15/11/2013

Quarante ans après la guerre du Kippour (partie 1)

Par Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, senior Advisor à l’Institut Medea, collaborateur scientifique de l’Institut d’Etudes Européennes/ REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), Président du CCMO

Paru dans la Revue internationale et stratégique, IRIS, n°91 2013

 

Introduction

« Tout est bruit pour qui a peur »

Sophocle

 

La guerre israélo-arabe de 1973, « guerre d’octobre », « guerre du Kippour » ou « guerre de Ramadan » qui est déclenchée par les forces armées conjointes syrienne et égyptienne contre l’Etat d’Israël le 6 octobre 1973, est à réinscrire dans le contexte géopolitique de l’époque, bouillonnant dans la région et dans le monde. Il n’est pas un évènement à prendre de manière isolée pour en comprendre les tenants et les aboutissements, mais aussi les conséquences sur 40 ans et ses résonnances dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui. Contexte socio-économique mondial tendu, séquelles de la guerre triomphale des Six Jours pour Israël, frustration ravalée des ennemis vaincus depuis 1948, attaque surprise arabe que même Israël n’avait anticipé,  fin du mythe de l’invincibilité de l’Etat hébreu, crise pétrolière historique conséquente à la guerre: autant d’éléments qui ont marqué l’histoire du Proche-Orient et dont on ne peut nier l’unicité quarante ans après.

FILER OF GOLDA MEIR VISITING TROOPS ON GOLAN HEIGHTS IN 1973.

Avec la transformation du contexte régional démocratisant depuis 2011, les révolutions et guerres civiles que connaissent l’Egypte et la Syrie, on ne peut pas ne pas s’interroger sur les conséquences de cette déstabilisation aux frontières d’Israël, en projetant un dangereux jeu de dominos qui pourrait rappeler 1973. Depuis deux ans, les relations entre l’Etat hébreu et ses deux voisins importants, se sont largement détériorées. Après avoir effectué un rappel sur la guerre de 1973, du contexte au déroulement en passant par les conséquences immédiates et durables, nous nous interrogerons sur les éléments politiques et géopolitiques actuels des relations entre Israël et ses voisins immédiats ou plus lointain, qui peuvent faire craindre le scénario du pire –une nouvelle guerre – ou au contraire temporiser si le statu-quo se maintient entre Israël et ses deux voisins. Doit-on craindre un nouvel embrasement ? C’est peu probable. Comme en 1973, personne ne semble vouloir y croire en tout cas.

I      La Guerre d’octobre 1973 : le début de la fin de l’invincibilité d’Israël

Dans le Proche-Orient éclaté 1956-2000, l’historien Georges Corm, affirme : « Aucun doute n’est possible, le déclenchement de la guerre d’octobre 1973 est bien la décision du président Sadate. C’est aussi une décision courageuse, car elle est prise contre l’avis de beaucoup d’officiers de l’état-major égyptien qui ne croient guère possible une aventure militaire visant à traverser le canal. »[1] L’extension du territoire israélien après le 6 juin 1967, avec la prise du Golan au Nord, le Sinaï au sud, et une partie de la Cisjordanie ont accru le territoire d’un tiers et constituent autant de garanties de zones de sécurité inviolables mais également de territoires pris aux Arabes qui ne l’ont jamais accepté. Ces derniers rongent leur frein de défaite en défaite depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, la guerre de 1956 et celle de 1967 pour avoir leur vengeance : « Le contexte de 1973 n’a en fait pas beaucoup changé. Simplement le contentieux israélo-arabe est à la fois plus lourd et plus vaste. Plus vaste car les rancoeurs se sont»[2] précise Georges Corm. En réalité, les Arabes ne comptaient pas en rester à des mots. Le président égyptien Anouar Al Sadate l’avait annoncé dès 1971, comme cité par Dominique Vidal et Alain Gresh dans Les 100 Clés du Proche-Orient : « Il n’y a plus d’espoir d’un accord pacifique, notre décision est de combattre. Les dirigeants arabes ne peuvent plus tolérer, au-delà de l’humiliation subie en 1967 à la « cause arabe », de voir une partie de leurs territoires, Golan et Sinaï en tête, sous domination et occupation israélienne, et de voir inabouties la demande des Nations unies d’amorcer la paix contre le retrait de ces territoires précisé dans la résolution 242 de l’AG des Nations unies du 22 novembre 1967. » Egypte et Syrie décidèrent donc de mener ensemble l’opération au sud et au nord pour jouer pleinement l’effet de surprise, déstabiliser totalement Israël et récupérer leur dû.

