06/12/2013

Réflexion sur la production cartographique dans les médias: le cas de la Syrie (partie 2)

Par Antonin Grégoire, journaliste indépendant au Liban, et Jennifer Casagrande, doctorante en géographie et histoire urbaine à l’Université de Strasbourg (France)

Partie 1

Principes de complexité, champ réservé de « l’expert »

Dans le cas de la Syrie, quels paradigmes font loi dans la production de l’information cartographique ?

 En recherche, un objet d’étude est un construit social, tout comme la carte qui le représente, en particulier lorsque cette carte est thématique. Elle constitue une projection[1], donc n’est pas neutre. A travers la construction d’une carte, les choix de représentation de réalités sur le terrain sont projetés sur l’objet et représentent donc un acte sélectif voire déformant et réducteur. Cet acte traduit le système de pensée, de l’imaginaire de son auteur, formaté par son milieu social d’appartenance, c’est à dire son capital culturel. L’objet-carte ou l’objet d’étude ne se construit pas de manière neutre, il représente une projection de la réalité. (Bailly, 2010, Bourdieu, 2001).

Le chercheur n’aborde pas un objet de recherche de la même manière en fonction des courants et de ses champs d’appartenance, une différence subsiste entre les écoles de pensée. Dans ce contexte, le chercheur doit se prémunir de présupposés théoriques et idéologiques. Ces courants peuvent influencer la démarche d’investigation ainsi que ses méthodes qui sont désignées par des présupposés de techniques d’investigation. Il s’agit là du principe de recherche mais qu’en est-il pour le principe de diffusion de l’information via les médias et leurs principaux acteurs les journalistes et chercheurs et experts médiatiques ?

L’expérience continue d’être une étape essentielle dans la connaissance scientifique comme un critère de différenciation entre connaissance savante et connaissance commune. L’expérience ne sert pas à valider des hypothèses mais elle les met en cause.

Le manque de données pertinentes accessibles et le refus de certains chercheurs de remettre en cause leur propre société d’origine devant l’état du terrain (attitude non réflexive) conduisent ce dernier à trouver des particularités locales pour justifier la non adaptabilité des paradigmes constituant son support théorique. Certains géographes et autres spécialistes se réclamant d’une pratique de la géopolitique du Moyen –Orient, excellent en la matière, ramenant systématiquement et de manière abusive l’explication des situations locales par le confessionnalisme et omettant ainsi, d’un point de vue sociologique les autres systèmes d’organisation structurant l’espace étudié (niveau d’éducation, niveau social, espérance de vie…).

Cette démarche classificatoire relative à la géographie classique mise au service des projets coloniaux est visiblement toujours en vigueur pour justifier tout ce qui a trait au Moyen-Orient, voire à tout le monde arabe.

 

« Les chercheurs tendent à conserver le paradigme avec lequel ils sont habitués à travailler, car sans lui, ils n’ont plus de base de travail, plus rien sur quoi s’appuyer. Il arrive néanmoins qu’un ensemble de résultats inattendus, incompatibles avec le paradigme, apparaissent. On commence par tenter malgré tout de leur trouver une explication, ou parfois de les ignorer provisoirement, en espérant que le problème se résoudra plus tard. Mais si de  telles anomalies s’accumulent, on commence à admettre que le paradigme est en crise, que ces modifications fondamentales sont nécessaires. Commence alors une période de remise en cause des fondements, période très différente de celle de science normale, qui peut éventuellement aboutir à l’abandon de l’ancien paradigme pour en adopter un autre fondamentalement différent » Benjamin Martolon Science humaine, N°67, 1996

Les conditions de la production de la connaissance scientifique sont étroitement liées au rôle et à la place des intellectuels dans l’espace social. Dans le cas du Moyen-Orient, cette démarche tautologique est encore renforcée par le fait orientaliste que doit confronter tout chercheur.

La situation de monopole théorique dérange. Pour le conformer à la réalité on ajoute d’autres modèles. C’est à dire des hypothèses ad hoc qui, à terme, affaiblissent le modèle initial. Ceci conduit à une critique du modèle hypothético déductif. Le relativisme absolu provoque un constat de perte de distance lors d’une étude d’une activité sociale à propos du point de vue du chercheur ayant le même socle social que l’activité elle-même, même rationalité que l’objet étudié. Une des principales failles des orientalistes, par exemple, concerne leur prétendue distanciation à l’égard de leur objet qui leur permettrait de prendre en considération les phénomènes « orientaux ».

Les faits que nous observons contiennent des composantes idéologiques qui peuvent renvoyer à des anciennes théories dont nous n’avons plus conscience. Il est alors possible de parler de discontinuité scientifique.

