29/01/2014

Comment lire la politique étrangère libanaise à l’heure de la crise syrienne ?

Par Raphaël Gourrada, diplômé de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne en sciences politiques, mention relations internationales, et doctorant à l’EHESS.

Depuis sa création en 1920, le Liban a pendant longtemps vu sa politique étrangère orientée en fonction des aléas de ses relations avec le voisin syrien. La guerre civile libanaise de 1975-1990, et le stationnement des troupes syriennes sur lequel elle déboucha[1], ne firent qu’accentuer le poids de la Syrie et sa prise en compte dans les calculs et manœuvres des différents acteurs de la scène politique libanaise. Depuis la « Révolution du Cèdre » de 2005, la scène politique libanaise est structurée en deux blocs antagonistes, les mouvements du 8 mars et du 14 mars, respectivement allié de la Syrie des Assad, et opposé à celle-ci. Il était évident que la crise syrienne de 2011 aurait de fortes répercussions sur la scène politique libanaise. Or, la politique étrangère libanaise a consisté en un vacillement précaire entre la prudence et un véritable attentisme passant de la « politique de dissociation » prônée par le Président Michel Sleiman, à l’opposition du Liban lors du vote d’exclusion de la Syrie de la Ligue arabe en novembre 2011, ou le refus du ministre chiite des Affaires étrangères Adnane Mansour de transmettre une lettre de protestation du chef de L’Etat à Bachar al-Assad, sans oublier la procrastination de l’Etat libanais face à la problématique des refugiés syriens. Il est ainsi relativement difficile de lire cette politique étrangère sans comprendre les dynamiques sous-jacentes à sa formulation. Il s’agit donc dans cet article de proposer certaines grilles de lecture en partant des théories des Relations internationales, ou du moins des théories d’analyse des politiques étrangères.

 

Le président libanais Michel Sleimane prône une politique de distanciation à l'égard de la Syrie (Photo : Reuters, Dalati Nohra/Handout).

© Reuters/Dalati Nohra/Handout. Le président libanais Michel Sleimane prône une politique de dissociation à l’égard de la Syrie.

L’objectif revendiqué est donc de lire et de comprendre la politique étrangère, et d’en dégager des dynamiques constitutives. De manière plus générale, il s’agit de décrypter un événement, ou une série d’événements dont le sens nous échappe, à l’aide d’un usage raisonné et raisonnable des théories des Relations internationales[2] à notre disposition. Usage raisonné et raisonnable en ce sens qu’il convient de ne pas partir des théories des Relations internationales pour les appliquer de manière rigide à la lecture d’un événement, mais bien d’y recourir comme à des outils d’analyse en fonction d’un besoin de compréhension. Nous tacherons donc d’éviter le piège de l’enfermement dans un paradigme unique, en montrant certes l’utilité mais également les limites d’une théorisation des relations transnationales[3]. Via cette épistémologie, nous soulignons la nécessité du recours à une véritable sociologie des Relations internationales, et plus particulièrement du Moyen-Orient, démarche nécessaire afin de saisir au mieux la réalité politique complexe de cette région[4].