Le déclenchement de l’attaque surprise de Yom Kippour et le déroulement de la guerre

Tout ce qui avait fait la force d’Israël depuis 1948 s’effondre en quelques jours. Au-delà de la bithakhon[3], ce sentiment sécuritaire permanent,  il y a un autre concept qui est ébranlé chez les Israéliens : la « tzadkanout » qui intervient régulièrement dans le discours politique israélien et qui pousse les Israéliens à agir au nom de leur survie et à considérer chacune de leur action légitime dès l’instant qu’elle touche à ce qu’ils pensent être de leur survie. Cette méfiance à l’égard de l’extérieur, voire la diabolisation des ennemis, induit un rapport de forces favorables tout comme cette construction du danger permanent qui ont galvanisé Israël et lui ont permis de remporter ses plus grands succès politiques, militaires et diplomatiques[4].

Le 5 octobre 1973, ca n’a plus marché. Au point que les Israéliens ont sous-estimé les capacités d’action et de réaction de leurs adversaires mais également leur équipement : après la guerre des Six jours, l’armée égyptienne qui fut laminée s’est modernisée et a tiré les leçons de 1956 et 1967. La construction de la ligne Bar Lev après la guerre des Six Jours devait éviter toute intrusion du territoire israélien dans le Sinaï par l’Egypte. Sadate avait toujours promis depuis son arrivée au pouvoir en 1970 de rendre à l’Egypte son intégrité. Alors que la situation économique égyptienne est catastrophique, l’hypothèse d’une vaste offensive et d’une victoire sur Israël resserrerait les rangs pendant que la Syrie s’assurait un réarmement déjà à l’époque assuré par les Russes et envisageait une reprise du Golan pour refermer la plaie de 1967. Si les services israéliens l’avaient imaginé, ils n’y croyaient en réalité pas dans l’immédiat et dans les circonstances de l’époque, et ce malgré les mouvements de troupe égyptiens, l’entraînement de l’armée à la frontière sud et au nord d’Israël côté syrien. Côté jordanien, aucune inquiétude : la Jordanie était un allié depuis au moins 1947 et l’accord secret passé entre Amman et Tel Aviv de non-agression et d’échange de territoire avant le début du premier conflit israélo-arabe.

La diplomatie ne faisant rien à la rancœur des deux pays amputés et minés, ils se lancent donc le 5 octobre 1973, en plein ramadan et pendant le nouvel an juif, Yom Kippour, dans une opération conjointe surprise. En réalité, selon les archives récemment révélées[5], Golda Meir, premier Ministre, organise une réunion de crise le 6 octobre 1973 au matin à 8h05 parce que « dans la nuit, le Mossad l’a avertie de l’imminence d’une guerre. De source sûre – qui se révélera être le beau-fils de nasser, Ashraf Marwan- l’Egypte et la Syrie s’apprêtent à attaquer Israël. Pourtant certains en doutent encore »[6] Alors pour l’ensemble de la population israélienne, la  surprise est plus que totale. Même dans les dernières heures, il est très difficile pour l’Etat-major israélien d’avoir une idée de la véracité des faits, et au pire de l’heure du déclenchement de la guerre. C’est à 13h58, que les Syriens attaquent en premier au nord avec 1000 chars et trois divisions d’infanterie, puis à 14h18, l’armée égyptienne avec 1500 chars au sud.

