24/01/2014

Les réfugiés syriens au Liban : l’affirmation d’une existence politique

Par Adélie Chevée, étudiante en Master « Philosophie dans les relations internationales » au Lincoln College, Université d’Oxford, et boursière du Fond Jenkins Memorial (réseau Europaeum).

Très présents dans le monde des relations internationales (RI), les réfugiés accompagnent, sur la scène médiatique, les principaux conflits de la planète ainsi que les campagnes de levée de fonds des organisations non-gouvernementales (ONG). Malgré leur nature éminemment politique et internationale, les réfugiés n’ont fait l’objet de travaux académiques dans la discipline des RI que de manière très parcellaire. Les études sur les migrations forcées se sont rarement outillées des concepts théoriques qu’offrait la discipline, préférant utiliser des influences aussi diverses que l’anthropologie, la sociologie, la géographie et le droit. Cet oubli peut s’expliquer par une conception passive de l’asile qui a prévalu pendant plusieurs décennies : laissés aux soins des défenseurs des droits de l’homme et des organisations humanitaires, les réfugiés ne représentaient qu’un problème collatéral des conflits mondiaux. Ils étaient envisagés comme des acteurs non-étatiques incapables d’influencer le jeu des relations internationales. Or la discipline des RI offre à bien des égards des concepts essentiels pour appréhender ces acteurs.

Il est encore plus étonnant de constater ces lacunes dans la recherche consacrée au Moyen-Orient, considérant la présence des réfugiés palestiniens dont les activités ont eu des conséquences évidentes sur les relations diplomatiques ainsi que sur l’instabilité des équilibres régionaux. Bien qu’ils aient été l’objet d’une littérature foisonnante[1], leur exemple a rarement été utilisé à des fins de conceptualisation des réfugiés dans la discipline des RI, offrant ainsi une application à d’autres cas de la région[2]. Les Syriens de l’opposition, qui contestent la légitimité du régime de Bachar al-Assad depuis mars 2011 et dont certains se sont réfugiés dans les pays limitrophes, présentent un point de départ pour palier à ces lacunes. Le présent article vise à affirmer la participation des réfugiés aux dynamiques conflictuelles et à leur attribuer un rôle éminemment politique, en s’appuyant sur les évolutions régionales du conflit syrien et à l’aide de l’application de théories des RI qui se sont révélées pertinentes dans l’analyse des mouvements de réfugiés. La réalisation d’une enquête auprès de Syriens ayant trouvé refuge au Liban, dans les villes de Beyrouth et Tripoli lors des mois de mars et avril 2013, a été l’occasion de collecter un matériau de recherche sur lequel se confrontent plusieurs paradigmes.

Des réfugiés syriens au Liban. Les réfugiés doivent être analysés aussi comme acteurs politiques (Photo : Reuters/Roula Naeimeh).

© Reuters/Roula Naeimeh. Des réfugiés syriens au Liban. Les réfugiés doivent être analysés aussi comme acteurs politiques.

Cette étude s’appuie sur sept entretiens[3]. Quatre des interviewés sont des membres de la famille Al-Hamwi : Abou Ayman, son fils Ayman, son neveu Mejd, et Raïss, un parent éloigné. A part Abou Ayman, ils ont appartenu à des bataillons de l’Armée Syrienne Libre (ASL) de Homs et de Tall Kalakh, une petite ville au sud de Homs. Ils habitent à présent des appartements loués dans un quartier résidentiel tripolitain. Abou Ayman et Raïss participent au trafic d’armes et au recrutement. Ayman et Mejd, les plus jeunes (respectivement 25 et 27 ans), ont fait plusieurs incursions en Syrie pour rejoindre leurs bataillons. Les trois autres interviewés sont des intellectuels damascènes louant des appartements dans divers quartiers de Beyrouth. Deux d’entre eux, Amr Khitto et Nour, sont affiliés aux Local Coordination Committees of Syria (LCCS) un rassemblement d’initiatives urbaines citoyennes qui se donnent pour mission l’organisation de manifestations pacifiques et la collecte d’informations sur le terrain[4]. Contrairement aux membres de l’ASL, ils n’ont pas recours à la violence politique[5]. Enfin Abou George est un ancien professeur qui a rejoint un bataillon de l’ASL à Damas et sert à présent d’intermédiaire à Beyrouth pour le transfert d’armes, d’hommes et de médicaments[6].