Analyse des politiques étrangères : un rapide panorama théorique

Avant d’approcher la politique étrangère libanaise vis-à-vis du voisin syrien et de la lire au moyen d’outils théoriques, il convient de rappeler brièvement l’évolution de la réflexion théorique en matière de politique étrangère, afin de justifier notre recours à certaines grilles de lecture, et de désigner les paradigmes par rapport auxquels nous nous inscrivons en faux. La politique étrangère occupe une place importante dans le « champ académique » des Relations internationales, car elle désigne l’ensemble des actions menées par les acteurs internationaux. Cet objet désigne généralement « l’instrument par lequel un État tente de façonner son environnement politique international »[5]. Cette définition laisse entrevoir deux des nombreux débats agitant l’analyse des politiques étrangères, mais également les Relations internationales en tant que discipline : l’identification des acteurs de la politique étrangère (et par extension des relations internationales) et leurs marges de manœuvre (c’est-à-dire leur capacité, ou non, à être acteur de ces relations internationales). La politique étrangère constitue l’objet sur lequel se sont effectuées les premières passes d’armes entre paradigmes. Ceux-ci sont forgés au sein de plusieurs « écoles théoriques ». Le réalisme classique tout d’abord se propose d’analyser la politique étrangère en posant deux postulat : l’État est le seul acteur de la politique étrangère (state-as-sole-actor) et c’est un acteur unitaire, une entité réifiée, dotée presque d’une personnalité propre (state-as-a-unitary-actor)[6]. Un autre postulat nous concernant ici est celui de la dichotomie entre politique intérieure et politique extérieure. Cette dernière serait en effet déterminée uniquement par les contraintes extérieures d’un environnement anarchique, car non régulé par une quelconque instance internationale, qui serait susceptible de remplir le rôle de l’État-Léviathan[7]. Ainsi, malgré leurs différences, des auteurs réalistes tels que Raymond Aron, ou Hans Morgenthau soulignent tout deux, parfois normativement, la nécessité d’une non prise en considération des enjeux nationaux, voire de l’opinion publique, dans la conduite diplomatique. L’école néo-réaliste, issue en partie de cette première école, et représentée par l’américain Kenneth Waltz, nuancera cette représentation de l’État comme seul acteur structurant l’activité diplomatique en introduisant des contraintes d’ordre systémique, sans pour autant décaler la focale théorique au niveau sociétal. Il faut attendre la « révolution behaviouraliste »[8] pour que la fiction de l’État unitaire soit mise à mal par le développement de l’approche décisionnelle de la politique étrangère, dont le représentant le plus connu est Graham Allison. Prenant comme cas d’étude la crise des missiles soviétiques sur le sol cubain ayant opposé les Etats-Unis de Kennedy à l’URSS de Khrouchtchev[9], Allison se propose d’expliquer le dénouement de cette crise à travers trois modèle d’analyse : le modèle de l’acteur rationnel (le chef d’État fait un calcul coûts/avantages qui débouche sur une prise de décision), le modèle organisationnel (la politique étrangère est le fait de routines organisationnelles, de procédures préétablies, le décideur devenant ici tributaire des différents services gouvernementaux), et le modèle bureaucratique (la politique étrangère est le fruit d’une négociation âpre au sein des administrations, entre des acteurs collectifs et individuels qui tentent tous selon leurs perceptions et leurs intérêts, à orienter cette politique publique)[10]. C’est surtout ce dernier modèle qui nous intéresse ici, car il met en exergue la dimension de concurrence entre les acteurs participant à la construction et à l’élaboration de la politique étrangère, selon des intérêts propres à leur identité, ou du moins, selon Allison, à leur statut au sein de l’administration : « where you stand depends on where you sit »[11]. Toutefois, si cet apport théorique déconstruit le postulat de l’État comme acteur homogène, il ne remet nullement en cause celui du stato-centrisme des analyses de la politique étrangère. Plusieurs auteurs, que nous citerons brièvement, ont contribué à intégrer d’autres variables dans la pratique de cette sous-discipline. La « théorie des prospects » d’Alex Mintz met en évidence la dimension de l’instinct de survie politique dans les calculs des décideurs lors de leur élaboration de la politique étrangère. De même, certains auteurs soulignent le rôle joué par la révolution des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), vecteurs d’une globalisation de l’information. Il n’est pas exagéré de dire que la manière de concevoir et de décider la politique étrangère a davantage changé depuis les années 1990 qu’au cours de la Guerre froide : l’information abonde, circule vite, et se démocratise. Le skilful individual que James Rosenau analysait en 1997 est désormais mieux informé, et peut suivre et s’intéresser aux débats en politique étrangère[12], son opinion est désormais prise en compte dans la construction des politiques étrangères des régimes soumis aux aléas des élections. De même, les apports théoriques de Robert Putnam – analysant la politique étrangère comme un « jeux à deux niveaux », fruit d’un compromis entre acteurs étatiques internationaux d’une part, et entre acteurs politiques au niveau national d’autre part – sont à souligner[13]. Putnam ouvre ainsi une brèche en prenant en compte les « juniors players » (opinion publique, médias, etc…).

