16/12/2013

La Belgique et l’Union européenne face aux révoltes arabes

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE 

La Belgique et l’Union européenne face aux révoltes arabes

Déjeuner-débat avec Didier Reynders, Vice-Premier Ministre des Affaires étrangères, du Commerce extérieur et des Affaires européennes

 Mardi 12 décembre 2013 DE 12H30 À 14H  

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique 

 

Introduction par Geoffroy d’Aspremont:

Bienvenue à tous pour ce dernier Midi de la Méditerranée de l’année. Pour commencer, je tiens à remercier la Maison des Parlementaires pour son accueil, le Mouvement Européen Belgique pour sa coopération fructueuse, et bien sûr à Mr le Vice Premier Ministre, et Ministre des Affaires étrangères, Mr Didier Reynders d’avoir accepté notre invitation ce jour, ainsi que l’ensemble des membres de son cabinet pour leur aide dans l’organisation de cet événement.

Par un tel invité, Ce Midi Med est donc un peu exceptionnel et c’est là une belle clôture d’année  pour les activités de l’institut MEDEA ; une dizaine de Midi Med, qui ont suivi de près l’actualité annuelle et nous ont permis d’écouter et et de débattre sur la Syrie, l’Algérie, l’Egypte, le conflit-Israelo Palestinien, la Tunisie, et j’en passe… Nous avons aussi organisé un grand colloque à la Mairie de Paris sur les pays du Conseil de Cooperation du Golfe au mois de septembre, ouvert par un ancien ministre des affaires étrangères français, Hubert Védrine, une conférence avec Habib Kazdaghli, doyen de la faculté de la Manouba (Tunis) au Cercle des Voyageurs ;

Plusieurs publications de l’institut sont également parues, dont notre dernier opus « Etre non musulman en terre d’Islam », qui est disponible ici et que je vous recommande grandement de vous procurer.

Avant de céder la parole à Sébastien Boussois qui présentera le thème et l’orateur du jour, je souhaiterais finir par d’ autres remerciements : Tout d’abord,vous, notre public qui nous a suivi avec assiduité tout au long de l’année, et enfin toute l’équipe de l’institut MEDEA, Marjon, Francesca, Astrid, Felix, Anas et Sébastien pour leur travail. Merci à tous.

Introduction par Sébastien Boussois:

Aujourd’hui nous recevons donc  Mr le Ministre Reynders pour évoquer avec lui la politique belge et européenne du Maghreb au Machrek, dans ce contexte régional très agité depuis maintenant pratiquement trois ans.

On a de cesse d’être fasciné par cette région, par héritage, tradition, expériences propres, et pourtant et peut être pour cela, parce que l’Orient reste compliqué comme on dit souvent. J’aime cette citation qui résume bien tout cela « On affirme au Moyen-Orient que le meilleur moyen pour traverser un carré est d’en parcourir trois côtés »

Elle est de T.E Lawrence, auteur de Les Sept Piliers de la Sagesse « , un auteur, un écrivain, mais aussi un politique et diplomate. Peut être parce que l’Orient nécessite plus qu’ailleurs sensibilité, pragmatisme, logique et rationalisme.

Je suis sûr que, au cœur de l’appareil diplomatique,  vous saurez éclairer au mieux tout le monde sur les ressorts, les enjeux, les inquiétudes, les crises à venir peut être, auxquelles nous risquons d’être confrontés : sur place, mais peut être également ici. Quelle place précise pour la Belgique, l’Union européenne dans ce grand chambardement géopolitique ?