Comme il n’était pas possible, pour des raisons pratiques, de réaliser un échantillon représentatif, nous nous en tiendrons à une étude qualitative sans prétention à la généralisation, d’autant plus que la grande majorité des réfugiés syriens au Liban ne semble pas s’être mobilisée politiquement[7]. Ceci n’obligera cependant pas à restreindre les capacités de conceptualisation.[8]Nous présenterons, dans une première partie, les développements théoriques récents sur la politisation du réfugié et son inscription comme acteur non-étatique transnational. Nous définirons ensuite les caractéristiques profondément politiques de certains réfugiés syriens présents au Liban. Dans une troisième partie nous verrons comment la conception normative d’un asile passif a été profondément intériorisée par les réfugiés syriens, et en quoi leur activisme collectif participe à la construction d’une identité individuelle qui résiste à cette conception.

Une nouvelle figure des relations internationales

Dans l’étude des conflits inter-étatiques, les réfugiés ont été envisagés davantage comme des conséquences de ces conflits, que comme des acteurs pro-actifs pouvant influencer ou même accentuer les dynamiques conflictuelles. Il existait bien des études spécifiques qui ont mis en valeur le lien causal existant entre conflit et réfugiés[9] mais ce n’est que très récemment que les réfugiés ont été reconnus comme une variable indépendante et permettant d’expliquer les dynamiques conflictuelles. Durant la Guerre Froide, des groupes de réfugiés ont été utilisés par les grandes puissances pour stimuler des guérillas dans les conflits interposés, ou ont participé aux guerres coloniales en formant des groupes nationalistes en exil. La militarisation des camps de réfugiés a donné naissance à la notion de « réfugié-guerrier » dont la définition proposée par Zolberg et al. en 1989 est la suivante :

« pas simplement un groupe passif de réfugiés dépendants mais […] des communautés de réfugiés conscientes d’elles-mêmes, avec une structure de direction politique et des composantes armées engagées dans une guerre pour un objectif politique, qu’il soit la récupération de la terre d’origine, le changement de régime, ou la protection d’un Etat séparé.[10] »

Un certain nombre de chercheurs s’est ainsi attaché à identifier les conditions selon lesquelles certains réfugiés exacerbaient les conflits. Lischer, par exemple, dans une analyse des réfugiés Hutus présents au Zaïre entre 1996 et 1994, a démontré comment un camp humanitaire peut permettre à un mouvement armé de se reconstituer, de recruter et de planifier des attaques[11]. Weiner (1993) note que les réfugiés sont de plus en plus à l’origine d’attaques terroristes, de trafic d’armes et de participation au trafic de drogue[12]. Des problèmes sécuritaires peuvent aussi émerger dans les zones urbaines où les réfugiés rejoignent des gangs et des réseaux criminels[13]. Newman et Richmond[14] ont identifié des réfugiés « spoilers », dont l’activité vise à empêcher, retarder ou saper la résolution d’un conflit. Ainsi, de victimes collatérales et démunies de tout moyen d’action, les réfugiés sont-ils devenus des menaces sécuritaires pour la stabilité des États d’accueil comme pour celle de leur pays d’origine.

Cette situation interroge la notion de réfugié telle qu’elle a été développée par un autre courant des relations internationales, celui de l’approche normative et éthique de l’asile. Le philosophe italien Agamben[15], dont la réflexion s’appuie sur la théorie de la biopolitique de Foucault, a posé le réfugié comme la figure-type dans laquelle s’exprime le pouvoir souverain. La constitution des camps de réfugiés comme des quarantaines surveillées, où le moindre détail de la vie collective est géré par des organismes étrangers, questionne la véritable marche de manœuvre politique qui est laissée au réfugié. Il a perdu sa qualité de citoyen en quittant son pays d’origine qui lui offrait en principe[16], par l’intermédiaire de l’État, la seule garantie réelle de l’effectivité de ses droits[17]. La démilitarisation des camps de réfugiés, objectif affiché des acteurs humanitaires au nom de priorités sécuritaires, montre à quel point ceux-ci cherchent à entraver la politisation du réfugié.

Des réfugiés syriens dans le camp de Zaatari, en Jordanie. Pour des raisons de sécurité, les camps sont dépourvus d'armes (Photo : AP/Mohammed Hannon).

© AP/Mohammed Hannon. Des réfugiés syriens dans le camp de Zaatari, en Jordanie. Pour des raisons de sécurité, les camps sont dépourvus d’armes.

Ces deux conceptions contradictoires ont des assises théoriques différenciées : d’un côté le paradigme transnationaliste, de l’autre l’approche normative et éthique. Que l’on se base sur l’une ou l’autre, les conclusions que nous obtiendrons ne seront a priori pas les mêmes. En effet, pour en revenir à une distinction amorcée par Alexander Betts et Gil Loescher[18], la première conception s’attache à comprendre en quoi les réfugiés peuvent être les causes d’instabilité dans le régime des relations internationales, tandis que la seconde propose une analyse des réponses apportées à ces problèmes[19]. Les réfugiés-guerriers ou les « spoilers » peuvent être à l’origine de conflits et d’instabilité, tandis que les réponses humanitaires et politiques apportées se basent sur une conception apolitique du réfugié-victime. Loin d’être paradoxales, ces deux approches peuvent au contraire être complémentaires.