Partant de ces débats théoriques entourant l’analyse de la politique étrangère, nous disposons à présent de quelques pistes analytiques afin de lire la politique libanaise vis-à-vis de la Syrie. Les lecteurs auront saisi de quels paradigmes nous nous éloignons, et quelles pistes intellectuelles nous privilégions, mais précisons toutefois que ces dernières ne constituent ici qu’un cadre de réflexion nous amenant à porter un regard sur d’autres types d’acteurs, et non des paradigmes sanctifiés dont nous adapterions aveuglement la rigidité théorique au cas étudié ici.

La politique étrangère libanaise tributaire du consociativisme et soumise à une concurrence entre acteurs politiques

La politique étrangère du « Pays du Cèdre » demeure profondément tributaire de son régime politique si particulier. Depuis l’adoption du Pacte national de 1943, consacrant la répartition des pouvoirs politiques entre les différentes communautés sunnite, chiite et chrétienne maronite, et davantage depuis le traumatisme de la guerre civile qui déchira le pays d’avril 1975 à octobre 1990, la vie politique libanaise repose sur un équilibre précaire, transcommunautaire, dont l’État peine à se faire l’arbitre, alors que les commentateurs les plus sévères n’hésitent pas à évoquer un véritable déficit étatique face à l’impotence du pouvoir central. Le pays semble davantage géré par ces structures intermédiaires, que sont les ‘asabiyya, ou ces « communautés religieuses »[14], véritables structures sociabilisantes, exerçant un pouvoir social et une influence implicites mais réels sur la population[15]. L’histoire du Liban renvoie à l’existence de millet (communautés sous l’empire ottoman) cohabitant tant bien que mal. Les affrontements druzo-chrétiens des années 1840-1860, ainsi que la guerre civile qui déchira le Pays du Cèdre de 1975 à 1990, ont contribué à sacraliser le « consociativisme » dans l’imaginaire politique collectif[16]. Dès lors, comme le précise Joseph Bahout, le « consociativisme » perçu comme fin en soi et non comme moyen, devient un véritable blocage paralysant toute construction d’un lien social transcommunautaire[17]. Le système « consociatif » prend corps à travers un confessionnalisme politique figé[18]. Dès lors, le système politique libanais consacre davantage la primauté des communautés sur les institutions étatiques, ces dernières n’ayant aucune possibilité de construire un lien social transcommunautaire. « L’interaction entre l’État et la société passerait par les ‘asabiyya »[19], ces dernières paralysant le lien social entre ces deux corps. Il est donc délicat d’approcher la construction de la politique étrangère libanaise, sur un sujet aussi sensible que la Syrie, en maintenant la focale au niveau des institutions étatiques. Cette politique publique s’exprime in fine certes via ces structures, mais elle se construit au sein des communautés de solidarités sociales que sont les ‘asabiyya. Impossible d’ignorer les junior players sciemment écartés des analystes réalistes, l’exemple libanais offrant ainsi son premier « pied-de-nez » aux paradigmes dominant les théories des Relations internationales. En effet, la répartition confessionnelle des institutions pose la question des acteurs de la politique étrangère libanaise : qui sont-ils ? En s’inscrivant dans le sillage des apports de la Foreign Policy Analysis, explicités plus haut, nous nous devons d’interroger sinon le processus décisionnel, du moins les acteurs impliqués dans ce processus, et les rapports qu’ils entretiennent. Si l’on se concentre sur l’exécutif libanais, force est de constater que la politique étrangère demeure l’apanage du ministre des affaires étrangères (et par extension le Premier ministre, qui « conduit » la politique du gouvernement), et du Président de la République. Le modèle bureaucratique « allisonien » nous fourni une grille d’analyse pertinente et nous amène à considérer le cas, comme en 2011, où ces deux acteurs institutionnels au mieux n’appartiennent pas à la même communauté, voire à la même ‘asabiyya, au pire sont issus de deux factions rivales, et donc opposés sur la conduite de la politique étrangère. Une telle situation est observable alors que se déclenche la crise syrienne mi mars 2011.

