31/01/2014

Révoltes arabes et littérature : les racines du changement

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE 

Révoltes arabes et littérature : les racines du changement

Déjeuner-débat avec Xavier Luffin, professeur de langue et de littérature arabes à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), et auteur de « Printemps arabe et littérature : de la réalité à la fiction, de la fiction à la réalité » (Bruxelles, Académie Royale de Belgique, coll. Académie en poche, 2013).

 Mercredi 22 janvier 2014 de 12h30 À 14h  

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique 

Modération : Sébastien Boussois (Institut MEDEA).

Intervention de Xavier Luffin :

Une série de livres a été publiée avant, pendant et après le printemps arabe. De nombreux écrivains arabes ont pris la plume depuis le déclenchement du printemps arabe en décembre 2010. Il ne s’agit là que des premiers textes qui, très certainement, seront suivis par de nombreux autres dans les années, puis les décennies à venir, mais certains d’entre eux sont déjà pleins de mérite malgré leur immédiateté apparente. Après tout, ce ne sera pas le premier événement à faire réagir les écrivains sur le vif : Ernest Hemingwat n’a-t-il pas rédigé en 1939 et publié l’année suivante Pour qui sonne le glas, sur la guerre d’Espagne ? Ecrire sur le printemps arabe aujourd’hui comporte donc une certaine dose de risque, essentiellement lié au manque de perspective quant à l’avenir, mais cela n’empêche pas que l’on puisse en faire, déjà, de la littérature ; à l’auteur de trouver le bon angle d’attaque.

1. Chronologie et rappel des faits

2010 : immolation de Mohammed Bouazizi par le feu, en Tunisie (17 décembre).

2011 : départ du président tunisien Ben Ali (14 janvier) ; occupation de la place Tahrir en Egypte (25 janvier) ; départ de Moubarak (10 février) ; premières manifestations en Libye (15 février) ; premières manifestations pacifiques en Syrie (15 mars) ; mort de Kadhafi (20 octobre).

2. La contestation sociale : une tradition (époque coloniale et des régimes arabes)

La contestation a toujours été importante, même avant les indépendances. Quand on parle de la littérature arabe moderne, on parle de celle qui s’est développée à partir des canons européens, c’est-à-dire au début 20ème siècle. On a une série d’auteurs, égyptiens par exemple, essentiellement des poètes, très célèbres dans le monde arabe (noms : cf. diapo). Ils ont tous écrit des poèmes de contestation. L’un des plus connus à l’époque a été publié après un incident en 1906, alors que l’Egypte était sous domination britannique : des officiers britanniques se promenaient dans la campagne et chassaient. Ils ont blessé involontairement une paysanne d’un village. S’en est suivie une révolte, matée par les Britanniques dans le sang. Une série de poètes, dont Hafiz Ibrahim, vont dénoncer l’occupation britannique, et l’événement en particulier. C’est un exemple parmi d’autres, mais c’est pour montrer qu’il y a cent ans, le pouvoir en place pouvait être déjà contesté par les poètes et les intellectuels. On est environ une décennie avant le roman arabe (1915).

Pour la période coloniale, de nombreux auteurs sont revenus sur cette période : dans le tome 1 de sa trilogie («Impasse des Deux-Palais), Naguib Mahfouz, le seul auteur arabe à avoir obtenu le prix Nobel de littérature, fait la description d’une révolte contre le pouvoir alors britannique. On a donc des signes avant-coureurs des révoltes qui vont se dérouler pendant et après la période coloniale.

Un autre auteur intéressant est soudanais. Il s’agit de Tayeb Salih, qui a publié « Le palmier de Wad Hamid ». Cette nouvelle représente un tournant : ce sont des paysans qui vivent dans une région infestée de moustiques où personne ne veut se rendre. La nouvelle commence durant la domination britannique, où un officier propose un projet agricole qui va enrichir la région. Mais le projet doit avoir lieu sur le palmier de Wad Hamid, un mausolée du village. Les habitants, sans conscience politique véritable, vont chasser cet officier. Un autre représentant viendra pour installer un nouveau projet de port. Il veut le faire sur le mausolée, mais il est de nouveau expulsé. Dans la vision de l’auteur, c’est une remise en cause du pouvoir, sans réel contestation politique derrière.

De nombreux auteurs ont attaqué également les pouvoirs nés au lendemain de l’indépendance, à l’instar des Egyptiens Youssef Idris, Ibrahim Aslan, Mohammed al-Bisatie et Alaa al-Aswany, ainsi que du Soudanais Ahmed al-Malik.

Beaucoup de ces auteurs ont écrit sur les révoltes du pain qui ont secoué l’Egypte et la Jordanie dans les années 1970. On a assisté à une série de manifestations dans les villes, qui ont servi d’arrière-fond dans le roman d’Aslan par exemple. Le livre « L’immeuble Yacoubian » d’Alaa al-Aswany décrit de nombreuses scènes de contestation, en particulier d’obédience islamiste.