Des réfugiés guerriers

Les Syriens rencontrés lors de l’enquête n’ont pas nécessairement obtenu le statut de réfugié mais cinq d’entre eux correspondent à la définition d’un groupe de réfugiés-guerriers urbains, tandis que les deux autres ont des activités manifestement politiques.

Le refuge

Du point de vue du droit international, on ne peut être réfugié sans l’obtention d’un statut juridique assurant la protection de l’État d’accueil. Au Liban, cette protection n’est accordée que par l’UNHCR (l’agence des réfugiés de l’ONU) qui se base sur la définition donnée par l’article 1.A.2 de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés de 1951 (ci-après « Convention de 1951 »). Est réfugiée toute personne ;

« qui craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».

Cependant, face aux exodes massifs et soudains liés à des guerres ou des catastrophes, l’UNHCR accorde à présent le statut sans examen des situations individuelles : ce sont des réfugiés prima facie[20]. Le Liban n’a pas ratifié la Convention de 1951 et par conséquent les institutions ne parlent pas de réfugiés mais de « déplacés », car le terme « réfugié » n’existe pas dans le droit libanais[21]. Le gouvernement libanais autorise néanmoins la délivrance de cartes par l’UNHCR sur la base de ces critères. La protection apportée est insuffisante puisque le Liban se décharge de ses obligations de protection sur l’UNHCR, au titre d’un accord passé entre cet organisme et la Sûreté Générale (ministère de l’intérieur libanais). Le statut accordé par l’UNHCR permet un accès limité à certains services comme la distribution de coupons de nourriture ou des allocations d’aide au logement.

L'enregistrement à l'UNHCR permet d'obtenir des coupons de nourriture ou des allocations au logement (Photo : ONU).

© ONU. L’enregistrement à l’UNHCR permet d’obtenir des coupons de nourriture ou des allocations au logement.

Et pourtant, malgré la présence d’au moins 500 000 réfugiés (environ 12% de la population du Liban[22]) la réponse du gouvernement libanais, au lieu d’organiser des camps dans lesquels gérer et fixer les réfugiés, est de les interdire. Outre l’opposition du Hezbollah, allié du régime syrien, à la création de camps de réfugiés qui rend trop visible la situation des civils, l’expérience des camps palestiniens a trop marqué les esprits des décideurs : ils craignent une implantation durable qui entraînerait des troubles politiques et un déséquilibre démographique favorable aux sunnites, dans un pays où c’est un sujet très sensible. C’est au sein des camps de réfugiés palestiniens qu’a pu prendre forme la mobilisation des fidayins. En 1970, plus de 240 000 Palestiniens vivaient dans des camps au Liban et ils ont été rejoints par 100 000 Palestiniens expulsés de Jordanie.

Le royaume hachémite faisait face à d’importantes tentatives de déstabilisation du régime par les organisations palestiniennes, et s’inquiétait des troubles que les fidayins commettaient envers Israël. Les évènements de « Septembre noir » en 1970 marquent la répression manu militari des fidayins expulsés hors du royaume. Après leur arrivée au Liban les camps « se constituent des arsenaux, les milices entraînent leurs commandos ; un an après la victoire d’Israël[23], munitions et militants ont commencé à affluer de Jordanie vers le sud du Liban en traversant la Syrie »[24] (Picard, 1988 : 134). Les échanges de tirs par-dessus la frontière, les infiltrations de commandos sur le territoire israélien conduiront à l’invasion du Liban en 1982, l’opération Litani lancée en 1978 s’étant révélée insuffisante pour contenir les Palestiniens malgré la création d’une zone tampon avec l’appui d’une milice libanaise pro-israélienne. Le gouvernement libanais veut aujourd’hui éviter à tout prix un scénario similaire avec les opposants syriens[25].

De nombreux Syriens qui pourraient prétendre à la protection de l’UNHCR ne l’ont pas demandée. Certains sont méfiants quant à celle qui leur est offerte : ils refusent de s’enregistrer par crainte qu’ils soient localisés et refoulés, ou que leur fuite leur soit reprochée une fois de retour en Syrie. Les Syriens activistes peuvent autant être que ne pas être réfugiés au sens du droit international : sur les sept Syriens de l’enquête, trois seulement ont demandé et obtenu le statut de l’UNHCR. Cependant, en substance, leur condition d’exil liée à la situation de guerre généralisée ou de persécution qu’ils ont fuit fait qu’ils se sont tous bien réfugiés au Liban. Ils n’ont pas demandé l’asile, ils se le sont octroyé eux-mêmes en s’y installant. Cette nuance a son importance puisqu’elle a des effets sur la situation étudiée.