Si, dans le contexte des « révolutions arabes », les bouleversements internes n’ont pas touché le Pays du Cèdre, les troubles syriens l’affectent de plus en plus, et l’équilibre politique et la paix civile du pays sont menacés dès les premiers développements syriens de l’année 2011. Depuis la Conférence de Paris de 1919, et la décision de créer un Grand Liban, indépendant de son voisin syrien, les deux États ont vu leurs histoires respectives profondément liées l’une à l’autre, et il ne paraît pas excessif de dire que tout événement affectant l’une de ces deux parties impacte automatiquement l’autre. Cette interdépendance, ce destin partagé par ces deux États si proches st visible dès lors que l’on observe l’organisation de l’espace politique libanais depuis 2005. Avant cette date, la Syrie maintenait une présence armée au Liban, garante du maintien de la paix et de la stabilité depuis l’Accord de Taëf de 1990. Le réveil nationaliste qui caractérise l’année 2005, suite à l’assassinat du Premier ministre de l’époque Rafic Hariri, conduisant au retrait précipité des troupes syriennes du Liban, et connu sous le nom de « Révolution du Cèdre », est vu comme l’acte fondateur de l’organisation politique libanaise actuelle : la scène politique du pays se divise dès lors entre partisans et opposants au régime de Damas, respectivement nommés Mouvement du 8 mars et Mouvement du 14 mars. Curieuse structure politique que celle du Liban régie par les enjeux régionaux et non les préoccupations de politique interne que peuvent être le chômage, l’accès au logement, à l’alimentation, etc… C’est dans ce contexte qu’éclatent les premiers soulèvements en Syrie. Premier ministre libanais depuis janvier 2011, Nagib Mikati n’arrive à constituer son gouvernement qu’en juin de la même année. Formant un cabinet dominé par la mouvance hezbollahie, Mikati s’accorde toutefois implicitement avec le Président Michel Sleiman pour suivre une ligne politique neutre vis-à-vis de la Syrie. Cette politique dite de « dissociation » est malheureusement délicate à maintenir pour un pays comme le Liban envers un voisin toujours animé d’un certain irrédentisme depuis la formation du Grand Liban, et désireux de garder une main active sur les affaires libanaises.  2011 se caractérise par les premiers positionnements libanais vis-à-vis de la crise syrienne, entre soutien à Damas[20] et dénonciation des dérives autoritaires du régime (sous l’impulsion du Courant du Futur haririste notamment), et demeure véritablement l’année test de la politique de « dissociation » prônée dès le début du mandat de Michel Sleiman[21]. Afin de trancher avec les pratiques de son prédécesseur[22], le Président souhaite normaliser les relations avec la Syrie et jouer la carte de la transparence. Néanmoins, en accord avec le Premier Ministre Nagib Mikati, Michel Sleiman mène une politique de « dissociation » afin d’éviter d’impliquer le Liban dans les enjeux régionaux avec son voisin. Le Président est conscient que le Pays du Cèdre est la véritable caisse de résonance des conflits régionaux qui se répercutent sur son territoire. Afin de maintenir un équilibre de plus en plus précaire, les relations avec la Syrie ont été maintenues, et le Conseil supérieur libano-syrien a également été réactivé en 2008[23].

Le Premier ministre démissionnaire Najib Mikati a essayé difficilement de dissocier le Liban du conflit syrien (Photo : AP).

© AP. Le Premier ministre démissionnaire Najib Mikati a essayé difficilement de dissocier le Liban du conflit syrien.

