04/12/2013

Réflexion sur la Production cartographique dans les médias: Le cas de la Syrie (Partie 1)

Par Antonin Grégoire, journaliste indépendant au Liban, et Jennifer Casagrande, doctorante en géographie et histoire urbaine à l’Université de Strasbourg (France)

Partie 2

Les deux tendances  auxquelles sont confrontés les producteurs de cartes dans les médias sont : le biais idéologique et  une simplification à outrance  « one map to rule them all ». Les cartes sur la Syrie semblent devoir affronter deux ennemis majeurs : l’idéologie et un phénomène de « one map to rule them all », c’est à dire la tentation d’expliquer l’ensemble des aspects et enjeux des trois ans de guerre civile révolutionnaire syrienne en une seule carte. Le biais idéologique n’est pas nécessairement nuisible, surtout en contexte de guerre. Comme le dit Clausewitz à propos de l’information en temps de guerre : « Great part of the information obtained in war is contradictory, a still greater part is false, and by far the greatest part is of a doubtful character», un phénomène passé dans le langage courant sous le concept de « brouillard de guerre ».

Clausewitz explique ainsi que la seule façon de solutionner le brouillard de guerre ou la friction du renseignement est de compter sur l’instinct et le jugement du commandant, seul capable, en utilisant des critères purement subjectifs, de décider quelle information croire et laquelle ignorer ou juger fausse. L’expert, le cartographe ou le journaliste n’ont donc pas nécessairement tort d’utiliser un biais idéologique (ou n’importe quel biais d’un autre type : tendance pro ou anti régime, focalisation confessionnelle, « islamisation »…), c’est même la seule manière de dégager une information claire du brouillard de guerre.

Tant qu’une méthodologie rigoureuse ainsi qu’une précision sur les sources utilisées sont avancées avec la carte, il est possible de transformer ce biais idéologique en un atout d’information et de clarification.

C’est par exemple en prenant compte de ce biais idéologique et en cherchant à l’équilibrer que France tv. Info  en vient à proposer une « explication en 5 cartes », permettant ainsi d’éviter l’obstacle de la carte unique en assumant l’obstacle idéologique.[3]

Les cartes de France TV info permettent en quelques sortes d’amoindrir le biais idéologique en confrontant les diverses grilles de lectures. Une carte met en relation la contestation du régime et la répartition de la population (faisant apparaître les origines pacifiques du mouvement), une autre expose les positions militaires faisant apparaître la militarisation, une troisième expose les diverses communautés ce qui permet de restreindre la lecture confessionnelle à une carte unique, une autre encore expose les réfugiés et déplacés etc.

La BBC reprend, quant à elle, une carte compilée par l’Institute for the Study of War mais prend le soin d’exposer la méthodologie utilisée par cet institut pour composer sa carte. Un élément intéressant pris en compte par l’ISW pour composer ses cartes est la tactique militaire utilisée par les forces en présences. Ainsi les « zones rebelles » peuvent être reprises très facilement par le gouvernement étant donné la tactique de retrait et de harcèlement employés par l’insurrection. En face, les zones du régime sont contrôlées par des positions fixes d’où l’armée bombarde les alentours mais sans effectuer de réelle offensive ou alors très coûteuses.

Un autre défi qu’a tenté de relever l’ISW est la vérification d’information par le recoupement des incidents mentionnés dans des sources rebelles et gouvernementales. Selon les analystes d’ISW seulement un quart des incidents mentionnées ont pu être recoupés. Ce phénomène est une conséquence très directe du brouillard de guerre évoqué plus haut. Mais plus largement, c’est l’ensemble des données sur le Moyen-Orient qui souffre d’énormes lacunes depuis des dizaines d’années.

« Conséquence de la pénurie de données sur les choix méthodologiques. L’absence de données complètes et fiables sur l’ANMO a conditionné non seulement le choix des sujets de la recherche en économie mais également celui des méthodes et instruments. La quantité et la qualité des données économiques se sont quelques peu améliorés récemment. Cependant la sophistication nouvelle mise dans la production et la présentation des données reflète uniquement le plus grand soin avec lequel les régimes en place tentent de manipuler les chiffres à des fins politiques précises. (…) l’image et les représentations officielles des questions économiques et sociales avancées par les chercheurs du courant dominant et les gouvernements en général sont critiquées depuis des décennies. (…) Les chercheurs disposant de suffisamment de temps, de soutien institutionnels (dans leur pays ou dans les pays étudiés) et d’autres ressources nécessaires tenteront de recueillir leurs propres données (…) A cet égard les entretiens dit d’experts (…) ont joué un rôle crucial. Toutefois ces entretiens posent un réel danger : ils donnent à un petit nombre d’experts connus qui disposent d’un capital relationnel fort une autorité extraordinaire en terme de pouvoir de définition et d’interprétation qui leur permet de dessiner la perception d’une communauté, de déterminer les priorités ou d’éliminer certains discours et questions. »[4]

Le même phénomène s’applique aussi sur les autres domaines. Il est par exemple impossible de connaître avec précision l’origine (et l’acuité) des données sur la répartition confessionnelle ou ethnique voir même la datation précise de telles données, ce qui remet sérieusement en cause les cartes confessionnelles de la région du levant fournies comme explicatives du conflit actuel.