Une analyse méthodique des discours et des schèmes représentatifs de ces activistes syriens montre que la dissociation entre la figure du réfugié-victime et celle de l’acteur politiquement actif est opérée non pas par les acteurs responsables des réponses à apporter aux problèmes des réfugiés, mais par les déplacés eux-mêmes. Chez presque tous les activistes syriens, le refus de s’auto-définir comme réfugié, par opposition à la définition de militant ou d’activiste, alors que la situation actuelle atteste bien d’une situation d’exil, procède d’un processus de reconstruction biographique. Suite au choc de l’exil et du déracinement, le refus de se qualifier comme réfugié – et donc comme victime civile sur laquelle s’exerce le joug de la fatalité – mais comme activiste, permet à celui-ci de reprendre en main son destin et de dépasser la rupture produite par l’exil et la crainte qu’il ne devienne  perpétuel. Ces schèmes représentatifs montrent à quel point la dimension éthique et normative de l’asile a imprégné les schèmes généraux de représentation, au point de provoquer chez les réfugiés des réactions opérant une sortie de ces catégories normatives.

La politisation

L’exil a longtemps été considéré comme une forme de résistance choisie par les acteurs pour continuer la lutte quand celle-ci devenait trop coûteuse[26]. La stratégie d’« exit » d’Hirschman[27] (1970) s’associe à la « voice » (s’engager dans l’action publique) : l’exil est une forme de protestation contre le régime qui est fuit. Mais l’idée d’« exit » comme forme de résistance ne doit pas être perçue uniquement du point de vue des préférences politiques. Elle fait aussi partie de la « stratégie de survie » et d’une considération plus égoïste : le départ peut répondre d’abord à des intérêts de sécurité physique et l’exil devenir ensuite une situation où la mobilisation prend forme[28]. Car à l’origine de la fuite est un évènement traumatique qui a forcé les individus à fuir pour leur survie.

Dans le cas de la famille Al-Hamwi la venue au Liban a eu lieu lorsque la sécurité physique n’était plus assurée. Plusieurs évènements se succèdent puisqu’en avril 2011 Ayman est arrêté par le régime à Deraa, détenu 25 jours à Damas et torturé à plusieurs reprises. Après avoir été relâché, son père Abou Ayman manque d’être arrêté. La famille décide alors de s’exiler en septembre 2011 vers les zones libanaises où sont traditionnellement implantés les Al-Hamwi. Ils sont recueillis par des amis dans le village de Mashta Hassan puis arrivent à Tripoli en janvier 2012. Un évènement traumatique est aussi à l’origine du départ de Raïss Al-Hamwi. Au début de l’insurrection Raïss est emprisonné et subit des tortures et mauvais traitement pendant trois mois. Il prend les armes à Tall Kalakh avec ses deux frères, qui mourront « en martyrs » dans des affrontements avec l’armée régulière. Ces évènements le décident à fuir vers Tripoli avec sa femme en septembre 2012. Il en est de même pour Amr Khitto qui explique que son « activisme est en Syrie, pas au Liban ». S’il est parti, c’est parce que son activité de journaliste a fini par l’obliger à vivre en permanence en clandestinité à Damas (il permettait aux médias occidentaux d’obtenir des informations sur les combats à Damas et dans la région). Il a rejoint une importante partie de l’élite intellectuelle damascène qui s’est ainsi retrouvée à Beyrouth pour fuir le conflit.

La fusion des deux intérêts – survie et volonté de protestation – ne sous-entend pas que cette forme de résistance manque d’importance si elle a effectivement un effet sociologique. La répression fonctionne comme une variable indépendante : l’exil vers lequel elle pousse les Syriens contraint ceux-ci à adopter un nouveau répertoire d’action. Les acteurs trouvent de nouveaux intérêts et voient parfois leur statut évoluer. Abou Ayman Al-Hamwi, étant un des premiers Syriens à s’installer au Liban au début du conflit, est par exemple devenu un relais de l’ASL pour le transfert d’hommes et d’armes vers la Syrie. De simple combattant, Raïss Al-Hamwi, devient un des responsables de l’achat et du transfert d’armes. Le soutien des hommes restés sur place devient le nouvel objectif indispensable à la continuation de la lutte. Ceci est très clair dans le cas d’Abou George. Il arrive à Beyrouth en août 2012 après une deuxième tentative d’enlèvement contre lui. Il sert à présent d’intermédiaire à Beyrouth pour faire passer en Syrie armes, médicaments, argent et nourriture :

