02/12/2013

Les jeunes au Maroc, entre exclusion et absence de confiance

Par Mustapha El Mnasfi, doctorant au Centre Jacques Berque

Paru sur le site du Centre Jacques Berque

Les jeunes au Maroc représentent 30% de la population ; près de la moitié de cette jeunesse de 15 à 29 ans, selon une enquête de la Banque mondiale, n’est ni scolarisée ni active. Les taux de chômage, chez les jeunes de 15-34 ans, avoisine les 14,8% et, chez les jeunes de 15-24 ans, est proche des 16,7%. Par ailleurs, le Conseil Economique et Social et le Conseil Supérieur de l’Enseignement considèrent que le Maroc doit augmenter à plus de 14 ans l’espérance de vie scolaire, estimée aujourd’hui à 10 ans[1]. Cela se traduit par des sorties précoces du système éducatif.

En outre, l’absence de confiance des jeunes envers les institutions publiques est marquée. Cela se traduit par un faible engagement des jeunes dans la vie politique et civile. Le Haut-Commissariat au Plan a réalisé une enquête sur la jeunesse, en 2012, selon laquelle seulement 6% des jeunes sont membres d’une association de la société civile et 1,3% sont affiliés à un parti politique ou à une organisation syndicale[2].

MoroccoYouthUnemployment

 Getty

 

Ces indicateurs montrent la situation dans laquelle la jeunesse marocaine se trouve et ils permettent aussi d’avoir un aperçu général sur les secteurs prioritaires où les pouvoirs publics doivent intervenir pour lutter contre l’exclusion sociale des jeunes et redonner à ces derniers confiance dans les institutions. De manière générale, les jeunes marocains souffrent d’une exclusion sociale et professionnelle, et particulièrement dans l’accès à l’éducation et aux formations professionnelles, à la sécurité sociale ainsi qu’à d’autres privilèges sociaux ; ces jeunes sont également exclus de toutes les décisions qui les concernent, plus particulièrement dans leur lieu de résidence. On est en droit de se demander si la création et la constitutionnalisation du Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative permettra de lutter contre l’exclusion – notamment celle liée à la participation politique – des jeunes marocains.

Le nouveau texte constitutionnel marocain, promulgué le 29 juillet 2011, crée un Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative. Son article 33 stipule que les pouvoirs publics sont invités à prendre toutes les mesures appropriées en vue d’« étendre et généraliser la participation de la jeunesse au développement social, économique, culturel et politique du pays », « aider les jeunes à s’insérer dans la vie active et associative et prêter assistance à ceux en difficulté d’adaptation scolaire, sociale ou professionnelle » et « faciliter l’accès des jeunes à la culture, à la science, à la technologie, à l’art, au sport et aux loisirs, tout en créant les conditions propices au plein déploiement de leur potentiel créatif et innovant dans tous ces domaines ».

Cette constitutionnalisation de la participation des jeunes dans la gestion des biens collectifs nous invite à poser différentes questions, liées notamment à la façon avec laquelle les jeunes seront sollicités pour participer à l’élaboration des politiques publiques qui les concernent de près. Comment les jeunes marocains seront représentés dans cette instance qui vise leur intégration dans l’action publique ? Sur quels critères seront choisis ces jeunes ? En supposant que le choix soit basé sur l’engagement civil, c’est-à-dire l’appartenance à une structure associative, comment seront représentés ceux qui ne font pas partie d’associations ?

Suite à l’insertion de ces dispositions constitutionnelles, une première rencontre nommée « la journée nationale de consultation avec les jeunes » a été organisée, au mois de septembre 2012. Les objectifs de cette consultation ont été fixés et consistent en la mise en place, d’une part, d’une stratégie en faveur des jeunes et, d’autre part, du cadre stratégique du conseil consultatif des jeunes et de l’action associative. Cette rencontre a débouché sur la création de conseils locaux des jeunes afin d’élargir la participation des jeunes dans les politiques locales. Ces conseils n’ont pas encore de statut juridique puisqu’il n’existe pas pour l’instant de loi organique définissant leur périmètre et leur rôle. Mais cela n’a pas empêché les pouvoirs publics de soutenir ces conseils locaux, notamment de manière logistique, comme c’est le cas dans la ville de Salé. Des discussions rapides avec des membres du conseil local des jeunes, dans cette ville, nous ont permis de comprendre que ceux-ci ont assurément envie de contribuer à la fabrication des décisions publiques, notamment celles qui les concernent directement, telles que la création d’une maison des jeunes ou d’une bibliothèque communale. Ces jeunes demandent à être invités à participer à l’élaboration des programmes publics qui les concernent. Mais la question qui se pose est  de savoir si cette participation de la jeunesse dans la vie locale peut engendrer un rapport conflictuel avec les pouvoirs locaux et, plus particulièrement, les élus locaux. Il semble bien qu’un tel rapport conflictuel entre les jeunes et les représentants des pouvoirs publics locaux existe. Les seconds traitent souvent les jeunes comme des « gamins », des « incompétents » ou, dans le meilleur des cas, comme des « enthousiastes ». Les jeunes, pour leur part, reprochent aux élus le fait d’être des « opportunistes » qui chercheraient juste à satisfaire leurs intérêts personnels. L’absence de confiance entre ces deux acteurs constitue certainement un obstacle fondamental à toute initiative visant une intégration de la catégorie des jeunes dans l’action publique locale.

La constitutionnalisation de la participation des jeunes dans la gestion des affaires publiques est certainement souhaitable, mais elle ne constitue pas une solution. C’est pourquoi il est à notre avis nécessaire d’adopter, en même temps que la mise en place des structures ou instances visant l’intégration politique des jeunes, une stratégie à long terme qui cherche à sensibiliser ces derniers ainsi que les représentants des pouvoirs publics à l’importance d’une collaboration mutuelle des deux acteurs. Cette stratégie devrait être basée sur la confiance et l’écoute. Cela ne peut évidemment intervenir qu’à travers la mise en place d’outils qui permettent, d’une part, de former les jeunes et de leur fournir les techniques et les moyens qui facilitent leur participation ; et, d’autre part, de sensibiliser les représentants des pouvoirs publics, notamment les élus locaux, au fait que les jeunes représentent un acteur majeur de développement et que leur participation dans l’élaboration des politiques publiques qui leur sont destinées constitue une expertise qui ne manquera pas de soutenir les pouvoirs publics dans leur action.



[1] Ces données sont accessibles sur le site officiel de l’Organisation des Nations Unies au Maroc :www.un.org.ma

[2] Voir le lien suivant : http://www.hcp.ma/Conference-debat-Enquete-Nationale-sur-les-Jeunes-01-Juin-2012_r211.html