Sur votre site, vous précisez pour y répondre les grandes priorités de votre politique sur la région : « accompagner ces démarches pour davantage de libertés et vers des élections libres. Le gouvernement accordera une attention toute particulière à ces démocraties naissantes. Agir en faveur de la reprise urgente des négociations en vue de parvenir à une solution fondée sur la coexistence de deux Etats, avec l’Etat d’Israël et un Etat de Palestine indépendant, démocratique, » Enfin « la menace iranienne qui continuera à bénéficier de notre attention. Nous nous inscrirons pleinement dans les démarches et les efforts de l’AIEA et de l’Union européenne pour dissuader Téhéran de poursuivre un programme nucléaire ». Je pense que nous aurons l’occasion de revenir au gré de la conférence sur ses sujets et bien d’autres encore et peut être avoir de votre part les quelques leçons de votre visite sur place début novembre ?

Nous procéderons de la sorte ; Mr le Ministre s’exprimera une petite demi-heure puis nous procéderons à des séries de questions avec le public. Je vous demanderai de bien vouloir vous présenter avant de poser votre question (une question pas un commentaire sans fin)

midi med didier reynders

 

Intervention Didier Reynders

Introduction

Le séisme provoqué en 2011 au Sud de la Méditerranée par les révolutions tunisienne, égyptienne et libyenne puis par la guerre civile en Syrie a eu un écho majeur en Europe, y compris dans les pays comme la Belgique n’ayant pas de littoral méditerranéen. Ce qui se passe dans le voisinage de l’UE ne peut et ne doit laisser personne indifférent. Depuis ma prise de fonction en décembre 2011, ce dossier est constamment à l’agenda de mes contacts avec mes homologues des Affaires étrangères, que ce soit au niveau bilatéral ou dans les enceintes internationales. Après quelques réflexions sur le bilan que la Belgique peut tirer du Printemps arabe, mon exposé passera en revue les réponses que la Belgique a apportées. J’évoquerai ensuite l’action de l’UE et plus particulièrement les accents mis par notre pays. Je dirais également quelques mots sur la crise syrienne. Enfin, j’aborderai la question des nouveaux pôles de leadership dans le Golfe.

1) Bilan du printemps arabe

Près de 3 ans après le début des révolutions, le bilan dressé par la Belgique sur l’évolution générale de la situation peut être résumé comme suit.

1. Il convient premièrement de souligner la très grande diversité des situations. Cette diversité ne permet, ni des raccourcis simplistes, ni des analyses uniformes. Elle va des pays en transition douce comme le Maroc, voire l’Algérie, aux pays traversant une guerre civile – comme la Syrie – avec l’impact régional inquiétant, en Jordanie ou au Liban, en passant par les pays en situation postrévolutionnaire souvent difficile, comme l’Egypte, la Tunisie, la Libye, le Yémen ou le Bahreïn. L’analyse et le bilan ne peuvent dès lors être uniformes. Il faut en tenir compte dans nos réactions.

2. Deuxièmement, nous devons tenir compte du fait que l’instabilité à laquelle font encore face de nombreux pays de la région, tant au Maghreb qu’au Machrek, s’inscrit dans la durée et que le chemin qu’il leur reste encore à parcourir pour se stabiliser sera encore long. Un processus démocratique ne se limite pas au bon déroulement d’un scrutin électoral. Il était ainsi naïf de croire que la transition allait s’enchainer sans accros, que l’on assistait à une révolution au printemps, que l’on allait adopter une nouvelle constitution en été, que l’on élirait un nouveau parlement à l’automne et qu’en hiver tout serait réglé.

3. L’islam politique, qui avait émergé comme première force politique à l’issue des élections, semble avoir déçu. Je pense notamment à l’Egypte où l’armée est intervenue en juillet dernier à la suite d’une forte pression populaire hostile au Président Morsi. S’il faut respecter le résultat des élections, il est essentiel que les processus intègrent tous les acteurs et que les fondamentaux du nouveau système et des nouvelles institutions fassent l’objet d’un consensus suffisamment large, y compris au sein des différentes communautés religieuses et ethniques. L’inclusivité des processus politiques a fait trop souvent fait défaut. C’est-là mon 3ème point, l’importance de l’inclusivité. Or, on l’a vu en Egypte mais aussi ailleurs, les sociétés sont très polarisées et un grand désenchantement est perçu au sein d’une partie de la population au point que des conversations sur les aspects dits ‘positifs’ de l’ancienne dictature se font entendre dans certaines rues de Tunis. Cela concerne tant le volet des libertés que le volet socioéconomique. Les aspirations légitimes de toutes ces populations n’ont clairement pas encore pu être entièrement rencontrées. Le rôle de la société civile est central et les autorités en place ont la responsabilité de permettre à tous ces acteurs de participer au processus. La démocratie ne se limite donc pas à remporter les élections et gouverner doit se faire pour le bien de tous et pas seulement au bénéfice de ceux qui vous ont élu ou en fonction de sa vision de la société. Les Frères musulmans en Egypte ne l’ont clairement pas compris.