« J’ai été obligé de me cacher deux semaines car ils ont essayé de me prendre. […] Ils ont essayé de me tuer. J’étais en voiture, dans le centre ville, et quelqu’un nous a tiré dessus. Au départ je ne pensais rester que deux ou trois semaines ici. Mais ici je peux faire des choses bien mieux que ce que je peux faire là-bas. Je rêve de pouvoir rentrer, oui… Ici, ils m’appellent « le mendiant ». Je vais voir les riches, les ONG, je demande de l’argent et des médicaments et je les transfère en Syrie.[29] »

L’activité politique prend une part essentielle de la vie de ces activistes : il ressort des entretiens que leur vie est organisée autour d’un objectif essentiel, la poursuite de la lutte. Combattre l’oisiveté, à laquelle ils sont condamnés face aux difficultés du marché du travail libanais, est un souci récurrent, particulièrement chez les jeunes. Un comportement intéressant est celui de Nour, qui affirme ne pas faire officiellement partie de la LCCS car elle refuse de prendre partie dans aucune faction de l’opposition. Elle a participé aux toutes premières manifestations à Damas en mars 2011 mais s’oppose au recours à la force armée. Pourtant, elle préfère travailler au montage et à la réalisation de films et de documentaires dans les locaux de la LCCS, avec certains membres de la LCCS recherchés et dans des locaux clandestins, plutôt que de conserver son emploi dans une entreprise libanaise de marketing dans laquelle elle courrait moins de risques. Le message qu’elle souhaite faire passer à travers les films sur lesquels elle travaille a plus d’importance à ses yeux que sa propre sécurité.

L’affirmation d’une existence politique

La particularité de la politisation des réfugiés, et plus particulièrement de la catégorie des réfugiés-guerriers, est qu’elle est illégitime du point de vue des acteurs humanitaires car elle entre en conflit avec la notion de neutralité. Au nom de cette valeur les acteurs humanitaires s’évertuent à distribuer l’aide sur le seul critère de la nécessité et en refusant toute prise de position sur le conflit. La distribution d’aide à des populations réfugiées « infiltrées » par des combattants pose des problèmes éthiques aux acteurs humanitaires. À cet égard, le concept de biopolitique[30]est éclairant sur les relations qui animent les gestionnaires des camps et les réfugiés. Pour Foucault, le pouvoir traditionnel est la souveraineté qui s’exprime dans la possibilité de contrôler un territoire et de tuer ou non les dominés. À l’inverse, la biopolitique est une forme nouvelle du pouvoir. Elle s’exprime lorsque le dominant gère l’organisation du vivant, et notamment par le biopouvoir, qui est la régulation de la population dans ses dimensions hygiéniques, sexuelles et démographiques. Ce concept a été maintes fois utilisé pour interroger la légitimité de l’aide humanitaire[31]qui s’apparenterait à une forme de biopolitique, créant des populations entièrement dépendantes de l’aide internationale. En ce sens, les politiques humanitaires viseraient à dépolitiser le réfugié.

Le bios et la zoē

Agamben[32] a repris à son compte la distinction qu’avait faite Foucault entre deux termes grecs désignant deux formes de vie. La zoē est le simple fait de vivre, que nous partageons avec les animaux. La bios désigne les formes particulières de vivre-ensemble des individus ou d’un groupe ; c’est la vie politiquement qualifiée. Pour Agamben, la biopolitique s’exerce sur la zoē : elle procède d’un mouvement initié par les démocraties et qui vise à contrôler les populations par le vivant. Les excès des régimes totalitaires du XXème siècle seraient la conséquence de cette introduction du zoē dans les préoccupations de nos gouvernements. Toujours selon le philosophe italien, les camps de réfugiés de la Seconde Guerre Mondiale et, par la suite tous les lieux qui ont eu pour objet le confinement d’hommes réfugiés, ne visent que la survivance physique des individus. Les formes fondamentales du politique sont niées et cela explique la manière dont on gère les camps de réfugiés. Les organisations internationales cherchent en général à imposer aux réfugiés un encadrement très strict : enquêtes démographiques, recensement de la population secourue, établissement des documents d’identité, imposition d’une forme individualisée de l’aide conformément au credo démocratique de l’UNHCR.

