12/12/2013

Un premier accord vers la réalisation du canal mer Rouge mer Morte: avancée politique ou chimère ?

Par Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, senior Advisor à l’Institut Medea, collaborateur scientifique de l’Institut d’Etudes Européennes/ REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), auteur de « Sauver la mer Morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient? » (Armand Colin, Paris, 2012)

Dans l’aride Proche-Orient, les rapports entre les pays qui possèdent les sources d’eau, ceux qui en prennent le contrôle et ceux qui subissent sont complexes et tendus.

Autour de cette nouvelle perception des enjeux hydrauliques et politiques, le sauvetage de la mer Morte, le plus grand lac salé du monde, se révèle un cas pratique original. Carrefour des représentations historiques, mythologiques, religieuses, et géopolitiques, l’environnement de la mer Morte est désormais en grand danger : le détournement du Jourdain, l’industrie à outrance, et l’inadaptation des cultures au milieu désertique ont profondément fragilisé cet écosystème unique. Un projet pharaonique est présenté comme la solution à cette désintégration prévisible mais aussi à la raréfaction de l’eau dans la région : le canal mer Rouge mer Morte, porté par Israël, la Jordanie et, en partie, la Palestine.  En 2002, lors du Sommet mondial du Développement durable tenu à Johannesburg en Afrique du Sud, Jordanie et Israël manifestent leur souhait de construire ensemble un canal reliant les deux mers. Le 9 avril 2005, les trois gouvernements israélien, jordanien et palestinien se retrouvent au Forum Economique Mondial en Jordanie et signent une lettre commune adressée à la Banque mondiale en la sollicitant pour la levée de fonds pour le projet de RSDSC.

L’accord signé le lundi 9 décembre 2013 à Washington entre Israéliens, Palestiniens et Jordaniens, toujours sous égide de la Banque Mondiale, est présentée comme une avancée inédite dans la réalisation de ce projet, un an après la publication de l’étude de faisabilité commandée par l’organisation internationale et considérant le projet comme « faisable » et près d’une dizaine d’années après les premiers pour-parlers sur le sujet.

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Source: AFP

En quoi consiste exactement ce projet de canal ? « Aux termes de l’accord obtenu après onze ans de négociations, un système de pompage va être mis en place dans le golfe d’Aqaba, à la pointe nord de la mer Rouge, afin de collecter quelque 200 millions de m3 d’eau par an. Une partie sera ensuite acheminée par l’intermédiaire de quatre conduits vers la mer Morte, une mer fermée ayant une très haute concentration en sel et qui risque de s’assécher d’ici 2050. »[1] « D’après les termes de l’accord précisés par la Banque mondiale, Israël a par ailleurs accepté de vendre à l’Autorité palestinienne entre « 20 à 30 millions de m3 » par an d’eau dessalée fournie par l’entreprise publique israélienne de production d’eau potable, Mekorot. »

Bien sûr au delà de la beauté du projet, il faut réinscrire la vision globale de ce dernier dans la région : installation d’usines de production automobiles, de bases nautiques, création d’une vallée de la paix à l’image de ce dont le président Shimon Pères rêve depuis longtemps, etc. De quoi grandement défigurer l’ensemble de l’écosystème local.

Quelles réactions peut-on attendre sur place pour un projet tellement décrié ? Parce que les critiques pleuvent : d’une part par les Palestiniens qui refusent que les rives de la mer Morte qui leur appartiennent et occupées par Israël depuis 1967 passent par pertes et profits, la Jordanie qui est dans l’urgence absolue d’un approvisionnement en eau et qui n’a pas les moyens de ce projet et s’est déjà lancé dans un projet national de la mer rouge à Amman avec le DISI, mais aussi par les associations environnementales israélo-jordano-palestiniennes qui dénoncent les catastrophes à venir d’un tel projet soi-disant environnemental mais peu respectueux de l’environnement en réalité? Personne n’est encore en mesure de dire ce que le mélange des deux eaux rouge et morte donnera : production de gypses, colorisation de la mer Morte en rouge, transformation des rives, effondrement des sinkholes et des routes locales asséchées et réhumidifiées, déplacement des bédouins, destruction de la flore locale pour construire le canal, etc.

Bien sûr, il reste l’utopie et le rêve d’un projet transnational et à portée de coopération internationale. La mer Morte reste en danger.  « Sans eau, il n’y aura pas de développement économique, pas d’emplois », a commenté le ministre jordanien de l’Eau et de l’Agriculture, Hazim El-Nasser, qui a lui aussi signé l’accord à Washington. »Cela offre une lueur d’espoir sur la possibilité de surmonter d’autres obstacles à l’avenir », a estimé le ministre israélien de l’Eau et du Développement, Sylvan Shalom, en paraphant l’accord au siège de la Banque mondiale, partenaire du projet. »[2] Pour Zafer el Alem, Secrétaire général de la Jordan Valley Authority en 2008, il ne faisait aucun doute que « RSDSC et protection de la mer Morte sont intimement liés », et que le Canal était la meilleure solution: «  Protéger la mer Morte, ralentir la détérioration de celle-ci et trouver une solution collective à grande échelle ». Pour beaucoup des acteurs politiques du projet comme ceux présents à Washington cette semaine, le RSDSC est « la solution » optimale pour sauver le Lac.