4. Quatrièmement, la sécurité est devenue un facteur central dont la restauration prédéterminera largement le reste. Elle s’est presque partout dégradée suite à l’implosion des régimes militaires autoritaires, faisant le lit des trafiquants et des terroristes. La situation dans l’ensemble de la zone sahélienne et plus particulièrement en Libye est à cet égard particulièrement inquiétante, les pouvoirs centraux étant incapables de rivaliser avec les milices et de sécuriser leurs frontières qui deviennent le lieu de tous les trafics, y compris de migrants voulant rejoindre l’Europe. L’insécurité au Sinaï et en Libye sont inquiétants à cet égard. Cette situation a forcé la Belgique a renforcer la sécurité de nos postes diplomatiques à Tripoli et à Tunis, sans parler des risques encourus par notre personnel au Caire durant l’été lors des manifestations et contre-manifestations. En outre, la guerre en Syrie, avec toute les atrocités que l’on connait sur le plan humanitaire, se transforme progressivement en conflit régional, entrainant progressivement dans sa chute ses voisins, notamment le Liban et la Jordanie, et attisant les rivalités régionales, notamment entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

5. Cinquièmement, le défi socioéconomique restera déterminant pour la suite et le succès des transitions. Et je tiens à particulièrement insister sur ce point. Il n’est pas inutile de rappeler comment tout a commencé en Tunisie à Sidi Bouzid fin 2010. Or la situation économique et le chômage élevé se sont encore détériorés dans la plupart des pays. Si la communauté internationale peut aider, seules la stabilité politique et des réformes adaptées pourront relancer l’économie en faisant revenir les investisseurs, les clients et donc créer de l’emploi, en particulier pour les jeunes qui constituent la majorité de la population et qui ont besoin de perspectives d’avenir.

6. Sixièmement, nous devons capitaliser sur les quelque notes d’espoir qui subsistent. Le printemps arabe a permis d’engranger des gains démocratiques dans certains pays, même s’ils sont fragiles. Un mouvement  3de fond est en route, les aspirations des peuples vers plus de liberté, de prospérité et de justice continueront à faire bouger les lignes. Nous devons nous tenir prêt à y répondre. A cet égard, la transition tunisienne, malgré les difficultés politiques, économiques et sécuritaires auxquelles elle fait face, pourrait devenir un modèle de transition démocratique réussie. Elle mérite donc plus que jamais notre soutien. La Belgique s’attache ainsi à maintenir la question de la Tunisie à l’agenda européen.

7. Septièmement, il revient à chacun des pays concernés – et à sa population – de fixer le cap et de mettre les moyens nécessaires pour y arriver. C’est le concept d’ownership (appropriation) que l’on se doit de respecter. La communauté internationale peut – et doit – les soutenir mais sans un rôle central des différents acteurs de la société, il ne pourra y avoir de transition durable vers un Etat démocratique et prospère.

8. Enfin, ne perdons pas de vue la temporalité de ces changements historiques : tout processus postrévolutionnaire est long et semé d’embuches, les pas en avant étant souvent suivis de quelques pas en arrière. Nous avons également vécu cela dans nos pays il n’y a pas si longtemps. Cette réalité à laquelle nous ne pouvons nous soustraire doit, plutôt que nous décourager, nous pousser à faire preuve de patience et d’un engagement toujours renouvelé. La création progressive d’un espace de paix, de prospérité et de sécurité aux frontières méditerranéennes de l’UE reste un intérêt prioritaire de la Belgique et de l’ensemble des Etats membres de l’UE.