L’affirmation d’une existence politique

Cette conception passive du réfugié ne peut aller de pair avec celle du réfugié-guerrier. Au Liban, l’intériorisation de ce processus contradictoire par les militants syriens est très surprenante : pour eux aussi le réfugié n’a pas de qualités politiques, c’est un civil dépossédé et apolitique. Il ne s’agit cependant pas d’un processus conscient, mais plutôt d’une perception diffuse : Kaufmann[33] explique que les entretiens sont emplis de dissimulations, et que les contradictions permettent d’analyser le processus identitaire. La multiplication, dans le discours des interviewés, des contradictions liées à leur qualité de réfugié démontre que le processus identitaire comprend l’intériorisation de l’association du réfugié à une figure apolitique. Une des contradictions récurrentes qui ressort des entretiens est située dans le sens donné au mot réfugié. Il est souvent utilisé comme participe actif ou comme un verbe. Il permet d’expliquer la fuite et la raison de la présence au Liban. On se « réfugie » au Liban pour se protéger d’éventuelles persécutions. Cela correspond à la définition du réfugié telle qu’elle ressort du droit international : fuir une persécution dans un autre État. Pourtant, lorsqu’ils sont confrontés à la question : « êtes-vous réfugié ? » au sens de « avoir le statut légal de réfugié », la réponse est presque invariablement négative.

Les raisons du refus sont matérielles : s’ils ont les moyens suffisants pour survivre, ils n’ont pas besoin d’obtenir le statut, et donc de se tourner vers l’UNHCR. Le statut de réfugié ne donne pas d’accès à véritable une protection mais uniquement à une aide physique, pour la nourriture ou le logement. Par conséquent les activistes syriens refusent de demander ce statut afin de laisser les bénéfices de l’aide aux populations « civiles », car ils ont, eux, les moyens pour survivre. Cette contradiction et l’explication consécutive sont particulièrement bien données dans cet entretien d’Abou George :

« Maintenant je suis réfugié ici. […]

Toi-même tu te définis comme réfugié ? Tu as la carte du HCR ?

Non, moi je ne suis pas un réfugié. J’ai un boulot en France si je veux. Tu sais j’ai travaillé à Lyon et mon ancien boss il m’a appelé, il m’a dit : « tu reviens travailler quand tu veux » ; mais je ne veux pas.[34] »

Pour Abou George, le statut de réfugié est donné aux plus miséreux, tandis que lui a la possibilité de s’en sortir, s’il le souhaite, en obtenant un travail en France. Amr Khitto a le même raisonnement :

« Un réfugié sans maison, sans travail, sans nourriture… […] Je ne suis pas un réfugié aujourd’hui. J’ai une maison ici, un travail, je peux gagner de l’argent, je peux aller dans les magasins, je peux acheter ce que je veux. Pas réfugié. Je ne peux pas te dire [comment c’est], ce qu’ils t’ont dit. Je ne peux pas ressentir ce qu’il ressentent. … J’ai une vie normale ici. [35] »

Ainsi, pour les militants syriens le choix est simple : afin de continuer à dénoncer l’État, à participer à l’insurrection, il faut préserver sa qualité de citoyen et non devenir une victime civile. Le processus qui vise à dépolitiser le réfugié est amorcé par ceux-là même qui pourraient revendiquer sa caractéristique politique fondamentale.

Conclusion

La rupture d’intelligibilité du conflit, produite à la fois par le conflit et par l’exil, entraîne une difficulté pour les acteurs de se projeter. Le départ est souvent douloureux et vécu comme un déracinement. Beyrouth n’est qu’un « lieu de passage », Tripoli un « exil temporaire ». Prendre part à l’insurrection est ainsi une tentative de reprendre en main sa réalité. Bien que, de leur aveu propre, l’exil ait été causé par un évènement qui engageait la survie physique, la distinction faite entre le réfugié et l’activiste permet de différencier celui qui subit l’exil et celui qui le choisit. Afin de surpasser la rupture, le refus de s’identifier comme réfugié, mais bien comme militant, est un positionnement reconstructif. L’engagement permet de redonner de la cohérence à la trajectoire sociale, de se construire de nouveaux repères, voire d’accéder à une ascension sociale.

Le processus de cette affirmation chez les réfugiés, qui passe nécessairement par l’annihilation de l’identité même de réfugié, nous en apprend beaucoup sur la conception de cette figure-type. Une tension permanente existe entre la conception humanitaire du réfugié, qui mène à l’établissement de certaines pratiques de l’aide humanitaire, et l’existence politique des individus. La conception des droits de l’homme qui reconnaît à tout individu le droit d’exprimer ses opinions politiques et d’agir en conformité avec elles, semble trouver ses limites dans la figure du réfugié dépolitisé. Et pourtant, face aux risques sécuritaires que ceux-ci représentent pour les États d’accueil et pour les dynamiques conflictuelles, la reconnaissance de leurs qualités politiques ne figure certainement pas aux bancs des priorités des acteurs humanitaires. Nous devons donc nous attendre à ce que le réfugié représente une figure de plus en plus polémique parmi les acteurs non-étatiques qui agissent sur la scène mondiale.

L’auteur a participé au livre que l’on retrouvera ici.