La tendance au « one map to rule them all »[5]

Max Fisher du Washington Post utilise une carte[6] produite par le Dr M. Izadi chef du programme Gulf 2000 project[7] de Columbia qui sert de source à de nombreux médias américains. Izadi demeure une référence en matière de carte communautaire et Max Fisher en reprend une sous le titre « the one map that shows why Syria is so complicated »

MAP Syria

Carte de la représentation ethnique du Levant employée par Max Fisher réalisée à partir des travaux de Dr Izadi (Gulf 2000 project), 2013[8]

L’article de Fisher, qui dissimule le biais idéologique sous une carte unique, révèle aussi le phénomène inverse de ce qui se produit avec francetv.info. Fisher utilise une carte unique (ethno-communautaro-confessionnelle à l’extrême) donc cède au principe du « one map to rule them all » , qui est précisément le titre de son article. Il tente ensuite de distinguer deux interprétations différentes de la carte « au-delà des implications stratégiques concernant les zones où Assad est le plus fort (le long de la côte lourdement alaouite) et où il est faible (dans les régions Kurdes par exemple). »

Fisher distingue alors le « cas Fareed Zakaria » qui considère que la guerre est une conséquence des divisions sectaires réunies par les puissances coloniales dans des frontières artificielles et que ce qui se passe est une inévitable réappropriation du pouvoir par la majorité confessionnelle (comme en Iraq « Lorsque les membres de la majorité chiite ont violemment repris le pouvoir à la minorité sunnite »). « L’autre façon de voir les choses », dit Fisher « est de considérer la guerre d’abord et le conflit sectaire en second (…). Peut-être que ce qui se passe a commencé pour des raisons politiques (…) mais ce combat a eu pour cause une retraite des gens vers leur identité sectaire et leurs antagonisme et de rendre les vielles divisions plus profonde et plus vicieuses ».

Dans aucun des cas n’est évoquée la possibilité que la lecture confessionnelle n’est pas la seule possible : soit le conflit est sectaire depuis le début soit il l’est devenu mais dans tous les cas, la carte unique a provoqué une lecture unique.

Il semble que l’inverse soit aussi vrai : l’idéologie unique risque de provoquer la carte unique. Dans ce cas il ne s’agit pas tant d’idéologie que de la prédominance d’une information qui risque de provoquer la supériorité d’une grille de lecture par rapport aux autres, cette grille de lecture produisant sa carte unique pour s’appuyer.

Ainsi, les cartes produites dans les médias dans le contexte d’une possible intervention militaire « occidentale » (Français, Britanniques et Américains d’abord puis juste Français et Américains) du 29 août (date de l’attaque chimique du régime sur la Ghouta) au 10 septembre (proposition Russe sur les armes chimiques acceptée par Obama) adoptent une grille de lecture unique : Les sites militaires qui pourraient être visés, les positions militaires du régime et des rebelles, les forces militaires, flottes et bases « occidentales » dans la zone…

L’information, à ce moment, est tenue de parler d’intervention militaire et la carte suit en conséquence et ce, après des mois à tenter de produire des cartes explicatives du conflit global. C’est cette phase principalement qui est l’objet de la critique de Balanche qui cherche à dénoncer la production de cartes idéologiques, destinées selon lui à soutenir l’intervention et qu’il oppose à ses propres productions explicatives générales[9]

Le phénomène de la domination d’une information sur la production de carte est aussi observable dans la phase qui suit directement la non-intervention. A partir du 10 septembre, l’idée qui semble dominer (de nouveau) est celle de la prédominance « islamiste » dans la rébellion. Cette information devient dominante sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs. D’abord pour justifier et expliquer les hésitations de l’administration américaine[10], ensuite pour exprimer une interrogation qui est devenue partie intégrante du débat sur l’intervention militaire : quels sont les buts de l’intervention ? Ou, pour paraphraser Clausewitz, de quelle politique cette guerre est la continuation est-elle le moyen de continuation? La propagande du régime d’Assad a aussi fortement infiltré et manipulé le camp anti-interventionniste (comme nous l’avons montré précédemment dans un article) et a donc diffusé dans ces cercles l’idée que l’intervention va soutenir des rebelles majoritairement islamistes.