2) Réponse belge

J’en viens maintenant à la réaction de la Belgique. Il est clair que notre action s’est inscrite avant tout dans un cadre européen. Je vais y revenir. Dès le début, notre pays a tenté de définir rapidement une politique cohérente vis-à-vis des revendications populaires en matière de démocratie, de respect des droits de l’homme et de développement socioéconomique. Nous avons su prendre nos responsabilités quand il le fallait. L’exemple le plus significatif est sans doute notre participation militaire aux efforts internationaux – sous mandat ONU – pour protéger en 2011 la population libyenne.

Je me suis rendu en mission dans la plupart de ces pays depuis ma prise de fonction il y a maintenant 2 deux ans et j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec nombre de membres des nouveaux régimes, sur place et à Bruxelles. Je me suis ainsi rendu pour mon premier déplacement hors UE en Tunisie, en Libye et au Liban dès février 2012. J’ai également été en Algérie, au Maroc et en Jordanie. En août dernier, j’étais en Egypte en plein tourment. L’objectif de tous ces contacts était de mieux de se rendre compte de la réalité des processus en cours, de marquer notre soutien à ces changements et d’encourager les réformes tant sur le plan politique qu’économique. J’ai aussi visité les pays du Golfe, ainsi que les pays voisins de la Syrie, ce qui permet toujours de discuter et de mieux évaluer l’évolution de la situation dans la région. Je me rendrai ainsi début janvier dans le Sud de la Turquie et au Liban pour une mission à caractère humanitaire.

De manière générale, la Belgique a souhaité placer un accent particulier sur la promotion d’un processus démocratique inclusif, ainsi que sur l’importance  4des acteurs non-étatiques, c’est-à-dire la société civile, dans ce processus de transition. L’évolution de pays comme la Tunisie et l’Egypte confirme la pertinence de cette approche.

Sur le plan financier, outre les contributions substantielles via l’UE, le soutien belge (budgets diplomatie préventive aux Affaires étrangères et Coopération au Développement) s’est concentré sur l’amélioration de l’Etat de droit, la bonne gouvernance, le renforcement de l’indépendance des médias et l’amélioration du statut de la femme. Afin de soutenir le développement économique, une partie de la dette égyptienne sera convertie en investissement dans le secteur socioéconomique. Le renforcement des relations économiques et commerciales constitue également un autre instrument. Il en va de même pour le tourisme, qui constitue une part importante des revenus pour des pays comme la Tunisie et l’Egypte. Dans ce contexte, l’intégration du Maghreb est essentielle.

3) Réponse de l’UE

J’en viens enfin au 3ème volet de mon intervention. La réponse de l’UE et les accents que la Belgique a souhaité y mettre.

1. La nouvelle Politique européenne de Voisinage, initiée au lendemain des révolutions arabes, constitue le vecteur de nos relations et du partenariat entre l’UE et les pays en transition. Il s’agit d’une approche plus ambitieuse et plus exigeante quant au respect de nos valeurs communes. Cette politique se base sur trois principes clés : le « more for more », le principe de l’appropriation et celui de la rapidité de la réponse. La Belgique soutient pleinement le développement de cette nouvelle approche. Le principe du « more for more » et son corollaire du « less for less » n’est cependant pas facile à mettre en œuvre. Elle doit s’adapter à des situations mouvantes dont les conséquences sont multiples et parfois difficiles à évaluer. En tout état de cause, je plaide au sein de l’UE pour que le soutien aux sociétés civiles et à l’amélioration des conditions socio-économiques des populations reste prioritaire. C’est d’ailleurs l’option qui a été suivie par l’UE à la suite du renversement du Président Morsi. Cette différentiation dans notre soutien est indispensable à la promotion et la défense des valeurs que nous souhaitons partager entre les deux rives de la Méditerranée. BE reste attentive et encourage l’UE à s’en tenir à ces principes (accompagner les progrès mais rester suffisamment critiques).