[1] Voir par exemple, UNRWA and the Palestinian Refugees 60 Years Later, Refugee Survey Quarterly, Volume 28, Issue 2-3, 2009 ou Are KNUDSEN & Sari HANAFI (Eds.), Palestinian refugees: Identity, space and place in the Levant, Londres, Routledge, 2011.

[2] Une étude pionnière a été réalisée par Dawn CHATTY, Dispossession and Displacement in the Modern Middle East, Cambridge, Cambridge University Press, 2010.

[3] Quelques entretiens réalisés à Tripoli entre septembre 2012 et février 2013 par Jean-Baptiste Pesquet ont aussi été mis à disposition pour cette étude.

[4] La LCCS met à jour régulièrement un site comptabilisant les destructions et morts liés à des affrontements : http://www.lccsyria.org/en/

[5] Malgré la militarisation du conflit, il existe encore des exemples de protestation pacifique comme la LCCS, mais ces mouvements sont largement minoritaires au sein de l’opposition de l’intérieur, et c’est bien des groupes armés dont elle est substantiellement formée. Une des initiatives individuelles de protestation pacifique les plus médiatisées est par exemple le mouvement initié à Damas par Rima Dali qui protestait en robe de mariée ensanglantée, symbole du sang versé par les victimes syriennes. Ce mouvement de désobéissance civile visait à faire entendre la voix des Syriens modérés contre toute forme de recours à la violence. Rima Dali ainsi que des activistes qui ont repris son action ont été arrêtées en novembre 2012 par les forces de sécurité syrienne puis relâchées trois mois plus tard. Amnesty International, Document – Syrie : Libération de quatre « mariées » de la paix syriennes, 11 janvier 2013, MDE 24/003/2013.

[6] À part pour Amr Khitto qui n’en a pas manifesté le désir, les noms des interviewés ont été modifiés à leur demande. Abou George a aussi demandé à ce que son activité initiale ne soit pas dévoilée mais remplacée par celle de « professeur », proche en termes de catégorie socioprofessionnelle. Il faut noter que, particulièrement pour ceux qui appartiennent à l’ASL, la méfiance envers le pays d’accueil est telle qu’ils ne considèrent pas être en sécurité au Liban. Le pays étant connu pour son instabilité et sa faiblesse face à son grand voisin syrien, lequel a répétitivement enfreint sa souveraineté territoriale, les syriens craignent d’être constamment l’objet de surveillance de la part des services secrets syriens ou libanais.

[7] On peut donner à cette observation deux explications méthodologiques : soit la mobilisation est limitée par un accès difficile aux ressources permettant une activité politique (à cause, par exemple, de la répression exercée par des services secrets) soit cette mobilisation a lieu mais elle est dissimulée par les acteurs et difficile d’accès pour le chercheur.

[8] Comme le note Norbert Elias : « les données sociales peuvent être sociologiquement significatives tout en étant dépourvues de signification statistique » (The Established and the Outsiders: A Sociological Enquiry into Community Problems, 1965, pp. 78-82). Une étude restreinte d’un phénomène minoritaire n’empêche pas d’aborder un phénomène plus large.

[9] Voir par exemple l’étude de Pierre Centlivres sur les réfugiés afghans au Pakistan : « Les trois pôles de l’identité afghane au Pakistan », L’Homme 108, 1988, Vol. 28, No. 4, pp. 134-146.

[10] « not merely a passive group of dependent refugees but […] highly conscious refugee communities with a political leadership structure and armed sections engaged in warfare for a political objective, be it to recapture the homeland, change the regime, or secure a separate state ». (Les traductions de l’anglais ont été réalisées par l’auteur de cet article). Aristide ZOLBERG, Astri SUHRKE & Sergio AGUAYO, Escape from Violence, Conflict and the Refugee Crisis in the Developing World, Oxford, Oxford University Press, 1989.

[11] Sarah Kenyon LISCHER, « Collateral Damage, Humanitarian Assistance as a Cause of Conflict », International Security, Vol. 28, No. 1, 2003, pp. 79-109 ; Dangerous Sanctuaries: Refugee Camps, Civil Car and the Dilemmas of Humanitarian Aid, Ithaca, Cornell University Press, 2005.

[12] Myron WEINER, « Security, Stability and International Migration », in Myron Weiner (ed.), International Migration and Security, 1993, Boulder, CO: Westview Press.

[13] Gil LOESCHER et James MILNER, Protracted refugee situations: domestic and security implications, Adelphi Paper 375, Londres, Routledge, 2005 ; « Understanding the problem of protracted refugee situations », dans Loescher G., Milner J., Newman E. et Troeller G. (Eds), Protracted refugee situations: political, human rights and security implications, Tokyo, United Nations University Press, 2008.