Vient enfin, dans ce contexte, une étude du très sérieux IHS Jane’s qui affirme que les « islamistes » sont désormais majoritaires dans la rébellion. Cette étude a des visées politiques qui sont entièrement assumées : faire prendre conscience aux décideurs politiques qu’il est devenu impératif de soutenir la rébellion « modérée »[11]. Mais les chiffres de l’étude seront cependant repris pour étayer la thèse des rebelles islamistes et renforcent l’inaction et la peur de la révolution[12].

Dans ce contexte, les cartes sont soumises à cette grille de lecture. Un des meilleurs exemples est l’article paru dans Libération de Jean-Pierre Perrin et Luc Mathieu avec la carte de Luc Mathieu et Cordélia Bonal[13]. La légende de la carte établit une distinction entre islamistes, djihadistes et salafistes sans qu’il soit possible, ni dans l’article ni dans la carte, de comprendre ce qui motive ces distinctions, ni quelles sont les définitions supposées. L’article qui traite du thème de l’islamisation de la rébellion fournit donc une carte de « la présence de la rébellion en Syrie » où le gris des « nationalistes (ASL et alliés) » s’équilibre difficilement avec le vert foncé, vert clair, et mauve des salafistes-islamistes-djihadistes et le jaune « Kurdes ».

Un autre biais idéologique qui pèse sur la production de carte est le thème de la « division de l’opposition ». Ces divisions sont ainsi représentées sur les cartes mais les « zones gouvernementales » ou « contrôlées par le régime » sont systématiquement présentées comme unies. Les cartes fournissent alors la position des différentes brigades de l’opposition mais présentent le front gouvernemental comme uni sans aucune précision sur la position des différentes brigades, des combattants du Hezbollah ou des forces supplétives du régime (comme la brigade de combattants chiites al Fadl al Abbas ou la brigade Haidar al-Karar)[14].

Un rapport de IISS[15] de Mars 2013 exposait ainsi les failles et divisions au sein de l’armée régulière, estimant qu’Assad ne pouvait compter que sur moins d’un quart de ses forces armées. Le recours aux auxiliaires étrangers (Hezbollah, Brigades irakiennes) et l’appel à la formation de milices d’autodéfense confessionnelles ainsi que le recours aux armes chimiques et aux missiles balistiques, semblent confirmer sur le terrain que les secteurs contrôlés par l’armée ne sont pas aussi unis qu’ils n’y paraissent sur les cartes.


[1] Pour une référence triviale au seigneur des anneaux « one ring to rule them all ».

[2] Clausewitz, 2008.

[3] http://www.francetvinfo.fr/monde/revolte-en-syrie/syrie-deux-ans-de-conflit-en-cinq-cartes_281371.html

[4]Kienle, 2010.

[6] http://www.washingtonpost.com/blogs/worldviews/wp/2013/08/27/the-one-map-that-shows-why-syria-is-so-complicated/, Max Fisher, 27 août 2013.

[8] http://gulf2000.columbia.edu/images/maps/Levant_Ethnicity_sm.png

[9]     Balanche, L’insurrection syrienne et la guerre des cartes, OrientXXI, 24 octobre2013.

[10]   Obama’s uncertain path amid Syria bloodshed, New York Times, 23 octobre 2013.

[11]    « Because of the Islamist make up of such a large proportion of the opposition, the fear is that if the West doesn’t play its cards right, it will end up pushing these people away from the people we are backing, » he said. « If the West looks as though it is not interested in removing Assad, moderate Islamists are also likely to be pushed further towards extremists. » explique Charles Lister, auteur de l’étude
http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/middleeast/syria/10311007/Syria-nearly-half-rebel-fighters-are-jihadists-or-hardline-Islamists-says-IHS-Janes-report.html

[12]    Un phénomène bien connu du monde du renseignement : les rapports peuvent être parfois artificiellement gonflé pour des raisons politiques comme le furent les notes sur l’armée allemande fournies par les service de renseignement français dans les années 30. Les services gonflaient les chiffres afin d’obtenir d’avantage de budget mais cette situation a servi à convaincre les ministres et le gouvernement de ne pas réagir face à l’occupation de la Tchekoslovakie et à la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler. Voir « Czechoslovakia at the Time of ‘Munich’: The Military Situation » Katriel Ben-Arie Source: Journal of Contemporary History, Vol. 25, No. 4 (Oct., 1990), pp. 431-446

[13]http://www.liberation.fr/monde/2013/09/27/la-rebellion-syrienne-phagocytee-par-le-jihad_935338

[14]Des divisions, voire des conflits armés, apparaissent aussi entre ces forces supplétives http://www.reuters.com/article/2013/06/19/us-iraq-syria-militants-idUSBRE95I0ZA20130619

[15]http://defense-update.com/20130317_iiss-less-than-a-quarter-of-the-syrian-army-remain-loyal-to-assad.html