2. Depuis le début du printemps arabe, l’UE intervient à 2 niveaux. D’abord sur le court terme avec des actions immédiates, financières ou humanitaires, notamment en Syrie et dans ses pays limitrophes ou pour lutter contre les drames liés à l’immigration illégale en Méditerranée (je me réfère ici à la Task Force Méditerranée mise en place suite au drame de Lampedusa). Ensuite sur le moyen et long terme, l’UE intervient en soutenant des mesures structurelles, notamment dans le domaine du commerce et de la mobilité. Ce volet à plus long terme est essentiel pour aider les pays en transition à s’ancrer dans la démocratie et améliorer leur développement économique. On peut à cet égard se féliciter de la récente conclusion d’un partenariat de mobilité ou des négociations en vue de la conclusion d’un accord de libre-échange avec le Maroc. Des négociations similaires sont en cours avec la Tunisie et la Jordanie. Même si leur impact n’est pas encore facile à évaluer, je suis convaincu que les pays du sud de la Méditerranée ont tout à gagner d’une plus grande intégration dans l’espace européen. De nombreux critères  5doivent en effet être réunis. La condition sine qua non est que l’on dispose d’une volonté politique et de capacités administratives. Or ces dernières font parfois défaut. A cela s’ajoute la problématique du cadre institutionnel : aux vues du contexte politique de ces pays, il n’est pas rare que ce cadre ne soit pas encore suffisamment consolidé.

3. La Belgique est en faveur de l’utilisation de tous les instruments européens à notre disposition (Task Force, Accords d’Association, instruments PESC et missions civiles de crise) afin de maximiser les leviers de l’UE. On insiste sur leur bonne coordination et synergie.

4. Comme je le disais, notre pays soutient également l’engagement plus étroit avec la société civile qui doit être soutenue pour pouvoir jouer son rôle, en particulier dans la période de transition.

5. La question de l’inclusivité et du respect des droits des minorités est un autre accent prioritaire de la Belgique. Beaucoup des pays concernés sont de véritables mosaïques de différentes communautés. L’exemple de la Syrie est évident et il est essentiel d’en préserver le caractère. Il en va de même du respect des droits des minorités, comme par exemple les Coptes en Egypte. Cette question concerne également la place et le rôle de la religion dans la société et sa relation avec l’Etat.

6. J’ai également toujours plaidé pour le renforcement des relations entre l’UE et les organisations régionales et sous-régionales (Ligue arabe, Conseil de Coopération du Golfe ou Union pour la Méditerranée) qui se sont mobilisées. Une implication des acteurs régionaux (aussi Turquie) est cruciale pour relever les défis régionaux et transnationaux dans leur entière complexité. Dans le contexte de l’Afrique du Nord, la Belgique reste plus que jamais en faveur d’une intégration économique dans le cadre de l’Union du Maghreb Arabe. L’expérience européenne a démontré son effet positif et même multiplicateur.

7. La dimension sécuritaire est aussi fondamentale. La Belgique soutient par exemple des projets de récolte des armes (MANPADS) en Libye et a promu le déploiement d’une mission européenne de gestion des frontières en Libye. Ce volet ne doit pas être négligé vu les conséquences tant intérieures que régionales (ex. Mali). Dans le dossier syrien, j’ai également appelé à davantage de coopération et d’échanges au niveau européen en ce qui concerne les ressortissants européens qui vont se battre en Syrie.

4) La Syrie

Je n’ai pas l’intention de passer en revue la situation dans chaque pays en transition. On pourra en discuter lors de la séance de questions-réponses. Toutefois, il est difficile de parler des développements dans le monde arabe sans aborder la question de la Syrie. Permettez-moi dès lors quelques considérations sur cette crise.