Près de 500 000 soldats engagent donc la guerre contre Israël : les Syriens récupèrent le Mont Hermon, les Egyptiens près de 500 km2 de leur ancien territoire. L’opération égyptienne Badr de reconquête du Canal de Suez est fulgurante : persuadés que les Israéliens vont réagir violemment et rapidement, les Égyptiens dotés d’armes capables de détruire des tanks avancent et bombardent en même temps des positions stratégiques israéliennes, aéroports compris. La ligne Bar Lev se brise et près de 2800 soldats égyptiens perdent la vie dans cette ouverture.  L’infanterie égyptienne est importante et face à elle, l’aviation israélienne pourtant puissante ne peut enrayer l’avancée inexorable vers le Sinaï d’un tel déferlement d’hommes. 60 000 hommes finissent par traverser le Canal de Suez. Côté syrien, le président Hafez Al Assad sort renforcé par la réforme de la constitution de début 1973 et engage son armée qui pénètre sur le plateau du Golan sur plus de 5 km : seulement près de 200 tanks israéliens faisaient face aux 1400 tanks syriens, l’échec assuré. Equipés comme les Egyptiens d’armes anti-chars fournis par les Soviétiques, l’ébranlement de l’armée israélienne est facile. Le 7 octobre, à 14h50, Moshe Dayan, Ministre de la Défense, de retour du terrain, entre en réunion avec les plus hautes autorités du pays dont Golda Meir : il « décrit une situation dramatique dans le nord – où il est difficile de refouler les Syriens- et dans le Sinaï : (…) Là où nous pouvons évacuer, nous évacuerons. Et dans les endroits où nous ne pouvons le faire, nous laisserons les blessés. Ceux qui s’en sortiront, s’en sortiront. S’ils décident de se rendre, ils se rendront. Nous devons les avertir ‘nous ne pouvons pas vous aider, tâchez de vous enfuir ou rendez-vous’ ». Pire Dayan prévoit l’embrasement d’autres fronts sous la poussée d’autres armées arabes.  Il déclare lors de cette réunion de retour du terrain : « Les Arabes se battent mieux qu’avant (…) Ils veulent conquérir Eretz Israel, en finir avec les juifs »[7].  Les archives déclassifiées révèlent qu’à ce rythme Israël ne pourra tenir qu’une semaine.

 « Il faudra une semaine pour que les généraux israéliens se ressaisissent, et que leurs chars reprennent l’initiative sur les deux fronts » précise Dominique Vidal dans les 100 clés du Proche-Orient[8]. Côté israélien, soldats et réservistes montent à 350 000 hommes et une fois la surprise de Kippour passé, Israël tente de reprendre l’avantage. Mais cela ne pourra se faire sans l’appui logistique américain. En 2 jours, la donne géopolitique locale a changé : Israël est affaibli et déstabilisé. Il se met à bombarder des sites stratégiques clés pour la Syrie et l’Egypte. Frédérique Schillo l’explique : « C’est une situation folle s’inquiète, s’inquiète Meir. Dayan se montre le plus catastrophiste. La veille, il aurait déclaré en privé que le Troisième temple, c’est à dire Israël, était menacé de destruction. Il en appelle désormais à mobiliser tous les hommes, jeunes, vieux, et jusqu’aux juifs de Diaspora. Meir ne relève pas et garde son sang-froid. Elle lance néanmoins une « idée folle » en demandant à se rendre secrètement à Washington pour obtenir de Nixon des armes de défense. Il n’y a pas d’autres choix, Israël est au bord du gouffre. » Alors que l’URSS vient en renfort à ses deux alliés arabes, les  USA finissent par apporter leur soutien matériel à l’Etat hébreu.

Dans un premier temps, la victoire arabe résida dans l’effet de surprise plus que dans sa capacité à aller jusqu’au bout de son rêve : conquérir tout Israël n’était même pas envisagé. Corm le précise : « Militairement, la conduite des opérations par l’armée égyptienne ne laisse aucun doute sur le caractère limité de la guerre qu’elle entreprend. Traverser le canal et ne plus bouger de sa rive orientale quoi qu’il en coute »[9].

