07/01/2014

L’Egypte à l’heure des choix

Par Gaëtan du Roy, Historien et chercheur associé à l’Université Catholique de Louvain, chercheur associé à l’Institut MEDEA

Aujourd’hui, et plus que jamais depuis janvier 2011, fait rage en Egypte une lutte pour fixer le sens des événements, pour dire si la révolution a été trahie le 30 juin ou si elle s’accomplit et se clôture dans les manifestations de masse qui ont provoqué l’intervention de l’armée. Un monument a été dressé sur la place Rabaa Adaweyya, lieu du plus important sit-in de partisans du président, pour signifier que le massacre commis pour mettre fin aux manifestations était en vérité l’accomplissement d’une seconde révolution et que le peuple, l’armée et la police sont solidaires dans le nouveaux combat contre le « terrorisme » incarné par les Frères. Un autre monument à été bâti au centre de la place Tahrîr, épicentre de la production du sens révolutionnaire, reprenant les noms des martyrs des deux « révolutions » – 25 janvier et 30 juin -, afin de graver dans la pierre le sens de ces événements. Les partisans des Frères musulmans ne le voient bien sûr par de cet œil-là et ils ne sont pas les seuls. Les révolutionnaires – ceux qui sont à la fois anti-frères et anti-armée- ont refusé de s’entendre dire que la révolution était terminée et que les manifestations étaient désormais (quasi) interdites. Le monument a donc été vandalisé et les graffitis ornant les murs de la rue Mohammed Mahmud, adjacente à la place Tahrîr, continuent d’exprimer le rejet de l’Etat policier et militaire. Les nouvelles autorités ont été trop loin en se permettant d’inaugurer leur mémorial à une date proche des commémorations d’un des plus grands massacres de civils par la police et l’armée (avant ceux des partisans de Morsi) lors des événements de la rue Mohammed Mahmoud de novembre 2011. Les autorités ont même souhaité récupérer l’événement pour en faire une célébration de l’unité du peuple et de la police. Depuis peu la société civile contestataire, qui manifeste à nouveau contre le régime militaire depuis novembre dernier, est à nouveau victime d’une répression féroce, plus vigoureuse même que sous le régime des Frères musulmans. La liberté d’expression se portait en fait mieux sous la présidence de Morsi, ce qui n’était pas dû à des qualités particulières de tolérance mais bien davantage à la faiblesse de son pouvoir.  Aujourd’hui, l’alliance de l’armée, des appareils de sécurité et d’une partie des « libéraux » est bien plus puissante parce qu’elle est capable désormais de faire appliquer ses décisions.

Des partisans de Mohamed Morsi manifestent près de l'académie de police du Caire, où le président déchu devait être jugé, le 8 janvier 2014

Des partisans de Mohamed Morsi manifestent près de l’académie de police du Caire, où le président déchu devait être jugé, le 8 janvier 2014 (Photo Khaled Desouki. AFP)