L’année 2011 : heurts et malheurs de la «  politique de dissociation »

Le déclenchement de la crise syrienne au printemps 2011 entraine l’inquiétude des milieux dirigeants libanais car ceux-ci doivent maintenant gérer une situation de crise susceptible de déborder sur la scène politique du Pays du Cèdre pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, le positionnement par rapport à Damas structurant la scène politique libanaise, le moindre bouleversement stratégique et politique en Syrie influe sur l’équilibre des forces au Liban. L’absence de réaction officielle est dans un premier temps favorisée par la vacance du leadership politique à la tête de l’État[24]. Puis, afin de ne pas perdre toute légitimité aux yeux de la société civile libanaise, et pour ne pas retourner dans l’état de chaos ayant précédé son élection et celle du nouveau cabinet de Nagib Mikati, le Président Sleiman s’abstient de toute prise de position dans ses discours. C’est pour cette raison qu’une alliance tacite et de principe est née entre le Président Michel Sleiman et le Premier ministre Nagib Mikati, ce dernier désirant marquer son indépendance vis-à-vis du Hezbollah[25], parti politique dominant alors le cabinet ministériel. Cette ligne centriste, à laquelle participent quelques ministres comme celui de l’intérieur Marwan Charbel, proche du Président Sleiman, souhaite poursuivre plus que jamais la politique de « dissociation » en proclamant la neutralité du Liban. Entre volonté de démarcation, et attentisme diplomatique, la ligne des centristes du cabinet Mikati entend ne pas dévier de sa route, comme le révèlent deux exemples probants : le peu d’implication du gouvernement dans l’aide aux réfugiés Syriens[26], et la neutralité très relative du Liban lors des délibérations diplomatiques, en particulier[27].

Ce deuxième cas est typique des défis rencontrés par les tenants de la « dissociation ». Le vote du Liban contre la suspension de la Syrie de la Ligue arabe en novembre 2011 achève de brouiller les pistes d’une lecture de l’activité diplomatique libanaise, et amène à porter le regard sur les concurrences entre acteurs politiques, comme le préconisait Allison. Ainsi, alors que Mikati et Sleiman s’accordent sur une ligne politique relativement neutre, le ministre des Affaires étrangères Adnane Mansour (membre du parti Amal et proche du Hezbollah) mène quant à lui une politique conciliante, sinon d’allégeance vis-à-vis de Damas. Ce flou diplomatique alternant entre attentisme, procrastination et soutien tacite au régime de Bachar al-Assad contribue à tendre les débats politiques au Pays du Cèdre, où la ligne politique prônée par le Président Sleiman devient de moins en moins tenable. Ces critiques émanent tout d’abord des Forces libanaises et du Courant du Futur (parti haririste), présents au sein du Mouvement du 14 mars, et contempteurs de la politique menée par le gouvernement en matière de diplomatie avec la Syrie. Bien que la conduite de cette diplomatie soit du fait d’Adnane Mansour, c’est toute  la crédibilité de la politique de « dissociation » qui est ici questionnée par les forces de l’opposition[28]. Ceci explique notamment pourquoi, après les échecs de l’opposition libanaise lors des prises de décision de la Ligue Arabe, le Président de la République a décidé de donner une ligne de conduite plus lisible et compréhensible, mais également plus équilibrée à sa politique. Ainsi, Michel Sleiman a demandé en juillet 2012 à Adnane Mansour de transmettre une lettre de protestation au Président Syrien Bachar al-Assad, ce que celui-ci a refusé, bafouant ainsi, aux yeux de l’opinion, la dignité et l’autorité du Président de la République, lui redonnant paradoxalement davantage d’autorité. Par suite, la ligne de conduite du président Sleiman semblera  de plus en plus guidée par une volonté de protester contre la tournure meurtrière des événements en Syrie[29].