Fin de la guerre et méditation internationale

Pourtant, le 17 octobre 1973 a lieu dans le Sinaï l’une des plus grandes batailles de chars de l’histoire contemporaine et l’embargo sur le pétrole est décrété le même jour au Koweït pour faire plier les Occidentaux. Le 22 octobre, un cessez le feu est voté par l’adoption de la résolution 338 du Conseil de Sécurité des Nations unies que Syrie et Egypte acceptent,  pendant qu’Israël est censé revenir sur les lignes du 22 octobre. L’URSS vient en renfort militairement et fait plier Israël. La bataille diplomatique se joue aux Nations unies avec le vote d’une nouvelle résolution, la 340 du Conseil de Sécurité des Nations unies qui réitère les dispositions de la résolution 338. Tout cela se fait sous l’égide du secrétaire américain, Henry Kissinger qui arrive à faire signer à Israël et l’Egypte un accord le 11 janvier 1974.  Ce dernier décide du retrait des troupes israéliennes du canal, de la mise en place d’une force  d’observation onusienne et de la réouverture du canal de Suez par l’Egypte. Quant au volet syrien, Israël finit par céder et se retirer du territoire conquis pendant le conflit mais conserve le Golan conquis en 1967.

Les conséquences de la guerre de 1973 : leçons régionales et internationales

Les conséquences immédiates

L ’une des plus grandes leçons symboliques de cette guerre est peut-être, qu’à l’heure des  satellites, des services de renseignements ultra-efficients, et du développement de l’information militaire électronique et des avions de reconnaissance, la technologie ne remplace pas le bon sens. Dans les années 1970, c’est l’explosion des technologies de guerre dont se dotent les pays de la région : elle ne sont pas garantes de plus de sécurité pour autant. Cette guerre se fonde sur deux conceptions erronées de son propre ennemi : Israël n’avait pas imaginé que les Arabes puissent lancer l’offensive tout comme ces derniers n’avaient pas soupçonné un quart de seconde ébranler autant en 48 heures cet Etat. Frédérique Schillo l’explique : « Ne pas mésestimer l’ennemi : tel est (…) l’enseignement de la guerre qui a imposé à Israël d’opérer une véritable révolution mentale. »

L’incompréhension se poursuit entre Israéliens et Arabes au-delà du déclenchement de la guerre, mais sur les objectifs finaux. Les archives révèleront que « la peur panique de Dayan, était largement irraisonnée : Sadate n’avait en réalité aucune intention d’envahir Israël ou de mener une guerre longue. Premier surpris par son succès militaire, il devait s’en tenir à son plan originel de contraindre Israël à négocier le retrait du Sinaï et refusera de prêter main fort à Assad. De même, la guerre du monde arabe n’aura pas lieu : si la Jordanie, l’Irak, mais aussi le Koweït, la Libye, le Soudan, le Maroc et l’Algérie enverront bien des troupes au Caire et à Damas, celles-ci n’arriveront pour la plupart qu’après des combats ». D’après les archives, il y avait pourtant possibilité pour Golda Meir de prendre les devants et de se préparer à la guerre, ce qui ne fut pas le cas. Elle aurait même envisagé le recours à l’arme nucléaire, dont Israël s’est récemment doté et dont il a toujours nié la possession. Il y a donc un grand écart entre l’insouciance israélienne qui ne croit pas en la guerre et la détermination arabe d’avant conflit, mais aussi entre la gravité de la menace arabe largement surestimée ensuite et ce qu’Israël en perçoit : pourtant, « Très vite, il apparut qu’Israël disposait de tous les éléments pour prévoir la guerre. L’Aman avait enregistré onze alertes stratégiques sur les fronts syrien et égyptien depuis 1972. Aucune n’avait été prise au sérieux, y compris après que Hussein de Jordanie eut averti Meïr des intentions belliqueuses de Damas le 25 septembre 1973, que les troupes égyptiennes eurent entamé de vastes mouvements et reçu l’ordre de rompre le jeûne du Ramadan le 4 octobre, ou que l’URSS eut fait évacuer ses ressortissants d’Egypte et de Syrie le 5, veille de la guerre. »

La guerre de 1973 a aussi des conséquences humaines terribles et les pertes sont lourdes: côté israélien, 2700 morts, 5000 blessés, « un bilan sans précédent pour cette nation d’à peine 3 millions d’habitants, qui a vu en ces jours sacrés sacrifier une génération de soldats » : côté arabe, 12 000 morts égyptiens et 3000 syriens. C’est le conflit le plus meurtrier de l’histoire à ce jour entre les deux parties belligérantes.