Jean Leca a proposé de voir dans le populisme et le constitutionalisme, deux composantes centrales et indispensables à une démocratie. Ils constituent donc deux aspects à observer avec particulièrement d’attention dans les phases de transition[1]. Le populisme est le phénomène social qui voit le principe de légitimité passer aux masses, au « peuple ». Ce peuple réclame à l’Etat ce qu’il estime être son dû : une redistribution des ressources. Pour faire fonctionner ce lien entre le peuple et ses dirigeants, un contact, un lien affectif ou idéologique doit être établi entre eux au-delà de la kyrielle des intermédiaires qui relient l’Etat à ses différentes parties à travers les réseaux de clientèle. Le constitutionnalisme quant à lui est basé sur l’Etat de droit, à savoir la protection du citoyen par-rapport à l’Etat. C’est un principe qui implique la limitation des pouvoirs du gouvernement et qui nécessite que chacun des acteurs engagés gagne plus à respecter les règles du jeu qu’à les enfreindre. Le fait de rédiger une constitution n’est bien entendu pas anodin, mais le « débat ne porte pas sur le principe d’une constitution, mais sur ce qui est mis au-dessus de celle-ci[2] ». Les Frères ont eu la prétention d’incarner le peuple et ont échoué. Ils ont pensé qu’avec leurs réseaux, leur expérience du terrain, des affaires, de la politique syndicale et des affaires parlementaires, ils seraient capables de créer une relation particulière avec les Egyptiens. Leur entêtement à répéter qu’ils avaient gagné les élections et qu’ils avaient dès lors la légitimité d’agir comme bon leur semblait est très révélatrice de leur conception populiste du pouvoir. La reprise en main par l’armée nous fait passer d’un populisme à l’autre. Et celui-ci a été d’autant plus efficace qu’il a pu s’appuyer sur la construction d’un ennemi parfait, le terrorisme, à la fois vague et menaçant, permettant de justifier l’engagement dans une lutte à durée indéterminée. Or l’alliance qui porte ce nouveau discours décrivant un peuple uni à son armée, est suffisamment large pour pour assurer une forte unité au camp qui l’a emporté. Il faut cependant nuancer le phénomène charismatique suscité par la figure du général Sissi car ce serait faire peu de cas de la part de la population qui reste fidèle au président déchu. Dans un pays où les sondages doivent être pris avec les plus grandes précautions et où les aléas révolutionnaires font varier le poids respectif des forces en présence, il est extrêmement difficile de déterminer combien d’égyptiens sont aujourd’hui hostiles au nouveau régime. Même minoritaires ils restent nombreux, si l’on en juge par la persistance des manifestations pro-Frères et les mouvements qui agitent les universités du pays.

 Quelle part dès lors accorder au constitutionnalisme ? On ne peut nier des progrès notamment sur l’honnêteté des scrutins qui se sont tenus jusqu’à présent. Les deux constitutions successives ont fait des pas dans le sens du respect des droits humains et de la liberté religieuse. Surtout la prise en compte de droits et libertés est devenue une contrainte qu’il sera difficile pour les nouvelles autorités de balayer sans autre forme de procès. Le problème est que les deux textes constitutionnels ont été écrits en excluant une large partie de la société d’abord les libéraux et les chrétiens, ensuite les islamistes. Il existe aussi deux limites qui viennent soustraire deux questions pourtant cruciales à la discussion constitutionnelle : la référence à l’islam et l’autonomie de l’armée. Le populisme aura gagné une bataille importante si le calendrier électoral prévu par la « feuille de route » qui fut mise en place au renversement de Morsi, est inversé pour faire finalement précéder les élections législatives par le scrutin présidentiel. Cela favoriserait la candidature de Sissi ou d’un candidat de l’armée, et diminuerait d’autant le rôle du pluralisme partisan déjà largement affaibli par la criminalisation de l’appartenance au Frères musulmans, devenus par décision du gouvernement une organisation terroriste.

C’est probablement la présence d’une armée riche et puissante qui mine la perspective d’un pacte politique entre les différentes forces en présence. Dans cette optique il aurait fallu que les acteurs qui doivent s’accorder acceptent d’entrer dans le jeu et de mettre dans la balance des discussions des aspects à leurs yeux fondamentaux sans être sûrs à l’avance du résultat. Or l’existence d’une armée puissante, vu par beaucoup comme la colonne vertébrale de l’Etat égyptien, rend beaucoup plus risquée l’implication dans des discussions existentielles avec l’adversaire. Une alliance avec l’armée apparaît la meilleure voie pour assurer son avenir politique. Les Frères ont d’abord succombé à cette tentation, c’est maintenant au tour des « libéraux », d’une bonne partie des coptes, et des salafistes du parti Nour de se jeter dans les bras des militaires. Espérons pour eux qu’ils ne seront pas les prochains à être ajoutés sur la liste des ennemis de la patrie. Et souhaitons à l’armée qui a choisi d’activer un populisme grandiloquent qu’elle sera en mesure de répondre aux demandes diverses que le « peuple » ne manquera pas de leur faire parvenir.



[1] Jean Leca, «La démocratisation dans le monde arabe : incertitude, vulnérabilité et légitimité », in Ghassan Salamé (dir.), Démocraties sans démocrates. Politiques d’ouverture dans le monde arabe et islamique, Paris, Fayard 1994.

[2] p. 54.