Tout d’abord, je partage la grande frustration sur l’impuissance de la communauté internationale pour mettre fin à cette barbarie qui n’a que trop duré. Longtemps, la situation fut bloquée au niveau du Conseil de Sécurité de l’ONU. Il a malheureusement fallu attendre les évènements tragiques du 21 août dernier et l’utilisation d’armes chimiques contre la population syrienne pour que le dossier connaisse ses premières avancées significatives avec l’adoption de la résolution 2118 sur le démantèlement des armes chimiques suite à l’accord américano-russe.

Mais dans le même, j’insiste sur le fait que la communauté internationale n’était jusque-là pas restée silencieuse et sans réaction. Des initiatives ont été prises dans les enceintes internationales (Assemblée générale, Conseil des droits d’homme, Ligue arabe) et dans le cadre du Groupe des Amis du Peuple syrien. Au niveau de l’UE, des sanctions ont été décidées et renforcées pour augmenter la pression sur le régime.

J’en conviens, les résultats n’ont pas été à la hauteur mais les circonstances n’ont pas permis d’action plus décisive répondant aux aspirations du peuple syrien. Les blocages au Conseil de sécurité suite aux vétos russe et chinois n’ont clairement pas permis d’isoler le régime, et encore moins de lancer une opération comme dans le cas libyen. En outre, des pays comme la Russie et l’Iran continuent de fournir au régime Assad les moyens de poursuivre le combat. Les difficultés à obtenir une opposition inclusive et représentative sur le terrain n’ont pas facilité les choses. La composition de la population syrienne n’y est sans doute pas étrangère non plus, de même que les rivalités régionales entre Sunnites et Chiites mais aussi au sein de l’école sunnite elle-même pour le leadership du monde musulman. Je vais y revenir.

Ceci dit, j’ai toujours privilégié une solution politique et je n’ai cessé de soutenir le Représentant spécial Brahimi (et avant lui Kofi Annan) pour une mission qu’il avait d’emblée qualifiée de « quasi impossible ». Je me félicite qu’une date – le 22 janvier 2014 – ait enfin été annoncée pour le processus de Genève II devant mettre en place une transition en Syrie conformément aux termes du Communiqué de Genève de juin 2012. Je dis bien juin 2012, soit il y a déjà 18 mois ! On est certes encore loin de l’arrêt des hostilités, j’en conviens mais il faut donner toutes ses chances à la diplomatie. Il n’y a pas de solution militaire à la crise syrienne, il ne peut y avoir qu’une solution politique. Je ne peux que me réjouir que la piste diplomatique et la voie du Conseil de sécurité aient été privilégiées face à l’utilisation des armes chimiques, et non une intervention militaire unilatérale.

Face à cette situation de blocage politique et suite à des contacts avec les acteurs humanitaires, j’ai pris l’initiative dès septembre 2012 de sensibiliser la communauté internationale sur l’obligation de toutes les parties au conflit de respecter le Droit international humanitaire en matière d’accès aux soins de santé en Syrie. A cet effet, nos efforts diplomatiques ont mené à l’adoption d’une déclaration spécifique, prononcée à Genève en février 2013 dans le cadre du Forum Humanitaire syrien. Plus de 50 pays, des 5 continents, se sont associés à cet appel aux parties à respecter leurs obligations internationales. A mon initiative, une carte-blanche cosignée par 26 Ministres et la Commissaire européenne Georgieva a été publiée dans la presse internationale en septembre dernier avant l’Assemblée générale des Nations Unies, en vue de rappeler les obligations de toutes les parties en matière de protection des civils et de respect du droit international humanitaire. La Belgique continue actuellement à se mobiliser et fait d’ailleurs partie d’un groupe d’une vingtaine d’Etats sous la direction d’OCHA chargés de veiller à faciliter la mise en œuvre de la déclaration présidentielle consacrée à l’humanitaire que le Conseil de sécurité avait adoptée en octobre dernier. Au-delà de nos contributions financières (NB: 9 millions d’euros au total à ce stade), la Belgique peut aussi jouer un rôle dans volet humanitaire.

