24/01/2014

La crise sur le « Renaissance Dam » entre Egypte et Ethiopie au cœur des enjeux régionaux et internationaux

Par Astrid Vanackere, Institut MEDEA

Toutes les tentatives pour résoudre la crise entre l’Éthiopie et l’Égypte sur le projet éthiopien de « Barrage de la Renaissance » ont échoué. Les parties n’ont pas pu s’entendre, et c’est pour cette raison que l’Égypte fait appel à la communauté internationale.

Le projet de construction de ce grand barrage est en cours depuis environ deux ans. Bien que les neuf pays qui bordent le Nil se disputent déjà depuis longtemps autour de la distribution de l’eau, le conflit s’est envenimé lorsque l’Éthiopie a décidé en mai dernier d’en rediriger une partie du Nil à son profit. Cette décision était nécessaire pour que le pays soit en mesure de construire le barrage, qui devait répondre à ses besoins croissants en énergie.

Le barrage est construit sur le Nil Bleu, l’un des deux principaux affluents du Nil, dans la région de Benishangul-Gumuz, à la frontière avec le Soudan. Le barrage est construit au milieu du fleuve, ce qui rend impossible la réalisation de travaux, tant que le fleuve s’écoule. C’est pourquoi on veut le rediriger pour quelques mètres, pour le laisser ensuite poursuivre son chemin naturel.

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dailymaverick.com

Bien que la construction du barrage puisse être positive pour l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte, qui se trouvent en aval du Nil, sont très préoccupés. Le projet peut avoir des conséquences négatives pour leur approvisionnement en eau, ce qui fait l’objet du conflit avec l’Éthiopie. Surtout, l’Égypte a des raisons de s’inquiéter : en effet, le pays dépend du Nil pour  95% de son approvisionnement en eau et n’a pas d’autres sources alternatives.[1]

L’Éthiopie savait à l’avance que le projet soulèverait des controverses. Elle a essayé de calmer les esprits en proposant de désigner un group d’experts (de l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte) pour examiner l’impact du barrage sur les zones en aval du Nil. L’étude sur l’impact a été publiée en juin l’année dernière et a affirmé que la construction du barrage n’entraînerait pas de dommages significatifs pour l’Égypte et le Soudan. A l’inverse du Soudan qui a jugé que le rapport était suffisant et a ainsi décidé de soutenir le projet, l’Égypte n’a pas été convaincue et a donc demandé de poursuivre les recherches et la consultation avec Khartoum.

Le bras de fer entre les trois pays a entraîné une réunion des Ministres de l’Eau des trois pays le 4 janvier dernier à Khartoum pour négocier le projet. Cette réunion fut un échec, car l’Égypte s’est retirée, en déclarant que « l’Éthiopie était intransigeante ».[2] Les deux pays ne sont pas parvenus à s’entendre sur deux points : l’Éthiopie a refusé l’accès à des experts internationaux pour étudier l’impact du projet et ne voulait pas discuter d’un document, proposé par l’Égypte, sur le renforcement de la confiance entre les trois pays. Le document indiquait que l’Éthiopie devait veiller à ce que la construction du barrage n’ait aucune influence sur l’approvisionnement en eau de l’Égypte.

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Le site de construction du barrage de Grand-Renaissance en cours de construction dans la région de Benishangul Gumuz-éthiopien (CREDIT: EEPCo)

L’Égypte, qui fait face à une pression croissante de la part de sa population à se tourner vers le Conseil de sécurité de l’ONU, a décidé de se tourner vers les organisations internationales. Conformément à sa position, Le Caire a accusé l’Ethiopie de ne pas respecter les droits de l’Egypte par rapport au Nil, qui sont internationalement garantis. Ces droits sur le Nil ont été établis à l’époque coloniale, et sont donc fortement contestés aujourd’hui. Selon ces droits « historiques », l’Égypte a droit à une plus grande partie de l’eau du Nil que les autres pays riverains, et dispose d’un droit de veto. Rappelons que le pays se trouve en position de faiblesse, car il se situe au delta du Nil, donc plus bas que les autres pays, et est donc moins pourvu en eau. De là découlent ces droits spéciaux, que Le Caire espère faire entendre au niveau international[3].

L’Ethiopie veut construire le « Barrage de la Renaissance » afin de promouvoir son développement économique et permettre d’être autosuffisante sur le plan énergétique. Cela est conforme à ce que les autres pays en amont veulent obtenir, mais les droits ‘historiques’ égyptiens sur le Nil empêchent ces pays de se développer. Et de l’autre côté, il y a les pays qui se trouvent en aval, principalement l’Égypte, qui ont besoin d’être rassurés sur leur approvisionnement en eau sur le long-terme.

Les droits spéciaux de l’Egypte apparaissent aujourd’hui comme un obstacle pour trouver une solution pour la crise du « Barrage de la Renaissance ». Ce projet peut bénéficier à tous les Etats riverains si ces droits sont examinés. Et peut-être, comme certains experts ont déjà suggéré, la construction du barrage peut être faite dans le cadre d’un projet africain, qui serait réalisé avec la participation de toutes les parties, pour qu’un accord à l’amiable puisse être trouvé.  Mais il faut d’abord parvenir à un accord où les droits sur le Nil sont répartis équitablement.

 

 

Lectures complémentaires :

http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/01/egypt-ethiopia-renaissance-dam-negotiations-dead-end.html

http://www.aljazeera.com/indepth/features/2013/12/next-egypt-do-ethiopia-nile-201312872410501805.html

http://www.dewereldmorgen.be/artikels/2013/06/06/ethiopie-grootste-dammenbouwer-van-het-afrikaanse-continent


[1] http://www.mo.be/artikel/ethiopie-buigt-nijl-af-voor-megadam

[2] http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/01/egypt-renaissance-dam-dispute-internationalize.html

[3] http://english.ahram.org.eg/NewsContent/1/64/73917/Egypt/Politics-/Egypt-will-benefit-from-Nile-dam-Ethiopian-ambassa.aspx