Comme le mentionnent divers chercheurs tels que Slaibi H[2]. ou encore  Izadi , les sources informatives confessionnelles relatives au Moyen-Orient proviennent essentiellement des études mandataires,  pour le cas de la Syrie antérieure à 1947. L’explication confessionnelle des évènements de 2013 basés sur des chiffres de l’entre-deux Guerres constituent un des meilleurs exemples de cette discontinuité. Il est inutile de rappeler qu’entre 1947 et aujourd’hui la configuration du pays a profondément changé. Néanmoins, Izadi demeure la référence pour de nombreux médias anglo-saxons qui utilisent ses cartes et celles du Gulf 2000 project  (Columbia University) pour expliquer la crise syrienne.

Izadi révèle pourtant que ses données reposent pour une énorme part sur les chiffres fournis par les administrations coloniales françaises et britanniques qui cessent après la seconde guerre mondiale, sur les statistiques israéliennes qui ont suivi ainsi que sur les travaux ethnographiques soviétiques des années 60. Izadi indique que toute explication confessionnaliste succombe aux mêmes travers : « les écrivains modernes retombent invariablement sur ces sources pour leurs propres estimations sur l’actuelle démographie culturelle. En prenant ces chiffres comme base, ils essayent ensuite de faire des hypothèses avisées (educated guess) pour les chiffres actuels ».

Izadi va même plus loin en expliquant qu’à part les autorités coloniales et Israel, « les autres dans la zone ont soit évité de produire de nouvelles statistiques (exemple le Liban), soit simplement diffusé des chiffres rudimentaires ou biaisés de façon évidente. [exemple la Syrie]».

La complexité moyen-orientale créant un champ réservé pour l’expert orientaliste, il devient très difficile de laisser s’exprimer un autre type d’experts qui donneraient une autre vision des choses. Certains  experts  orientalistes utilisent le conflit en Syrie pour s’autoproclamer expert en stratégie militaire sans bénéficier des notions de bases et des théories et débats en cours dans la science militaire. L’insurrection et la contre-insurrection[3], lorsque ces termes sont employés pour expliciter la guerre en Syrie, impliquent de parler des caractéristiques topographiques, des connaissances en matière de guérilla urbaine, de connaître les débats théoriques sur la doctrine de contre-insurrection.

Dans ce travail de cartographie de la révolution en Syrie, certains médias ou instituts prennent la peine de solliciter un fond de carte à l’échelle de la Syrie  sur base d’image satellite (Google ou autre) où transparaît le relief. Toutefois, ces caractéristiques topographiques ne sont jamais mises en exergue. Bien que ces « cartes » médiatiques soient produites dans leur majeure partie par des infographistes et non des ingénieurs GIS (geographic information system), l’absence de cette donnée pourtant fondamentale dans toute stratégie militaire est surprenante.  D’autant plus que bon nombre de modèles numériques de terrain sont disponibles sur le web. Ils se trouvent par exemple sur ce site http://www.galantis.com/maps/files/2012/08/Digital-Models-of-Syria.jpg. Les cartes des troupes du Levant sont aussi consultables entre autre lieu à la cartothèque Paris 8[4]

Les caractéristiques topographiques mériteraient davantage d’attention et de détails dans les représentations mentionnant les positions et stratégies militaires. Par exemple les tactiques de guérilla en milieu urbain et en zone montagneuse sont très différentes. En dehors des routes, les zones névralgiques, goulots d’étranglement ne sont que peu énumérés. Revient ici le problème de terminologie de stratégie militaire employée par l’expert médiatique qui ne la maîtrise pas.

Outre l’absence de corrélation entre les évènements et la topographie du lieu, s’ajoute celui de l’omission du principe diachronique.

Dans le cas d’un conflit, il s’agit d’une série d’évènements représentant un processus, soit un principe dynamique et non figé. Or ce processus semble avoir été oublié à tel point que paraissent des « cartes » ou représentations infographiques tentant de résumer trois années de conflit en une seule illustration. C’est ici qu’apparait le principe du « one map to rule them all ».

En ce qui concerne les cartes employées, censées rendre compte et synthétiser ces évènements à un instant « T », certaines cartes précisent qu’il s’agit d’évènement ponctuel. Par contre quand il s’agit d’évolution aucun gradient quant à l’expansion des dynamiques n’apparait. Tout mouvement semble réduit à un seul moment qui est figé.

Ce phénomène peut être expliqué par le manque de données actualisées (aussi bien journalistique que scientifique), ainsi que par l’impossibilité pour les medias et/ou chercheurs d’actualiser leurs sources dû à la nature de leur objet d’investigation (état d’instabilité en Syrie).