Pourtant, le rapport de faisabilité s’il s’est révélé favorable, laissait encore beaucoup d’incertitudes pas seulement politiques ou environnementales. Il y a des sérieux freins économiques. Le projet coûterait 10 milliards de dollars. A dire vrai, personne n’a de certitude que ce projet verra le jour tant dans la réalisation que dans sa rentabilisation, le plus gros de l’oeuvre. Ce qui est important, c’est que beaucoup de ces acteurs politiques et sociaux ont envie de croire en la réalisation du projet d’une part, et en l’idée d’autre part selon laquelle c’est ce projet et pas un autre qui pourra favoriser le sauvetage de la mer Morte. Car malgré l’urgence, il n’y a rien d’autre dans la balance. Peu ou prou des acteurs concernés par la région croient en une disparition programmée de la mer Morte, mais beaucoup qui ont compris que la solution devra être politique, ont compris que si elle ne débouche pas, elle le sera pour des raisons politiques. La collaboration transfrontalière pour un espace géographique transnational était l’ultime outil de coopération et d’équilibre pour sauver ces zones naturelles en dangers.

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Source: Haaretz, Photo de David Shankbone

Reste la science pour sauver l’honneur. La coopération actuelle entre les trois pays a jusque maintenant réussi à condition que la région concernée ne soit pas en proies aux troubles politiques. En réalité, la coopération israélo-arabe est avant tout scientifique, l’occasion de repousser chaque jour un peu plus une quelconque décision politique. Pour exemple, citons l’histoire de ce vieux débris de 400 000 ans retrouvé dans la mer Morte début 2011. Une équipe scientifique a procédé à des forages pour recueillir des données sur les changements climatiques et les séismes survenus au cours des 500 000 dernières années. Des scientifiques palestiniens et jordaniens ont été associés aux recherches. Peut-on y intégrer les politiques pour faire du projet de sauvegarde un projet politique commun? Si les sauvetages ont en partie échoué ailleurs, cela a toujours été pour des raisons de rivalités politiques ou d’égoïsmes nationaux. Le scientifique et l’économique eux ont souvent bien fonctionné. Certains proposent de démarrer par là : créer une autorité supranationale de l’eau rattachée à l’Agence mondiale de l’Environnement et qui impliquerait Israéliens, Palestiniens et Jordaniens dans un but commun.

Mais les États ne semblent pas prêts à renoncer à leurs prérogatives locales et à avoir le sentiment d’être dépossédés de leur souveraineté. En juillet 2011, le premier Ministre Benjamin Netanyahou visitait les bords de la mer Morte, en lançant un signal d’alarme. Jusque-là, rien d’inquiétant si ce n’est que dans son discours, bien qu’on lui reprochât son inaction en matière de protection de l’environnement depuis des années, il se lança dans une grande défense de la terre comme outil de développement. En effet, alors que des sociétés de potasse et des hôteliers ont décidé de réagir – ou de préserver leur intérêt et éviter les critiques- en vidant le sel du bassin sud afin de faire revenir l’eau, le politique propose une toute autre forme de préservation de la région : pour la protéger, il faut la développer et donc faire du désert un grand espace touristique et économique . Malgré l’ire des écologistes et des organisations environnementales, le premier Ministre veut encore croire à son idée : réserves naturelles et biosphères ne sont pas des indices de protection et de développement. Il faut faire du désert une plateforme touristique sans précédent. Ce qui irait dans le sens de la Vallée de la Paix de Shimon Perès, dans le sens de Maysoon Zoobi et de son développement économique de masse, dans le sens du projet de canal mer Rouge mer Morte. Mais tout cela ne reflète-t-il pas de nouveau l’éternel clivage entre partisans d’une solution naturelle autour de la mer Morte et partisans du complexe économico-industriel ? Entre partisans d’une solution artificielle, rentable et productiviste et soutiens d’une solution naturelle ?

Sur le terrain politique, les choses sont donc loin d’être gagnées ; il suffirait juste de citer cette rencontre entre les trois ministres de l’environnement et de l’eau jordanien, palestinien et israélien à Paris en mai 2011 lors du Forum de l’Innovation . Alors que le ministre palestinien Shaddad Attili rencontrait pour la première fois son homologue israélien, Gilad Erdan, ce dernier ruina tout espoir de discussion et de dialogue lorsqu’il entama son discours de la manière suivante : « L’eau doit être tenue à part du dossier du conflit entre Israéliens et Palestiniens. Nous devons parler de besoins en eau et non de droits à l’eau, car se focaliser sur d’hypothétiques droits, c’est irrémédiablement se tourner vers un conflit » . Les politiques israéliens agiteraient-ils de nouveau le spectre de la guerre de l’eau alors qu’une chance inespérée de coopérer avec les Arabes s’offre à eux ? Est-ce que les choses ont vraiment changé depuis ?


[1] http://www.lalibre.be/actu/international/accord-entre-israeliens-jordaniens-et-palestiniens-sur-la-mer-morte-52a64412357004c37c8a1d6a#.UqbI0svEMvI.email

[2] Déjà cité