Dès lors que nous dépassons l’analyse de la politique étrangère comme le fruit du calcul rationnel d’un État unitaire pour nous plonger davantage dans sa construction et sa formulation, celle-ci apparaît comme la résultante de concurrences intercommunautaires et de positionnements. Les communautés de solidarité sociale, les ‘asabiyya, régissent plus que jamais l’activité politique du pays, et sont les principales instigatrices des positionnements communautaires. Ayant leurs propres rites sociabilisants, ces communautés demeurent la structure de référence des Libanais face à un État déficitaire n’ayant que peu d’emprise sur la population, comme en témoigne l’exemple du Président Sleiman[30] : désireux de s’affranchir de la tutelle communautaire, ambitionnant de rétablir l’autorité de l’État et de ne pas raviver les tensions entre communautés alors que le conflit syrien menace d’embraser son voisin, le Président peine en réalité à suivre une ligne politique neutre et inflexible car il est pris sous les assauts des différents leaders communautaires. Ces derniers demeurent en revanche bien décidés à se positionner par rapport à ce conflit afin de renforcer leur légitimité à « parler pour la communauté » et d’en monopoliser la représentation. Dès lors, cela empêche toute construction homogène et cohérente d’une politique étrangère, en particulier avec un pays déclenchant autant de passions que la Syrie. La rupture du lien social entre les instances étatiques et la population, ainsi que sa monopolisation par les structures partisanes, achèvent de nous convaincre qu’une analyse « macro » stagnant à l’échelle de l’État ne peut fournir les clés de compréhension nécessaires dans ce cas précis, et qu’une approche davantage sociologique, acceptant de pénétrer les ‘asabiyya et les structures partisanes au sein desquelles se construisent les identités libanaises, est la seule apte à nous fournir une grille de lecture pertinente.

L’auteur a participé à l’ouvrage que l’on peut retrouver ici.



[1] Les Accords de Taëf (Arabie Saoudite) ratifiés en novembre 1989, signent la fin officielle de la guerre civile qui déchira le Liban depuis avril 1975. La fin de ce conflit meurtrier, s’étant préalablement généralisé à l’échelle régionale suite aux interventions israélienne et syrienne, débouche sur une véritable « mise sous tutelle » syrienne du Liban, notamment via une présence armée de ce voisin envahissant au sens propre et figuré.

[2] Les « relations internationales » désignent ici les actions entreprises par les acteurs internationaux, alors que les « Relations internationales » concernent le domaine d’étude universitaire.

[3] Nous faisons ici référence aux débats entourant une possible théorisation ou non des Relations internationales. Éternel débat qui ne connaîtra pas d’issue, bien qu’il agite aujourd’hui moins la recherche en Relations internationales qu’il y a vingt ans, pléthore de travaux ayant été publiés sur le sujet. Citons néanmoins la leçon de Raymond Aron concernant les difficultés d’une théorisation des Relations internationales : Raymond ARON, « Qu’est ce qu’une théorie des relations internationales ? », Revue française de science politique, 17e année, numéro 5, 1967, pages 837-861.

[4] Démarche suivie notamment dans le manuel de Hamit Bozarslan, Sociologie politique du Moyen-Orient, La Découverte, Paris, 2011, 125 pages.

[5] Frédéric CHARILLON, Politique étrangère. Nouveaux regards, Presses de Sciences Po, Paris, 2002, page 13.

[6] Edward E. CARR, The Twenty Years’ Crisis, Macmillan, London, 1949, 239 pages. Carr reconnaît toutefois qu’attribuer une « personnalité » propre à l’État est un procédé fictif nécessaire afin d’approcher la politique étrangère en tant qu’objet, et l’acteur la formulant.

[7] Les réflexions de Thomas Hobbes sont en partie à la source de nombreux postulats réalistes.

[8] « La révolution behaviouraliste » désigne les débats méthodologiques ayant opposé les réalistes classiques aux behaviouralistes, ces derniers préférant se concentrer sur des phénomènes et saillances physiquement et quantitativement observables afin d’approcher au plus près la réalité, et aboutir à l’exactitude scientifique.

[9] Crise s’étant déroulée au mois d’octobre 1962, elle représente l’apogée des tensions entre les Etats-Unis et l’URSS. Des avions de reconnaissance américains découvrent des rampes de lancement de fusées soviétiques offensives installées à Cuba. La crise s’achève par le démantèlement soviétique de ces rampes contre le retrait des missiles américains de Turquie et la promesse d’une non-invasion de l’île de Cuba.