[14] Newman Edward et Richmond Olivier, « The Impact of spoilers on peace processes and peacebuilding », United Nations University Policy Brief, 2006, No. 2, disponible en ligne sur http://www.isn.ethz.ch/Digital-Library/Publications/Detail/?ots591=0c54e3b3-1e9c-be1e-2c24-a6a8c7060233&lng=en&id=20871

[15] Giorgio AGAMBEN, State of Exception, Chicago, University of Chicago Press, 2005.

[16] En principe, car dans les faits un Etat peut ne pas reconnaître certains de ses habitant comme citoyens : ainsi les Palestiniens fuyant l’Etat d’Israël nouvellement proclamé ou les Territoires palestiniens ne disposaient pas ou ne pourraient obtenir de réelle effectivité de leurs droits.

[17] A propos de la relation Etat-citoyen concernant le réfugié, voire en particulier Peter NYERS, Rethinking Refugees: Beyond States of Emergency, London, Routledge, 2006.

[18] Alexander BETTS & Gil  LOESCHER (Eds.), Refugees in International Relations, New York, Oxford University Press Inc., 2011.

[19] Voir « Refugees in International Relations », dans Alexander BETTS et Gil LOESCHER (Eds.), Refugees in International Relations, New York, Oxford University Press Inc., 2011, pp. 1-27.

[20] L’UNHCR est le garant de la convention de Genève de 1951.

[21] Ce refus s’explique par la présence de nombreux réfugiés palestiniens sur le sol libanais : le Liban pourrait être amené à prendre en charge les réfugiés palestiniens dans le cas où ceux-ci ne seraient plus pris en compte par l’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient. En effet, seuls les réfugiés palestiniens ne se trouvent pas sous la responsabilité de l’UNHCR.

[22] UNHCR, « Réfugiés syriens enregistrés par date », Lebanon, Portail Interagence de partage de l’Information, Réponse régionale à la crise des réfugiés en Syrie, http://data.unhcr.org/syrianrefugees/regional.php [consulté le 25/07/2013]. Si on inclut les Syriens non réfugiés la population dépasse le million, soit un quart de la population libanaise.

[23] En 1967.

[24] Elizabeth PICARD, Liban, Etat de discorde – Des fondations aux guerres fratricides, Paris, Flammarion, 1988.

[25] La question des camps fait débat parmi les responsables politiques. Des députés sunnites accusent l’État d’immobilisme et souhaitent la création de camps. D’un point de vue factuel, des camps informels existent déjà : dans la vallée de la Bekaa, à l’Est, les réfugiés se sont constitués des habitations de toiles, de pneus et de tôle qui s’agrègent sur les terrains vagues ou aux abords des villes. L’UNHCR prodigue une aide sous forme de coupons de nourriture et, dans de très rares cas, de tentes. Plusieurs ONG viennent apporter nourriture et vêtements.

[26] Cette stratégie correspond à un calcul rationnel issu de la science économique : dans une situation de frustration (i.e. la déception face à un produit), la réponse attendue du consommateur au prochain round sera l’« exit », la sortie (i.e. acheter le même produit chez un concurrent), toutes choses égales par ailleurs. En termes politiques cela se traduit par le départ vers un autre pays ou toute forme d’exclusion de la société qui a « déçu » le consommateur.

[27] Albert O. HIRSCHMAN, Exit, Voice and Loyalty, Cambridge, Harvard University Press, 1970.

[28] Mounia BENNANI-CHRAÏBI et Olivier FILLEULE, « Chapitre 1, Exit, voice, loyalty et bien d’autres choses encore… », in Mounia BENNANI-CHRAÏBI et Olivier FILLEULE (eds.), Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po, 2004, pp. 45-126.

[29] Entretien avec Abou George, le 22 avril 2013, Place Sassine à Beyrouth. Il précise plus loin dans l’entretien qu’il peut aussi transférer des armes.

[30] Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.

[31] Mariella PANDOLFI et Alice CORBET, « De l’humanitaire imparfait », Ethnologie française, No. 3, juillet 2011, pp. 465-472.

[32] Giorgio AGAMBEN, State of Exception, Chicago, University of Chicago Press, 2005.

[33] Jean-Claude KAUFMANN, L’entretien compréhensif, Paris, Armand Colin, 2004.

[34] Entretien avec Abou George, le 22 avril 2013, op. cit.

[35] « Refugee without home, without work, without food… […] I am not refugee right now. I have home here, I have work, I can make money, I can go to the shops, I can buy whatever I want. Not refugee. I can’t tell you [what it’s like], what they told you. I can’t feel what they feel. … I have a normal life here. » Entretien avec Amr Khitto, le 4 avril 2013, à Hamra, Beyrouth.