10/01/2014

Le « Da’ich » et ses implications dans le bouleversement régional

Par Francesca Fabbri, Institut MEDEA

Ces derniers jours ont vu l’ascension fulgurante d’un acteur actif sur plusieurs fronts au Machrek.  L’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) – connu en arabe comme « Da’ich » (acronyme de Dawla islamiyya fi Iraq wa Chaam) – a pris le contrôle des bastions sunnites de Falluja et Ramadi en Irak, continue son action dans plusieurs provinces en Syrie et a revendiqué l’attentat du 2 janvier dans le fief du Hezbollah à Beyrouth. Son implication dans les trois pays a des conséquences sur la région, et démontre notamment en Irak, de la persistance du conflit syrien.

Même si l’EIIL subit en ce moment de dures défaites face aux brigades rebelles syriennes contre lesquelles il a engagé un conflit depuis le 3 janvier, le combat promet de perdurer encore longtemps. On parle déjà d’une deuxième révolution qui réunirait différentes factions de l’opposition syrienne contre l’EIIL[1]. En Irak aussi l’EIIL se retrouve ciblé dans la ville de Fallouja. Aux mains des combattants du Da’ich et de tribus hostiles au gouvernement de Nouri Al-Maliki, cette ville à prévalence sunnite est assiégée par l’armée dans l’attente d’un assaut qui s’annonce sanglant.

© AFP – Un membre de l’EIIL s’adressant aux foules à Alep

La montée en influence de ce groupe de combattants djihadistes qui a fait son apparition sur la scène Syrienne en 2013, mais dont les origines remontent au 2006, au cours des derniers mois a été basée sur deux facteurs principaux: d’abord, c’est une organisation transnationale opérant à travers les frontières et bénéficie de sa capacité de manœuvre, par ses bases en Irak et en Syrie. Deuxièmement, la perception du conflit sectaire a gagné du terrain dans la région, fournissant un terrain fertile pour l’organisation de recruter et de recueillir des sympathisants aussi à niveau international.

En Syrie l’ascension de l’EIIL a pu avoir lieu grâce au réseau et aux ressources crées en Irak depuis le départ des américains en 2011. Selon Romain Caillet, chercheur à l’Institut Français du Proche-Orient (IFPO) : « le groupe a démontré sa capacité à s’autofinancer et peut compter sur une partie de la communauté sunnite irakienne qui le finance volontairement, sur des bailleurs de fonds originaires du Golfe, et ce en plus des extorsions de fonds qu’il pratique[2]». En même temps, l’EIIL a utilisé sa présence en Irak pour prendre position en Syrie, dans son but final d’imposer son propre État dans la région. Son projet transnational d’établir un Etat islamique dans tout le Levant ne peut se faire qu’en assurant d’abord son contrôle sur des territoires plus limités en extension. Dans le contexte irakien, les provinces d’Anbar et aussi de Ninive sont d’une importance fondamentale à cause de leurs liens directs avec l’est de la Syrie.

En tout cas, il semble que l’EIIL se livre à l’une de ses batailles les plus difficiles et c’est peu probable qu’il gagnera, surtout avec l’intention de combattre sur plusieurs niveaux et fronts en même temps. Son porte-parole, Abou Mohammed Al-Adnani, l’a dit clairement le 7 janvier  dans une déclaration: l’organisation mènera une guerre sainte contre les groupes d’opposition syriens, comparés aux groupes « Sahwa » de l’Irak[3].

L’opposition syrienne a pris l’initiative de créer une « Armée des Moudjahidines » pour lutter contre l’EIIL et le chasser des zones sous leur influence en Syrie. Cela démontre que l’opposition syrienne et de ses partisans régionaux veulent se débarrasser de l’héritage négatif résultant des pratiques de ce groupe radical, qui a obscurci l’image de l’opposition et compromis sa position de négociation à la conférence de Genève II. Reste que ces luttes au sein de l’opposition servent avant tout le régime syrien, qui se voit ainsi débarrassé de son plus redoutable adversaire sur le terrain qui se trouve à combattre sur deux fronts.


[1] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/01/10/la-deuxieme-revolution-des-insurges-syriens_4345623_3218.html

[2] http://www.france24.com/fr/20140108-irak-syrie-eiil-etat-islamique-irak-djihadistes-al-qaida-ramadi-fallouja-liban/

[3] http://www.lorientlejour.com/article/849554/aneantir-les-rebelles-syriens-combattre-les-chiites-du-regime-irakien-leiil-appelle-a-la-mobilisation-sur-tous-les-fronts.html