5) Nouveaux pôles de leadership dans le Golfe

Avant de conclure, permettez-moi de dire quelques mots sur le rôle de leadership joué par plusieurs pays du Golfe. Il est clair que les bouleversements dans le monde arabe ont quelque peu redistribué les cartes.

Si les monarchies du Golfe ont dans un premier temps vu d’un mauvais œil les renversements populaires des régimes en place, elles ont rapidement saisi les occasions qui se sont présentées pour augmenter leur influence et faire avancer leurs agendas respectifs. C’est très clair, particulièrement dans le chef de l’Arabie saoudite et du Qatar. La chute de Moubarak a laissé un vide dans le monde arabe et donc une place pour reprendre le leadership souvent joué par l’Egypte.

L’autre dimension est la rivalité sunnite-chiite, particulièrement mise en avant dans le cadre du conflit syrien. Riyadh, Doha et les autres monarchies du Golfe ont senti l’opportunité d’un renversement du régime alaouite du Président Assad pour affaiblir Téhéran. La Syrie est en effet le lien géographique avec le Hezbollah au Liban. La chute de Saddam Hussein et de son régime dirigé par les Sunnites (pourtant minoritaires) a renforcé les chiites en Iraq. Un renversement du régime pro-iranien à Damas par les Sunnites – majoritaires – serait tout bénéfice pour l’influence du Golfe dans la région. Cette dimension religieuse du conflit syrien a assurément compliqué la donne et polarisé les camps, rendant tout compromis difficile, voire impossible. Les soutiens – surtout saoudiens et qataris – aux groupes d’opposition, mais également leur intransigeance sur le volet politique, s’expliquent par ce calcul de nature géostratégique. Mais cet agenda ne signifie pas que ce sont les mêmes groupes qui sont financés ou armés par les uns et les autres. Les développements de ces derniers mois en Egypte ont ainsi permis de clairement distinguer les différences entre le Qatar et l’Arabie saoudite. Si le premier a mis tout son poids (financier) dans le soutien des Frères musulmans, le second – suivi par le Koweït et les Emirats Arabes Unis – a repris le relai dès la chute de Morsi pour soutenir à coup de milliards de dollars le nouveau régime. En Syrie, les groupes liés aux Frères musulmans sont davantage soutenus par la Qatar, tandis que l’Arabie saoudite privilégie plutôt les groupes à tendance salafiste.

L’activisme politique des pays du Golfe est une donnée à prendre en compte dans le contexte du printemps arabe. On ne peut passer à côté. L’évolution des relations entre Washington et Téhéran n’est pas non plus à sous-estimer. Si l’accord intérimaire sur le nucléaire iranien est mis en œuvre de bonne foi et endéans les délais, il peut changer la donne, avec un impact certain sur toute une série d’autres dossiers régionaux.

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Conclusion

En conclusion, il est évident que les changements ont été profonds et que la transition sera longue avant que les aspirations des peuples arabes soient pleinement satisfaites. Cela demandera temps, persévérance et vigilance. Et comme l’actualité récente le démontre déjà, notamment en Egypte ou en Libye (pour ne pas parler de la Syrie), le processus est loin d’être un long fleuve tranquille.

La Belgique et l’UE tout entière restent mobilisées pour accompagner ce processus. Les populations concernées savent qu’elles peuvent compter sur nous pour les soutenir. Mais leur destin est essentiellement dans leurs mains et ce sont leur engagement et leurs efforts qui détermineront l’avenir et surtout si le printemps arabe répond aux attentes de Mohammed Bouazizi, des manifestants de la Place Tahrir et des Syriens de Deraa, de Homs ou d’Alep.
Je vous remercie pour votre attention et reste à votre disposition pour répondre à toutes vos questions.