales », éditions du Cygne, Paris, 2012.

[2] Entretien privé réalisé en mai 2013.