Ahmed al-Malik a écrit un très beau roman, « L’automne viendra avec Safa », qui décrit la prise du pouvoir au Soudan par un militaire, mais ce coup d’Etat est anecdotique. En réalité, l’officier en question se promène dans les rues de la capitale, Khartoum, et se rend compte que tous les militaires sont endormis, car ils sont ivres. Profitant de la situation, il veut faire un coup d’Etat. Il prend la parole à la radio nationale, où les journalistes sont ivres aussi, et annonce qu’il est président. La thèse de l’auteur est la suivante : il est facile de faire un coup d’Etat au Soudan !

Dans cet ouvrage, l’auteur est influencé par le réalisme magique, comme beaucoup au Soudan. Une fois l’officier au pouvoir, il ne va pas comprendre que des manifestations éclatent, car il  dit qu’il a tout apporté au pays. Il demande alors aux policiers de ne pas tirer et va bloquer les feux de signalisation des rues de Khartoum (il les laisse au vert), et les gens marchent devant eux, et se trouve au bout de la rue le Nil. L’ensemble des manifestants va tomber dans le Nil. Ainsi, le pouvoir n’aura pas eu besoin de réprimer :

«Soudain, le dernier feu de signalisation de la rue du Nil passa au vert, et tous entendirent le grondement du Nil Bleu, très agité et même sur le point d’emporter ses deux rives, car c’était la saison de la crue du Nil. Sans la moindre hésitation, le cortège exténué se dirigea soudain vers le Nil Bleu et s’y précipita, on entendit un bref instant les cris des enfants emportés par les eaux déchaînées, puis un silence macabre enveloppa les lieux».

3. Quelques textes annonciateurs

Il y a quelques textes annonciateurs, qui ont été écrits un mois ou un an avant le début des événements. Certains auteurs ne sont pas très connus et ont imaginé la chute de Moubarak.

Par exemple, Mohammed Salmawi, dans  « Les ailes du papillon » : l’auteur décrit le parcours d’une jeune femme et d’un jeune homme, qui n’ont aucune conscience politique, tout en sachant que le pays va mal. La jeune femme est mariée à un dignitaire du régime, et alors que le jeune homme recherche sa mère, qu’il n’a jamais connu, et la révolution ne l’intéresse pas. Les deux vont être rejoints par les événements : elle va rencontrer un opposant dans un avion pour Milan, et va tomber amoureux de cet homme, un amour qui va la transformer en militante. Elle revient en Egypte, où elle abandonne son mari qui est ministre. Elle commence à participer à des manifestations, et elle est rapidement emprisonnée. De son côté, le jeune homme retrouve sa mère, et se retourne alors vers des considérations politiques. Lui aussi, sous l’influence de sa petite amie, il va participer à la révolution.

Ces auteurs n’ont pas deviné ce qui allait se passer ; mais c’était un vœu tellement profond dans la population que ces écrivains l’ont imaginé. Il y a des ressemblances avec le printemps arabe : une grande partie des événements du livre de Salmawi se déroule place Tahrir. Ce n’est pas anodin, puisque c’est la plus grande place du Caire. On retrouve la même chose chez Naguib Mahfouz.

On peut noter d’autres ressemblances, comme la place de la technologie dans cette révolution : Facebook a joué un rôle important dans la révolution égyptienne, et c’est bien préfiguré dans le roman. La place des islamistes est également imaginée, puisqu’ils jouent un rôle important. Mais là encore, il ne fallait pas être devin pour l’annoncer.

On peut noter aussi des différences fondamentales : capitulation du gouvernement sans effusion de sang, ce qui ne s’est pas passé. Pareil pour l’imagination par les auteurs d’une révolution guidée par un parti structuré, avec un leader incontesté, contrairement au caractère spontané du printemps arabe.

4. Le printemps arabe, un concept orientaliste ?

Il y a des gens comme l’historien américain Daniel Pipes, dans son article posté en mai 2011 «Arab Spring»- Misnomer, Rami G. Khouri, ou Mathieu Guidère, dans Le choc des révolutions arabes. Tous ont remis en cause le terme de printemps arabe. Guidère a écrit par exemple : «il existe depuis fort longtemps un décalage entre la perception occidentale et la réalité arabe. Dans l’imaginaire bédouin, le «Printemps» est une saison inconnue ; il n’y a guère que deux saisons, l’hiver et l’été». Un jugement approximatif, car la majorité des Arabes ne sont pas des bédouins et il existe des termes arabes pour qualifier les quatre saisons.

