20/12/2013

Conclusion d’un accord politique dans une Tunisie divisée

Par Marjon Goetinck, Institut MEDEA

Après 3 mois de négociations Ennahda a conclu un accord avec les partis de l’opposition pour faire sortir la Tunisie de l’impasse politique. Mehdi Jomaa,  qui était jusque-là ministre de l’Industrie, a été nommé premier ministre du gouvernement de transition le 14 décembre. Il aura quinze jours pour constituer un cabinet de technocrates qui  mènera le pays jusqu’aux élections pour lesquelles aucune date n’a encore été fixée. A quel point ce compromis pourrait-il  renverser la spirale négative dans laquelle est plongée la Tunisie actuellement ?

La Tunisie est confrontée à une grave crise politique et sociale depuis les assassinats politiques de deux députés de l’opposition de gauche Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi, en février et juillet de cette année. Bien que non revendiqués, l’opposition a jeté le discrédit sur Ennahda, accusé en tant que dirigeant principal du pays d’être le premier responsable de la situation d’insécurité  et de manque d’ordre public. [1]  Rien ou presque n’aurait  été réalisé depuis deux ans : le chômage serait toujours aussi élevé, l’inflation galopante, la corruption minerait l’administration, l’économie serait au bord de la faillite, la Constitution au point mort et, pire, les menaces ne seraient jamais aussi fortes tant sur les libertés que sur la sécurité des Tunisiens.[2] Le pays continue à être fragile et divisé.

Inspiré par le mouvement Egyptien Tamarod, des milliers de manifestants sont  descendus dans les rues au mois d’août et septembre dernier pour demander la démission du gouvernement et la dissolution de l’Assemblée de la Constituante Nationale. Cette Assemblée a été élue à l’occasion des premières élections en 2011 après la révolution et a pour but de rédiger la nouvelle constitution de la Tunisie. Bien qu’il était prévu que la constitution tunisienne soit prête au bout d’un an, deux ans plus tard elle se fait encore attendre. Ceci amenait le leader du parti laïc d’opposition Nidaa Tounes (Appel de la Tunisie), Beji Caid Essebsi, à remettre en cause la légitimité de l’ACN et revendiquer sa dissolution. Selon Ennahda et son dirigeant Rached Ghannouchi, cela constitue un suicide révolutionnaire qu’il n’acceptera jamais.

Les querelles depuis plusieurs mois entre l’opposition et le gouvernement autour de la légitimité politique ont nécessité un dialogue national pour sortir la Tunisie de la crise.[3] La feuille de route proposée par le quartet, parrain du Dialogue national stipule que l’une des missions de Mehdi Jomaa est de former un gouvernement d’indépendants pour réconcilier les Tunisiens avec la politique. Samedi dernier, Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahda, affirmait que son mouvement avait accepté «de passer le pouvoir et de sacrifier (notre) gouvernement pour mettre la Tunisie sur le chemin de la démocratie et compléter la phase de transition.» [4]

Bien que la majorité des partisans d’Ennahda veuille conserver les acquis de la révolution, les hauts responsables adoptent une approche plus pragmatique. Effrayés par l’expérience amère du renversement de Mohamed Morsi en Egypte, ils sont plus enclins à des compromis et une stratégie à long terme.[5]

Malgré que Nidaa Tounes avait rejeté le choix de Mehdi Jomaa (car il est membre du gouvernement sortant), beaucoup de Tunisiens estiment que cet accord montre que le dialogue n’a pas échoué. Néanmoins le grand défi sera d’organiser des élections au plus vite pour que la lumière soit faite sur la répartition du pouvoir entre les partis et d’assurer une stabilité au pays afin de retrouver la confiance au plan national et international.

Depuis la chute de Ben Ali le pays est à la recherche d’un nouvel ordre politique, de toute évidence la transition tunisienne est loin d’être achevée. La réussite ou l’échec de ce processus de transition dépendra incontestablement de la stratégie globale en matière des aspects réformes politiques et les questions de procédure : finaliser la constitution, procéder à une nouvelle élection, assurer une justice transitionnelle et des réformes institutionnelles.

tunisia_mehdi_jomaa-reuters

Mehdi Jomaa, nouveau premier ministre tunisien. Bron: REUTERS/Anis Mili/Files



[1] La Tunisie est dirigée par une coalition tripartite (Ennahda et deux petites formations, le parti de centre gauche Ettakatol et le parti laïc du président Moncef Marzouki, le Congrès pour la République).

[2] « Tunisie : le salut par le dialogue national », Choukri Hmed, Libération, 18 décembre 2013, http://www.liberation.fr/monde/2013/12/17/tunisie-le-salut-par-le-dialogue-national_967209

[3] Le dialogue national réunit des forces parlementaires et un «quartet» composé de forces extraparlementaires à savoir l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT), l’Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (UTICA), la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH) et l’Ordre des avocats. L’UGTT, la plus grande union du pays, joue un rôle principal dans la médiation à travers ce dialogue national.

[4] «Un nouveau premier ministre pour une Tunisie désillusionnée»,  Thibaut Cavaillès, Le Figaro, 15 décembre 2013, http://www.lefigaro.fr/international/2013/12/15/01003-20131215ARTFIG00094-un-nouveau-premier-ministre-pour-une-tunisie-desillusionnee.php

[5] « Tunesia’s Transition Continues », Monica Marks, Foreign Policiy, 16 décembre 2013, http://mideastafrica.foreignpolicy.com/posts/2013/12/16/tunisias_transition_continues#sthash.YbjFkYiX.dpbs