 One map to rule them all

Schéma représentant la Dynamique du « one map to rule them all », Réalisation Casagrande Jennifer, Novembre 2013

Malgré la mise en place de nouvelles techniques d’obtention des données à grande échelle, telle que la télédétection (aux débouchées diverses :densité de population, qualité de vie…)[5] de plus en plus employée par des chercheurs[6] et bureau d’études pour étudier les pays en voie de développement, celle-ci ne permet pas de remplacer des enquêtes de terrain et recensement exhaustif… Cette absence de données exhaustives actualisées force les chercheurs à recourir aux autorités dictatoriales corrompues et servant de relais de propagande pour l’obtention des données des plus douteuses. Faute de données fiables et diachroniques, il est compréhensible que les chercheurs soient désorientés et tentés de cristalliser une dynamique formalisée en un fait figé durant les périodes de paix (comprise à tort comme des périodes de « stabilité »). Chez les journalistes, la tendance est plus à la fixation d’une guerre perpétuelle moyen-orientale (depuis la guerre du Liban jusqu’à nos jours, les images de guerre et de violence n’ont cessé de se succéder). Pour ce qui est des périodes de guerre, la réflexion se complique d’autant plus que l’accessibilité aux données est davantage amenuisée par la mutation rapide du phénomène étudié et ses conditions d’investigation, ce qui nous renvoie au principe du brouillard de guerre précédemment cité.

Dès lors, il est possible de questionner les compétences des experts, qui selon eux sont seuls capables de rendre compte de la complexité du phénomène en l’inscrivant sur une représentation assimilable à une carte. Outre le fait que les principes de représentations cartographiques en dehors de la forme de base ( à savoir échelle, géoréférencement, flèche du nord, légende et titre) soient relativement respectés, le contenu peine à retranscrire de manière pertinente les faits. L’objet carte, qui se veut la description d’un phénomène ou d’un fait, peut s’exprimer à travers une multitude de choix de signes d’expression. Elle consiste en la formulation d’un modèle d’analyse.

A travers ces exemples, c’est un discours à cheval entre les principes déterministe et possibiliste qui semble prévaloir. En d’autres termes, la situation décrite à travers ce discours ne dispose pas de variante possible. Elle demeure la seule explication admissible d’après le modèle d’expression employé. Phénomène clairement illustré par l’usage du confessionnalisme comme facteur déterminant la structuration de la société syrienne et les enjeux du conflit[7].

Complexité certes, mais laquelle ? Serait-ce celle des fonctionnalistes, des structuralistes, des systémistes …? Le mode d’interprétation est bien distinct entre ces courants.

En conclusion, il semble qu’une cartographie la plus précise possible sur le conflit syrien doive prendre en compte les éléments suivants :

  •  Un biais idéologique reconnu et assumé assorti d’une analyse réflexive. La seule solution au brouillard de guerre clausewitzien est l’instinct du commandant, le biais idéologique n’est donc pas nuisible en soi tant qu’il est reconnu et assorti d’une méthodologie réflexive.
  • La série de carte plutôt que la carte unique.
  • La prise en compte de la science militaire lors du traitement de l’aspect militaire de l’insurrection. Distinguer les différentes brigades de l’opposition impose de faire la même chose pour les brigades du régime. L’intégration des données topographique est aussi indispensable dans la prise en compte des données militaires (la guérilla est favorisée par les zones montagneuse ou de jungle)
  • La prise en compte du contexte médiatique au moment où la carte est réalisée : le débat porte-il sur une possible intervention ? Sur la présence d’armes chimiques ? Sur l’islamisation de l’insurrection ?
  • La question des échelles de grandeur et de temporalité : lorsque l’information porte sur une bataille précise ou sur un contexte local ou à l’échelle d’une ville, la carte (ou l’une des cartes) doit s’adapter à ces échelles[8]. Lorsque la représentation cartographique porte sur les trois ans de guerre, elle doit tenir compte des différentes phases du conflit.

En définitive en ce qui concerne la Syrie, le questionnement principal qui ressort par les modèles de représentations cartographiques est de savoir quel modèle d’analyse les interlocuteurs tentent d’exprimer, que veut-on renseigner sur la Syrie, quelles « réalités », quels en sont les commanditaires ?


[1]              « La contrainte du respect des positions relatives ne paraît pas tenable théoriquement, puisqu’on le sait, tout système de projection déforme les distances, les surfaces ou les angles. La carte résulte d’une transposition de nature analogique dont les projections classiques ne forment qu’un cas particulier. […]. On ne doit pas perdre de vue la fonction de la carte, qui est de faciliter la compréhension spatiale des objets, concepts, processus ou événements dans le monde humain »  Palsky (2004)

[2] SLAIBI H. 2009, La recherche sociologique dans le monde arabe, thèse de doctorat, Université de Metz, TREPOS J-Y. dir

[3] DORRONSORO G. OLSSON C., POUYE R., 2009, Sociologie de la contre-insurrection : dynamiques sociales de la nuisance et de l’opposition à l’action de l’Etat, Centre d’études sur les conflits. www.défense.gouv.fr ainsi que toute la bibliographie allant de la France en Algérie aux redéfinitions de la COIN en Afghanistan.

[4] http://geographie.ipt.univ-paris8.fr/rubriks/carto/cartorub/cartes/numeriquerecherchepays.php?cpt=12&saisie1=&res=28

[5] GADAL, 2008

[6] TRAN, 2007

[7] Bailly, Ferras 2010

[8]     Un exemple de bonne pratique dans ce domaine se retrouve dans le travail de Hisham Ashkar http://hishamashkar.com/page/motives-behind-chemical-strikes-theory-rebel-advance