Pourtant, la presse arabe reprend régulièrement le terme de «printemps arabe» pour qualifier ce mouvement de révolte. L’écrivaine égyptienne Mansura Izz al-Din, dans Sombre printemps, décrit la prise du pouvoir par les islamistes, qui se passe au printemps. Salmawi revient sur la théorie du battement d’ailes du papillon, mais aussi sur le fait que le papillon sort au printemps. Al-Malik, dans Safa ou la saison des pluies, parle symboliquement de quelque chose qui ressemble au printemps. M. Hassan, une écrivaine syrienne, dans Les tambours de l’amour, parle de «printemps arabe». Le printemps arabe n’est donc pas un concept orientaliste ; certains auteurs arabes, avant et pendant les révolutions, se sont même appropriés le terme.

5. Au lendemain de la révolution (le temps des poètes et les écrivains : observateurs, témoins et journalistes)

La poésie continue de tenir une place importante dans le monde arabe, contrairement à la culture occidentale. Au Caire, dès les premiers jours de la révolution, on a récité des poèmes sur la place Tahrir. Ces poèmes sont repris par les manifestants comme slogan, à l’instar d’Ahmed Dungul, le gâteau de pierre.

Si on retourne à la fiction, les écrivains ont rejoint la contestation rapidement. Il est difficile d’écrire un roman pendant la révolution. Malgré cela, beaucoup en ont produit. Deux choix ont été empruntés par les écrivains : des romanciers ont écrit des témoignages, comme Khaled al-Khamis, et Alaa al-Aswani, qui a publié les Chroniques de la révolution égyptienne ; la Syrienne Samar Yazbek, Feux croisés, journal de la révolution syrienne.

D’autres voix se sont fait entendre, mais de façon discordante par rapport au printemps arabe : G. Usfur (Egypte), qui était engagé à gauche et a connu la prison sous Sadate, a accepté le poste de ministre de la Culture sous Moubarak, ce qui a été très mal vu par la population. Il a accepté le prix littéraire de Kadhafi aussi. Il a essayé de le renier, mais c’était trop tard. En Syrie, le poète Adonis est très apprécié dans le monde arabe, très connu pour ses positions très laïques, voire athéistes (voir son poème «Dieu est mort»). Quand le printemps arabe est né en Syrie, on a attendu son avis : il s’est tu, puis a dit que c’était des voyous qui manifestaient dans la rue, alors qu’il n’était pas un partisan du pouvoir. Il avait peur d’une prise de pouvoir par les islamistes. Il a été pris à parti par beaucoup d’intellectuels, notamment dans el-Hayat. Il a fini par condamner, assez mollement cependant, le régime.

Des auteurs ont écrit des romans après les événements, comme Sept jours sur la place Tahrir, de Hicham al-Khishin (2011), ou le touareg libyen Ibrahim al-Koni, peu connu pour son opposition au pouvoir, ni son soutien. Il a toujours gardé ses distances à l’égard du pouvoir. Il parle souvent d’un milieu particulier, du désert, loin des villes et des problèmes, et écrit dans une période de temps qui est flou. On ne sait pas quand ça se passe. Malgré quelques livres cependant, qui sont des allégories des abus du pouvoir, sans jamais citer Kadhafi (cf. L’herbe de la nuit). Dans Les cavaliers des rêves assassinés,  on lui reproche d’avoir retourné sa veste. Il a écrit un livre en faveur des insurgés libyens. Sans parler des prises de position de l’auteur, ce romain est de loin le plus réussi d’un point de vue littéraire. Dans Sept jours sur la place Tahrir, on a un tableau avec les Bons et les Méchants. Chez Ibrahim al-Koni, on a des rapports ambigus victimes/bourreaux, racisme (Kadhafi avait des mercenaires d’origine africaine, et en a pris prétexte pour s’en prendre aux Africains de Libye, mais aussi les rebelles qui les ont pris pour cible, car ils étaient avec Kadhafi), vengeance (viols des deux côtés par exemple), ineptie du régime. De plus, il y a une trame, avec des mises en abîmes. Rien de réellement chronologique.

M. Hassan, dans Les tambours de l’amour, publié en 2013, montre bien que les choses ne sont pas aussi claires en Syrie. Au sein de sa propre famille, des gens sont pour et d’autres contre le régime. D’autres sont contre le régime, mais ne veulent pas des islamistes. Elle parle du risque islamiste, elle critique Adonis.

Au Maroc, Youssef Fadel, Notre père, la mafia et nous : elle revient sur le printemps arabe au Maroc.

Au Qatar, Mohammed ibn al-Dhib al-Ajami a écrit un poème, «le poème de Jasmin» en 2011 alors qu’il était en Egypte. Il est en prison désormais au Qatar. Il ne parle jamais du Qatar dans son poème, mais le pouvoir qatari s’est senti visé.