17/01/2014

Le chant du Cygne du « Bulldozer » israélien : portée et symbole de la mort d’Ariel Sharon

Par Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, senior Advisor à l’Institut Medea, collaborateur scientifique de l’Institut d’Etudes Européennes/ REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), Président du CCMO

Certains se demandaient depuis longtemps ce que l’on pouvait bien encore espérer de la situation critique de l’ancien premier ministre israélien plongé dans le coma depuis 2006. On se demandait même parfois pourquoi on le laissait ainsi, comme si l’on redoutait un peu avec nostalgie et incertitude son départ définitif. Comme la mémoire vivante de l’histoire de tout un pays. Pourtant, le vieux général Ariel Sharon s’accrochait à son rêve, alors que la situation politique en Israël s’était dégradée un peu plus encore depuis toutes ces années. En tout cas, rien n’avait avancé. Il n’y avait guère plus que les écrivains pour fantasmer la résurrection du vieux général. C’était notamment le cas de la journaliste d’Alexandra Schwartzbrod qui publiait en 2012 « Le songe d’Ariel » (Gallimard) et qui se prenait à imaginer le réveil du probablement dernier grand homme d’état israélien doté d’une vision pour son pays.

La mort de ce dernier est un évènement majeur dans l’histoire contemporaine d’Israël, tant attendu par ses détracteurs qui lui vouaient une haine viscérale depuis Sabra et Chatila en 1982 au Liban, que redouté par ses admirateurs qui n’avaient plus beaucoup d’espoir. Elle pousse à l’examen de conscience de 65 ans d’histoire dense. Avec la mort de Sharon, Israël renvoie surtout l’image d’une politique israélienne menée par des dirigeants qui n’ont plus qu’une vision à court terme des affaires de leur pays, et un flottement total sur le chemin à prendre pour son avenir dans la région. « En Israël, la vision politique n’est plus que de six mois » nous précisait Charles Enderlin, spécialiste de la politique israélienne et correspondant de France 2 à Jérusalem dans un entretien privé.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’héritage de Sharon dans l’Etat hébreu ? La droite israélienne nationaliste et extrémiste au pouvoir peut revendiquer son héritage sur au moins trois points : la colonisation permanente, le traitement des Palestiniens, et l’impasse des négociations. Elle se démarque quelque peu quant à son rapport aux colons qu’elle soutient mordicus et dont le parti est revenu au pouvoir depuis janvier 2013. L’ancien premier ministre, considéré par les Palestiniens et le Hezbollah, comme un criminel de guerre qui ne sera jamais jugé pour sa responsabilité indirecte dans les massacres des camps de Sabra et Chatila en 1982 lors de l’occupation israélienne du Liban, a progressivement disparu du champ mémoriel israélien face à la radicalisation de la politique israélienne depuis l’arrivée de son ennemi juré au Likoud, Benjamin Netanyahou.

Le Premier ministre israélien Menahem Begin écoutes Ariel Sharon lors d’une visite à la colonie de Cisjordanie de Alon Moreh 27 février 1981. (photo par REUTERS / Herman Chanania / Bureau de presse du gouvernement)

Les réactions en Israël sur l’héritage Sharon sont finalement très mitigées et parfois même paradoxales ; la gauche israélienne aurait finalement une certaine nostalgie de l’homme d’Etat qui symbolisait le trait d’union entre la création de l’Etat et sa situation soixante après ; un « bulldozer » donc que Arik Sharon qui s’en va mais des problèmes non résolus pour autant pour l’avenir du pays comme le soulignait Haaretz récemment :« Depuis le départ de Sharon, Israël manque d’un leadership politique qui reconnaisse les limites de la force, maintienne l’alliance avec les États-Unis et fasse preuve de courage dans les Territoires (palestiniens) sans se laisser impressionner par les colons ». Michel Warschawski, militant pacifiste israélien, dans une interview privée en 2011, le soutenait déjà: « Lui au moins avait une vision pour son pays et il avait fait quelques concessions sur la toute fin de sa vie. » Pourtant, son traitement de la seconde Intifada dans les Territoires, la mort de près de 4000 Palestiniens, le « politicide » organisé du président Yasser Arafat et de l’Autorité palestinienne ouvrant la voie au Hamas, tout comme ses propos rappelant que la guerre d’indépendance n’était pas terminée, et que s’il le fallait, il finirait d’expulser l’ensemble des Palestiniens, ne laissa pas que de bons souvenirs côté arabe. C’est un euphémisme.