[10] Graham T. ALLISON, The Essence of Decision : Explaining the Cuban Missile Crisis, Brown and Co., Boston, 1971, 338 pages.

[11] Idem page 176.

[12] James ROSENAU, Michael FAGEN, « A new dynamism in world politics. Increasingly skilful individuals », International Studies Quarterly, 41 (4), décembre 1997, pages 655-686.

[13] Robert PUTNAM, « Diplomacy and Domestic Policy. The Logic of Two-Level Games », International Organization, 42 (3), été 1988, pages 427-460.

[14] Nous parlons dans cet article de « communautés religieuses libanaises » pour désigner les quelques dix-sept groupes confessionnels différents présents au Liban, car la référence confessionnelle est le principal pourvoyeur d’identité au Liban. Néanmoins, l’observation empirique de la réalité, couplée aux analyses de spécialistes du Liban, comme Elizabeth Picard, ne font aucun doute : ces communautés possèdent leurs propres dynamiques socialisantes, leurs propres codes et rites sociaux, ce qui en fait des « communautés sociales », avant d’être des « communautés religieuses ». Ces ‘asabiyya (communautés de solidarités sociales), concept légué par Ibn Khaldoun, sont de véritables corps intermédiaires entre la société et l’État, et sont la structure de référence pour la communauté. Cf Elizabeth PICARD, « Les liens primordiaux, vecteurs de dynamiques politiques, in Elizabeth PICARD (dir.), La politique dans le monde arabe, Armand Colin, Paris, 2006, pages 55-77, et Michel SEURAT, « Le quartier de Bâb Tebbâné à Tripoli (Liban) : étude d’une ‘asabiyya urbaine », in Mouvements communautaires et espaces urbains au Machreq, CERMOC, Beyrouth, 1985, pages 45-86.

[15] Ce groupe de solidarité peut être un moyen de conquête du pouvoir ou de préservation de celui, comme il peut être instrument de sa contestation. Cf Hamit BOZARSLAN, Sociologie politique du Moyen-Orient, opus cité, pages 33-35.

[16] Par système « consociatif », nous entendons un système au sein duquel les groupes politiques s’accordent implicitement à préserver une certaine stabilité sociale.

[17] « On ne le dira pas assez, le consociativisme ne saurait avoir été inventé autrement que comme moyen, et non pas comme fin. À le devenir, il se transforme en blocage, dont le dépassement laisse peu de place à autre chose qu’à la violence », Joseph BAHOUT « Du pacte de 1943 à l’accord de Taëf. La réconciliation nationale en question au Liban », in Jean HANNOYER (dir.), Guerres civiles. Économies de la violence, dimensions de la civilité, Karthala-CERMOC, Paris, 1999, pages 302.

[18] Depuis l’accord de 1943 entre le maronite Bechara el-Khoury et le sunnite Ryad el-Sohl, la présidence de la république est dévolue à un chrétien, le premier ministre est un sunnite, alors que la présidence du Parlement revient à la communauté chiite. La répartition des sièges des députés suit elle aussi une logique communautaire.

[19] Franck MERMIER, Sabrina MERVIN, « Introduction », in Franck MERMIER, Sabrina MERVIN (dir.), Leaders et partisans au Liban, Karthala-IFPO-IISMM, Paris-Beyrouth, 2012, page 54.

[20] Et parfois, comme nous l’apprendrons plus tard, aide logistique à la répression, dans le cas du Hezbollah notamment.