Le contexte socio-économique mondial est très tendu, depuis l’échec des politiques keynésiennes de relance par la demande et la fin des Trente Glorieuses et des taux de croissance élevés. La guerre de 1973 enclenche historiquement largement la récession mondiale. La crise pétrolière historique liée dès 1974 à la guerre d’Octobre n’apaisera rien des tensions mondiales puisque l’OPEP décide l’embargo sur tous les pays soutenant Israël le 17 octobre 1973.

Côté israélien, l’ébranlement politique est de taille suite à la guerre de 1973. Après la démission de Golda Meir en 1974 et le départ du ministre de la défense Moshe Dayan, Menahem Begin, premier Premier ministre Likoud de l’histoire d’Israël, parvient au pouvoir, après le discrédit de la gauche travailliste et le mécontentement croissant de l’opinion israélienne, C’est l’arrivée du bloc de la foi, des religieux, des nationalistes, et des inconditionnels de l’argument sécuritaire après 1973 pour préserver Israël d’un nouveau cataclysme. Charles Enderlin, journaliste à France 2 et fin connaisseur de l’histoire d’Israël  revient sur les débuts de l’effritement de l’image de l’armée et des politiques auprès des Israéliens: « La guerre d’octobre 1973 a totalement remis en question la confiance des Israéliens envers les chefs politiques et militaires. Après le rapport de la commission d’enquête judiciaire dirigée par le juge Agranat, le chef d’Etat-major et la plupart des patrons des renseignements militaires ont été limogés. » Schillo précise: « La guerre du Yom Kippour provoqua une rupture entre le peuple et ses élites. Ou, plutôt, elle aggrava le clivage entre le vieil establishment ashkénaze sioniste-socialiste, aux affaires depuis 1948, et les élites émergentes des droites libérale, nationaliste et religieuse, portées par la communauté sépharade d’immigration récente ». Désormais, les dirigeants du pays ne sont plus intouchables : « La chute du mythe Dayan prouve qu’aucun responsable, fût-il un héros, n’échappe désormais à la défiance populaire. La première grande leçon de la guerre du Yom Kippour est bien celle là : le fragile État d’Israël ne pourrait souffrir un leadership défaillant.»

Conséquences durables, régionales et mondiales

Sur le plan régional, les relations entre Israël et ses voisins ont changé, mais elles changent aussi entre l’Egypte et ses voisins suite au conflit et au traité de paix de Camp David. Elles s’apaiseront entre Israël et Syrie pendant des décennies, jusqu’aux tensions locales issues de la guerre civile entamée en 2011, sans pour autant que des négociations de paix aboutissent jamais sur un accord. La Syrie devient le pire des ennemis, mais l’ennemi stable. Côté égyptien, la paix avec Israël sera signée en 1978, lors des accords de Camp David 2, et est conclue par la droite israélienne, arrivée au pouvoir en 1977 pour la première fois de son histoire. L’Egypte, à l’occasion de la paix, récupère le Sinaï et un soutien financier des USA (près de 2 milliards de dollars par an). Symbole de fierté en 1973, elle devient paria ensuite. Les conséquences pour l’Egypte du traité de paix sont en revanche graves pour ses frères arabes : elle est exclue de la Ligue arabe, elle qui l’accueillait et Sadate paiera de sa vie cette paix. Il sera assassiné en 1981 par un membre de l’armée.

La guerre de 1973 s’inscrit dans la transformation de la nature des conflits dans le monde depuis 20 ans, et s’applique rétroactivement à la dernière guerre entre Etats qui eut lieu entre Israël et des pays arabes. Pour Denis Charbit, professeur à l’Open Université de Tel Aviv, « depuis 1973, Israël combat des organisations  et celles-ci comme le Hezbollah ou le Hamas sont capables aujourd’hui de déstabiliser les Etats dès que leur autorité est affaibli. C’est peut-être la faillite du système étatique régional et surtout l’explication claire qu’il est beaucoup plus difficile pour Israël de gagner ses guerres »[1]. Depuis 1973, l’Etat hébreu ne gagne plus une guerre, au sens où l’objectif initial n’est jamais véritablement atteint. Cela signifie plus profondément qu’Israël se positionne aussi depuis la surprise de 1973 dans une logique de prévention et de guerres offensives pour montrer encore et toujours la puissance de son arsenal, et jouer l’intimidation. Si l’Etat hébreu venait à frapper l’Iran, prochainement ou plus tard, ce serait la première fois qu’il se réorienterait sur  l’attaque militaire d’un Etat depuis quarante ans. Au Liban, comme à Gaza, et ce dans les guerres successives depuis l’opération Paix en Galilée en 1982 à Beyrouth jusqu’à Pilier de Défense en 2012 à Gaza, Israël cherchait à déloger les mouvements terroristes et faire taire les roquettes qui s’abattent dans le nord et le sud du pays. Aujourd’hui, les groupes sont toujours là malgré les guerres et en sont même sortis renforcés en terme d’image, d’arsenal, et de politique. Depuis la guerre de 1973, l’armée israélienne a évolué : moins fondée sur les réservistes, elle s’st professionnalisé et a mis de plus en plus l’accent sur les appelés et les engagés.