Il n’en laissa pas non plus que de bons chez les Israéliens traumatisés par ce qui se passa en 2005. En effet, ce que les Israéliens comme la droite israélienne en général ne lui ont jamais pardonné, c’est le retrait de la bande de Gaza des 8000 colons. Considéré par la gauche et beaucoup de spécialistes du conflit israélo-palestinien comme un moyen pour mieux cadenasser la Cisjordanie, il fut surtout historiquement considéré par la droite comme une marque d’affaiblissement d’Israël, fait assez rare pour être souligné. Depuis, la droite ne cesse de fustiger l’héritage de Sharon, histoire immédiate à l’appui. La suite de l’histoire, on la connaît : l’arrivée du Hamas et la création du « Hamasthan » et l’argument imbattable pour ne plus faire aucune concession pour la sécurité et l’avenir d’Israël.

Les Israéliens sont donc partagés mais la chose que l’on peut retenir à coup sûr sans se tromper c’est qu’Ariel Sharon était plus que loin des préoccupations israéliennes d’aujourd’hui. Crise économique et sociale sans précédent, révoltes arabes et front d’instabilités au Nord et au Sud, l’emportent sur la mort d’un Homme loin du pouvoir depuis huit ans. Huit longues années.  Pourtant, si 20 000 personnes sont venues se recueillir sur son cercueil, si l’hommage national laissera place aujourd’hui à l’inhumation dans l’intimité dans son ranch du Neguev, on sent un certain malaise chez les Israéliens : et s’ils se rendaient compte que les dirigeants qu’ils portent au pouvoir depuis des années ne sont plus à la hauteur de leur tâche ? Ils ont pourtant réélu triomphalement la droite israélienne, conduisant à une coalition qui n’aura jamais été autant à l’extrême de l’échiquier politique. Le gouvernement sait-il où il va ? Concernant la question palestinienne dans le contexte géopolitique régional bouleversé, il a opté pour le statu quo et le blocage de véritables négociations porteuses de solutions durables plutôt que d’envisager une solution fiable à long terme et que le monde entier clame ; la naissance effective de l’Etat palestinien. Sharon aurait-il fait mieux ? Aucune certitude d’autant que des conseillers proches comme Dov Weisglass à l’époque expliquaient le retrait de Gaza pour faire passer le gel des négociations ; mais sur la politique interne, sa rupture avec les colons aurait peut-être conditionné différemment son rapport aux autres colonies en place et aux 500 000 colons présents en Cisjordanie à terme.

Leila Shahid, déléguée générale de Palestine auprès de l’Union européenne, tentait de contrer le sentiment mitigé dans les médias et dans la communauté internationale à l’annonce de la mort, en réaffirmant que Sharon n’avait certainement pas contribué à la paix et avait en Israël « le plus de morts civils sur la concience »[1]. La mort de Sharon renvoie en fait à la situation de la gauche et de la droite actuellement dans le pays, plus que de la droite et de l’extrême droite. Ce qu’on observe en effet en Israël depuis 1977, c’est que la gauche israélienne, que l’on a tant attendu, tant soutenu depuis l’Occident y compris au-delà des Accord d’Oslo pour la paix, n’a pas été plus efficace en la matière. Et les Israéliens ont bien compris que la gauche porterait aussi pour encore de nombreuses décennies les stigmates originels de la naissance de l’Etat d’Israël et de son rapport à l’expulsion historique des Palestiniens. C’est en effet, la gauche israélienne qui fut aux affaires de 1948 à 1977. Objectivement, et militairement, la droite a opéré deux actes froids en faveur de la paix : le retrait de Gaza, qui quelles que soient les raisons cachées, ont vu le drame national prendre le pas dans l’opinion. On se souvient tous des images de Colons Torah à la main s’accrochant avec les soldats de Tsahal déchirés. Second acte : la paix avec l’Egypte, premier pays arabe à la signer avec l’Etat d’Israël, fut l’acte historique d’un gouvernement israélien de droite mené par l’ancien premier Ministre israélien, Menahem Begin. Où est la gauche israélienne et les « modérés » depuis dix ans en Israël ? Nulle part. Qu’ont-ils réussi ? A peu près rien. En tout cas dans le même Etat que ne l’était Sharon jusqu’à peu : moribond. Impuissant, il a eu le courage lui d’en finir.



[1] http://www.itele.fr/monde/video/leila-shahid-ariel-sharon-est-un-homme-qui-na-pas-contribue-a-la-paix-68566