[21] « “Historiquement, le président est pris dans des relations contradictoires avec les Chrétiens, d’un côté, et la Syrie, de l’autre. Sleimane, en tant que président de consensus, doit avoir des relations sereines avec la Syrie. S’il avait une attitude partisane, ce serait un très mauvais départ. Il n’y a pas de réconciliation nationale, ni même d’accord politique possible sans rapports normalisés avec Damas“. Entretien de Crisis Group, une personnalité chrétienne de l’opposition, Beyrouth, 4 juillet 2008. L’annonce formelle d’un échange d’ambassades entre les deux pays, faite à Paris le 13 juillet 2008, est une première victoire en la matière, laissant entendre que le président est susceptible de jouer un rôle moteur dans la normalisation effective des relations entre Beyrouth et Damas », INTERNATIONAL CRISIS GROUP, “La nouvelle équation libanaise: le rôle central des chrétiens”, op. cit., page 22.

[22] Emile Lahoud, prédécesseur de Michel Sleiman était ardemment critiqué pour avoir adopté une ligne politique très conciliante vis-à-vis de Damas, ayant de ce fait entretenu une mise sous tutelle du Liban par la Syrie.

[23] Instance de dialogue diplomatique principale entre Beyrouth et Damas, le Conseil supérieur libano-syrien est perçu par de nombreux acteurs politiques comme l’appareil permettant à Damas de maintenir une tutelle sur le Liban. Cf « Réactiver le Conseil libano-syrien, meilleure solution ? », La Revue du Liban, 2/08/08.

[24] Nous avons vu que le Liban est resté sans gouvernement pendant près de six mois en 2011.

[25] Cf « Juppé : Mikati a su conserver « une marge de manœuvre » malgré l’emprise du Hezbollah », L’Orient-Le Jour, 23/02/12.

[26] Le témoignage de deux frères Syriens, artistes renommés et opposants au régime de Damas,  réfugiés au Liban avant de prendre la fuite pour le Caire, parut décrédibiliser le gouvernement pendant un temps. En effet, ces deux frères ont affirmé « ne pas se sentir en sécurité » à Beyrouth, redouter des enlèvements et de se faire livrer à nouveau à l’Armée syrienne. Michel Sleiman a tenu à se prononcer sur la question afin de redonner à l’État sa crédibilité et sa légitimité : « certaines parties souhaitent faire de la question des Syriens déplacés par la force vers le Liban, en raison des incidents sécuritaires en Syrie, un élément de récupération politique et une tentative d’adresser des critiques et d’initier des campagnes contre le gouvernement dont les objectifs sont bien connus [] L’État libanais a rempli ses devoirs humanitaires vis-à-vis de nos frères syriens à tous les niveaux et dans les limites de ce qui est possible de la part du Haut-Comité de secours et du ministère des Affaires sociales », « Aide aux réfugiés syriens : Sleiman et Mikati s’efforcent de démentir le 14 Mars », L’Orient-Le Jour, 11/11/11.

[27] Concernant l’action diplomatique du gouvernement Mikati, et prônée par Michel Sleiman, la politique de dissociation a amené le Liban, entre autre, à voter contre la suspension de la Syrie de la Ligue arabe, entrainant de ce fait une volée de critiques de la part du Mouvement du 14 mars : « L’attitude du gouvernement Mikati est loin de toute neutralité et elle est contre le principe de l’impartialité du Liban [] il s’agit d’un « précédent dans l’histoire diplomatique libanaise qui rompt ainsi avec toutes les valeurs sur lesquelles le Liban a été fondé », propos de Farid Makari (Courant du Futur), in « L’opposition exprime sa honte après le rejet par Beyrouth de la résolution arabe sur la Syrie », L’Orient-Le Jour, 13/11/11.

[28] À ce titre, le quotidien « L’Orient-Le Jour », proche du 14 mars, s’interroge sur la pertinence de la diplomatie d’Adnane Mansour : « Adnane Mansour est-il le ministre des AE du Liban ou de la Syrie ? », L’Orient-Le Jour, 26/07/12.

[29] « Pour la première fois depuis 2008, Sleiman n’aurait pas présenté ses vœux à Assad pour le Fitr », L’Orient-Le Jour, 21/08/12.

[30] Celui-ci demeure en fin de compte assez isolé, sans véritable base électorale, et sans structure partisane à sa disposition, susceptible de promouvoir sa ligne politique.