Ce que certains, comme Michel Warschawki, pacifiste israélien, appellent encore le « tremblement de terre », c’est d’un conflit aussi inattendu que violent, aussi moderne que meurtrier, et qui eut des conséquences à long terme sur les Arabes comme sur les Israéliens. Yigal Palmor, porte-parole du Ministère des Affaires Etrangères est convaincu que 1973 représente la somme de toutes les peurs pour les Israéliens, mais peut-être pas seulement: « On ne peut pas sous-estimer l’impact permanent de la guerre du Kippour sur les consciences israéliennes et qui touche autant à l’âme israélienne que juive. Yom Kippour est devenu synonyme de la claque nationale, de la terrible surprise, d’être pris quand on s’y attend le moins, de voir briser son rêve, de la désillusion dotale, de la rétribution de l’arrogance, de la catastrophe imminente. On n’est pas loin, encore aujourd’hui de ce qu’on pourrait qualifier de jour du jugement : les premiers jours de la Guerre ont été ressentis véritablement comme l’apocalypse. On y a perdu ces jours là la chose la plus importante de l’époque : notre innocence. »

L’avenir prochain du travail des historiens se concentrera encore sur 1973. Ce n’est pas pour rien que l’ouverture des archives a provoqué un tollé en Israël. La blessure profonde a ressurgi en 2011 car pour la majorité des Israéliens, le pays a bien failli disparaître il y a 40 ans. Schillo revient sur le contexte de 2011, année du déclenchement des révolutions arabes et du bouleversement régional: « A l’automne dernier, la publication en ligne des minutes du Cabinet de guerre d’octobre 1973 a provoqué une vaste polémique en Israël. (…) Ils révèlent la prégnance du spectre de l’anéantissement de l’Etat hébreu dans la guerre du Kippour, et font écho aux dysfonctionnements politico-militaires actuels. Ils pointent ainsi les fragilités d’un pays, qui paradoxalement, continue de privilégier l’option armée ». Il y a encore beaucoup de choses à découvrir, et parmi elle, il y a une chose qu’on ne peut savoir encore aujourd’hui. C’est Georges Corm qui dans son ouvrage déjà cité met le doigt dessus: « Les historiens de la prochaine génération pourront dire si la guerre d’octobre 1973 est la première victoire des Arabes face aux Israéliens ou leur dernière défaite. »[2]



[1] Entretien privé réalisé en mai 2013.

[2] OP. cit. p.355



[1] Georges Corm, Le Proche-Orient éclaté 1956-2000, Folio Histoire, Paris, 2000. Une actualisation a eu récemment lieu en 2012 ; p.341

[2] Op. cit. p.345

[3] « Sécurité absolue ».

[4] Voir à ce sujet, Jean-Baptiste Beauchard et Sébastien Boussois, Le Défi sécuritaire d’Israël, CCMO Le Cygne, Paris, 2011.

[5] Et dont l’essentiel des révélations est détaillé dans l’article que nous citerons régulièrement de Frédérique Schillo, « Une énième réplique au séisme de 1973. Publication des archives de la guerre du Kippour », La Vie des idées, 26 août 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Une-enieme-replique-au-seisme-de.html

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Dominique Vidal et Alain Gresh, Les 100 Clés du Proche-Orient, Hachette Pluriel, Paris, 2003.

[9] Op.cit. p.346